Le déclin du journalisme scientifique spécialisé, qui s’inscrit dans une crise de la presse plus vaste, fait peser un risque majeur sur la place des sciences dans le débat public. « Dans un contexte de désinformation, de crise climatique et de montée des pseudosciences, affaiblir les rédactions scientifiques crée un vide immédiatement occupé par des fake news », explique Charles Behr, journaliste et président de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI). Et d’ajouter : « Le journalisme scientifique est un acteur démocratique indispensable. »
Dans la période actuelle, trois cas particuliers illustrent la fragilité de la place de l’information scientifique dans l’espace médiatique : le rachat puis la revente de Sciences et Avenir – La Recherche par LVMH, le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs, et le plan de licenciement massif qui ravage le groupe Prisma Media, géant de la presse magazine et propriété de Vincent Bolloré.
Victime de la concentration des médias
S’ils ne font pas les gros titres, les bouleversements causés par la concentration des médias n’épargnent pas la presse scientifique. Le cas des deux titres historiques Sciences et Avenir et La Recherche, qui ont subi deux rachats successifs en l’espace de moins d’un an, par LVMH puis par Unify Group (ex-Reworld Media), l’illustre parfaitement. Propriété jusqu’ici du patron de presse Claude Perdriel (aux côtés de Challenges, au sein des Éditions Croque Futur), les deux titres scientifiques avaient vu leurs rédactions fusionnées en 2020. Mais depuis plusieurs années, le fondateur du Nouvel Obs prépare sa succession. Après un premier pacte avorté avec Renault, c’est finalement vers le groupe de luxe LVMH que Perdriel se tourne, en lui cédant 40 % du capital des Éditions Croque Futur (ECF) en 2021. En janvier puis à l’automne 2025, le calendrier s’accélère avec la cession annoncée des 60 % du capital restant.
Cette cession est officialisée le 30 décembre 2025 dans un communiqué, dans lequel LVMH – qui détient désormais 100 % de Sciences et Avenir – La Recherche et Challenges – annonce sa volonté de contribuer à la « pérennité » de ces titres, et de « promouvoir une information de qualité et la culture scientifique ainsi que sa vulgarisation ». Une opération qui permet surtout à Bernard Arnault d’agrandir sa collection de titres de presse économique, qui compte déjà Les Échos et L’Opinion. « Il était évident que LVMH ne s’intéressait pas aux titres scientifiques lors du rachat », confie Nicolas Gutierrez, journaliste pigiste à Sciences et Avenir et membre du Comité social et économique (CSE) des ECF. « C’était Challenges qui était dans leur viseur et nous, on était une pièce rapportée. Il était probable qu’ils veuillent se débarrasser de nous le plus vite possible, et c’est ce qui est arrivé. »
En interne pourtant, ce rachat n’était pas vu d’un mauvais œil, notamment pour le développement numérique des deux titres scientifiques. « Quitte à être racheté, on se disait qu’on allait pouvoir faire quelque chose de bien et avoir des moyens pour se moderniser et restructurer les sites web, qui patinaient depuis plusieurs années », explique Nathalie* [1], journaliste restée à Sciences et Avenir plus de 20 ans. Elle va pourtant rapidement déchanter durant les mois qui vont suivre, comme l’ensemble des salariés de Sciences et Avenir – La Recherche, qui vont payer les pots cassés de ce rachat et de l’appétit médiatique vorace de Bernard Arnault.
« De décembre à juin, ça a été les montagnes russes », résume Nathalie*. « Le climat était très anxiogène avec beaucoup d’incertitudes sur l’avenir des deux titres, et des informations contradictoires de la part de LVMH. » Agathe Beaujon, journaliste à Challenges et secrétaire du CSE des Éditions Croque Futur, ne dit pas autre chose : « On avait vraiment le sentiment qu’ils saucissonnaient l’information et traitaient les salariés comme des pions sur un échiquier qui les dépasse, avec aucun engagement pérenne de leur part. »
Une inconsistance particulièrement perceptible concernant la clause de cession proposée aux salariés. Initialement fixées au minimum légal, les indemnités de départ seront finalement doublées pour atteindre 2 mois de salaire par année d’ancienneté. Une façon de gentiment pousser un maximum de monde vers la sortie. Résultat : sur les 33 salariés permanents de Sciences et Avenir – La Recherche, 25 ont pris leur clause de cession bonifiée, laissant, depuis début juillet, la rédaction des deux titres scientifiques décimée. « Une clause doublée comme ça, ça ne se voit jamais dans la presse », pointe Philippe Pajot, rédacteur en chef de La Recherche depuis 2017, qui a bénéficié de ces conditions de départ avantageuses et quittera son poste à la fin de l’année. « On sentait qu’on voulait nous foutre dehors », s’agace Nathalie*, qui a également pris la clause de cession et se dit très attristée de la situation : « Je ne serais pas partie sans ce contexte de rachat, j’avais un boulot en or. C’est un vrai gâchis pour ces magazines vivants et dynamiques, tout a été décapité. » Contacté, LVMH n’a pas souhaité faire de commentaire.
Un deuxième rachat en un an
Au printemps 2026, nouveau coup de théâtre : LVMH fait machine arrière et annonce que Sciences et Avenir – La Recherche va être revendu. La raison de ce revirement ? Une volonté de concentrer ses moyens sur ses titres économiques. Son attachement à la « culture scientifique » semble déjà bien loin. Une situation qui confirme ce que l’AJSPI dénonçait déjà dans une tribune publiée le 15 mars : les deux titres scientifiques n’étaient qu’une « variable d’ajustement économique » pour LVMH, qui « fait peser sur le pôle science seul le résultat du plan d’économie qu’il souhaite mener globalement ». Pour celles et ceux qui avaient cru aux belles promesses du groupe de luxe, à l’instar de Philippe Pajot, le constat est amer : « Peut-être que j’étais naïf, mais quand on est passé sous la houlette de LVMH, j’étais plutôt positif. Mais lorsque l’on a appris qu’ils allaient nous revendre, j’ai compris que je me trompais et qu’il n’y avait rien à attendre d’eux. »
Le 10 septembre, après plusieurs semaines de négociation, un communiqué vient révéler l’identité du repreneur potentiel des deux titres scientifiques : il s’agit de Unify (ex-Reworld), un groupe de presse régulièrement sous le feu des critiques à cause de sa stratégie de « miser avant tout sur le capital publicitaire des médias qu’ils rachètent, en faisant produire leurs contenus par des non-journalistes », écrit Libération. En 2019, en mettant la main sur le groupe Mondadori, Unify avait déjà racheté Science & Vie, un autre titre phare de la presse scientifique, à la suite de quoi de nombreux journalistes avaient quitté la rédaction en guise de protestation et fondé le magazine scientifique Epsiloon.
Dans son communiqué, Unify ne cache pas son ambition : « Conforter [sa] place parmi les acteurs majeurs de l’information scientifique en France ». C’est précisément ce qui inquiète Nicolas Gutierrez : « Le plus grand risque que je vois, c’est le quasi-monopole qu’ils auraient sur la presse scientifique. » Pour Agathe Beaujon, du CSE de Croque Futur : « Une des raisons de ce rachat pour Unify est de se racheter une crédibilité. Ils font beaucoup de promesses pour conserver la qualité des titres, mais pour l’instant il n’y a rien de concret derrière. » Prochaine étape : une experte missionnée par le CSE doit rendre un avis sur la revente d’ici le 15 novembre, avec une signature finale prévue fin novembre, d’après nos informations. Joint par Acrimed, Unify n’a pas répondu à nos demandes de clarification.
Chez Prisma, Bolloré fait du Bolloré
Bernard Arnault n’est bien sûr pas le seul milliardaire à jouer les patrons de presse. Passé sous la coupe de Vincent Bolloré en 2021, le groupe Prisma Media entame sa troisième vague de départs massifs en l’espace de deux ans. « Le plus grand plan social de l’histoire de la presse française », selon l’AJSPI dans une tribune publiée en avril 2026. L’association « porte un regard particulièrement inquiet sur le sort réservé aux titres qui font vivre la culture scientifique au quotidien ». Annoncé en mars 2026, le « plan de sauvegarde de l’emploi » (PSE) prévoit la suppression de 261 postes, soit 40% des effectifs totaux de l’éditeur de magazines tels que Capital, Femme Actuelle ou encore Ça m’intéresse. Les Jours ont révélé le 6 octobre que 270 à 280 salariés ont finalement pris la porte de sortie, dépassant ainsi l’objectif initial du groupe. Avant l’arrivée de Bolloré, Prisma Media comptait 950 salariés. Aujourd’hui, ce nombre va probablement passer sous la barre des 400. Une véritable hémorragie.
Au-delà des suppressions de postes, l’entreprise met fin à la publication de plusieurs titres, dont GEO Histoire et ses hors-séries, Ça m’intéresse Histoire, Ça m’intéresse Questions Réponses ou encore Dr Good et ses hors-séries. « Ce qui se joue ici, c’est le rejet d’un journalisme de qualité, au profit d’une idéologie de la rentabilité immédiate, précise l’AJSPI. En sacrifiant les journalistes spécialisés qui travaillent pour ces titres, Prisma Media décapite la fiabilité de l’information scientifique. » D’autres titres du groupe voient leur pagination réduite, comme le mensuel GEO qui passe de 120 à environ 100 pages.
Ce n’est pas tout : « Il y a une éviction totale des pigistes du PSE, c’est surréaliste », d’après Émilie Gillet, journaliste scientifique pigiste depuis plus de 25 ans et collaboratrice régulière pour plusieurs magazines édités par Prisma. Plusieurs pigistes du groupe ont confirmé s’être vu refuser les dispositions prévues par l’accord collectif dans le cas d’un licenciement économique, y compris concernant l’arrêt des titres, sous prétexte qu’ils sont rémunérés à la pige. Une décision qui contrevient directement à la loi Cressard de 1974, qui précise les droits des pigistes réguliers, considérés comme salariés, et les obligations des entreprises de presse à leur encontre. Contacté, Prisma Media n’a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.
Émilie Gillet pointe aussi l’opacité dont fait preuve la direction du groupe : « Tous les mois, on envoie le même courrier à nos rédacteurs en chef et au DRH pour dire qu’on aimerait avoir des infos. Toujours zéro réponse. Officiellement, j’ai encore des commandes pour un prochain numéro d’un titre dont je sais qu’il ne paraîtra pas. » Reste à savoir quels seront les potentiels débouchés judiciaires et s’ils donneront raison aux revendications des journalistes évincés par Prisma Media.
Quand l’info scientifique est privatisée
Ce n’est pas sur la puissance publique qu’il faut compter pour défendre l’information scientifique, en témoigne le projet de privatisation de 60 millions de consommateurs aux mains de Xavier Niel, actuellement dans les tuyaux. Créé en 1970, ce magazine est dédié à l’information et à la protection des consommateurs en publiant notamment des essais comparatifs et des enquêtes, et est édité par l’Institut national de la consommation (INC), un établissement public sous la tutelle du ministère de l’Économie. 60 millions de consommateurs collabore régulièrement avec des journalistes scientifiques et des ingénieurs, notamment sur les questions de santé et d’alimentation, et fut à l’origine de nombreuses révélations d’intérêt général, par exemple sur la nocivité des produits ménagers.
Pourtant, l’État a progressivement délaissé l’INC et son magazine, avec notamment des baisses régulières de subventions, jusqu’à décider de privatiser 60 millions de consommateurs, qui fait face à une chute de ses ventes et de son nombre d’abonnés. Son déficit dépassait les 700 000 euros en 2024 mais le magazine était revenu dans le vert en 2025, note Libération, mettant à mal l’argument budgétaire avancé par le gouvernement. L’INC est malgré tout finalement liquidé au printemps 2026 et le magazine est mis en vente. C’est alors que le milliardaire Xavier Niel entre en piste via sa holding NJJ en déposant une offre de rachat pour un montant « qui tournerait autour de 1,5 million d’euros », écrit Le Monde, suscitant des craintes de « conflits d’intérêts » et pour « l’indépendance éditoriale » du magazine, rapporte Libération.
Malgré les inquiétudes, Bertrand Loiseaux, secrétaire du CSE de 60 millions de consommateurs et membre de la rédaction depuis plus de trente ans, se félicite de la survie du magazine : « Pour l’instant, nous ne sommes pas mécontents que ce soit Xavier Niel qui nous reprenne, surtout dans le paysage médiatique actuel. La reprise est une inquiétude mais surtout un soulagement. » Le 26 octobre, le CSE a rendu un avis « favorable avec réserves » sur la cession. « Le repreneur a clairement exprimé sa volonté de préserver le titre, de le développer et d’évoluer vers une majorité numérique, sans abandonner le magazine papier », souligne Bertrand Loiseaux. Il évoque aussi les « garanties d’indépendance » avancées : une charte opposable, le maintien des méthodes de travail et l’interdiction pour les actionnaires d’intervenir dans les enquêtes. Les 21 membres de la rédaction permanente et les 8 salariés des services techniques seront repris... mais pas les 22 pigistes réguliers, ni une vingtaine d’autres salariés, notamment dans les services juridique et administratif, précise-t-il. Ça promet !
Autre zone de flou : les investissements prévus par Xavier Niel restent incertains. « Il y a des promesses d’investissement mais on n’a aucun budget prévisionnel, les engagements restent très généraux », regrette le secrétaire du CSE. Plusieurs postes « indispensables à la continuité de l’activité » ne sont pas non plus garantis, notamment ceux de juriste en droit de la consommation, de maquettiste et de secrétaire de rédaction. Surtout, l’avenir éditorial demeure en suspens : « Il reste encore tout un projet à construire : va-t-on continuer à avoir cette ligne éditoriale pour la défense des consommateurs ? », s’interroge Bertrand Loiseaux. Les premiers licenciements devraient être actés d’ici fin décembre, et le déménagement est prévu d’ici début 2027. « Nous serons particulièrement vigilants à ce que cette bascule dans le champ du privé préserve les moyens alloués au titre et que son éthique soit garantie », prévient Charles Behr.
La question du financement de la presse reste primordiale, mais, d’après Émilie Gillet, la crise actuelle « n’est pas une crise d’audience » – le succès du magazine Epsiloon en témoigne. « Le besoin est là et je ne comprends pas que les patrons de presse ne le voient pas, souffle Émilie Gillet. C’est un mauvais calcul de penser que la science est la cinquième roue du carrosse. » Philippe Pajot le confirme et s’enthousiasme : « L’information scientifique existe toujours, et sous de nombreux formats ! » Les sujets scientifiques de santé, d’écologie, d’énergie et de technologie sont et seront encore omniprésents dans le débat public. La question est donc de financer et de protéger le journalisme scientifique, afin de produire un travail indépendant des pressions extérieures. « Que ce soit face aux actionnaires privés, aux lobbies ou aux institutions de recherche, la presse scientifique doit garder son rôle d’espace critique, rappelle Charles Behr, président de l’AJSPI. Si la rigueur scientifique a un coût, sa disparition aura un prix inestimable pour la société. »
Thomas Lefèvre et Pierre-Alexandre Lhotellier