Acrimed : Vous exercez dans trois groupes de presse différents qui mènent tous en ce moment des plans de licenciements. Quelle est la situation dans vos groupes de presse respectifs ?
Geneviève Thivat : Le groupe Centre France a annoncĂ© un projet de suppression de 152 postes. Centre France, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est huit titres quotidiens, ainsi que des hebdos. Nous sommes autour de 1 500 salariĂ©s pour le groupe. Le siège, c’est le journal La Montagne, le navire amiral comme on dit, le titre historique du groupe. Nous sommes un peu moins de 500 en CDI aujourd’hui Ă La Montagne. Dans le cadre de ce PSE, ce sont 65 postes qui sont menacĂ©s, parmi lesquels 25 de journalistes, car Ă©videmment, pour faire marcher un journal, il ne faut pas que des journalistes.
La situation est moins claire dans le groupe Ebra. Là , vous savez que des postes seront supprimés, mais le plan de licenciements n’a pas encore été lancé officiellement, c’est bien cela ?
Agnès Briançon : En effet, c’est ça. Nous le savons depuis le mois de septembre dernier et l’arrivĂ©e de la nouvelle prĂ©sidente du groupe Ebra qui est Sophie Gourmelen. L’actionnaire principal du groupe Ebra est le CrĂ©dit Mutuel. Quand Sophie Gourmelen est arrivĂ©e, elle nous a bien expliquĂ© que le CrĂ©dit Mutuel demandait un retour Ă l’Ă©quilibre sous 2 ans. Elle a donc parlĂ© d’un « plan de transformation ». Et on sait bien ce que ça veut dire un « plan de transformation » : c’est un plan de licenciements, Ă©videmment. Donc depuis septembre, les salariĂ©s sont dans l’angoisse d’attendre ce plan de licenciements. Quand est-ce qu’elle va l’annoncer ? [2] Quelle sera l’ampleur de ce plan ? Qui est-ce que ça va toucher ? Des journalistes, des administratifs, des ouvriers du livre ? Est-ce qu’on ferme des rotatives ? Le groupe Ebra, c’est neuf titres qui couvrent toute la façade est et sud-est de la France : Les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Alsace, Vosges Matin, L’Est rĂ©publicain, Le RĂ©publicain lorrain, Le Progrès, Le Journal de SaĂ´ne-et-Loire, Le Bien public, Le DauphinĂ© libĂ©rĂ©, et on descend jusqu’Ă Vaucluse Matin. Ce sont 800 000 exemplaires qui sont diffusĂ©s chaque jour. On compte 1 500 journalistes et environ 3 200 salariĂ©s au total. Depuis septembre, c’est l’inquiĂ©tude, et nous avons une multiplication des arrĂŞts de travail liĂ©s Ă ce stress.
Nous arrivons maintenant à un cas un peu différent, celui du groupe Prisma. C’est donc un groupe qui a été racheté par Vincent Bolloré et c’est une véritable casse sociale depuis le rachat. Peux-tu nous faire un état des lieux ?
Emmanuel Vire : Oui, Prisma Media, c’est le leader de la presse magazine. 40 marques, plus de 40 millions de Français qui lisent, regardent ou Ă©coutent une production du groupe chaque mois. C’est en gros 25% du marchĂ© de la presse magazine française, rachetĂ© en juin 2021 par BollorĂ©. Ă€ l’époque, ils ont laissĂ© ouverte une « clause de conscience » pendant 18 mois pour les journalistes, ce qui Ă©tait inĂ©dit et a abouti au dĂ©part de 47% des journalistes permanents. C’est-Ă -dire 197 journalistes, qui n’ont mĂŞme pas Ă©tĂ© remplacĂ©s Ă 50%. Donc dès 2021, nous avions un PSE Ă bas bruit…
BollorĂ© ne fait pas grand-chose Ă part de la casse sociale avec Prisma Media. Il a mis Ă sa tĂŞte Claire LĂ©ost, passĂ©e par le groupe Lagardère et qui est restĂ©e PDG jusqu’Ă l’Ă©tĂ© 2025 – date Ă laquelle elle est devenue directrice de CMA MĂ©dia (CMA-CGM). Elle a donc Ă©tĂ© remplacĂ©e il y a un an par Arnaud Lagardère. Et les Dalton sont arrivĂ©s, comme on les appelle, c’est-Ă -dire tout le staff BollorĂ© en plus d’Arnaud Lagardère : GĂ©rald-Brice Viret, directeur gĂ©nĂ©ral de Canal+, Serge Nedjar et Michel Sibony, membre des comitĂ©s exĂ©cutifs des groupes Vivendi et Canal+, notamment. Ă€ partir de lĂ , c’est la mĂ©thode BollorĂ© classique qui se met en place. D’abord, ils s’en prennent au magazine Ă©conomique Capital, dont ils changent la ligne Ă©ditoriale au profit d’une ligne d’extrĂŞme droite, avec des couvertures sur les migrants, la gabegie de l’audiovisuel public, etc. Et surtout, ils les dĂ©mĂ©nagent en mĂŞme temps rue des CĂ©vennes, lĂ oĂą il y a le pĂ´le facho avec CNews, Le JDD, Le JDNews, Europe 1. Il y avait 27 journalistes Ă Capital, il n’y en a plus que 12 aujourd’hui. Idem au JDD : avant la grève, il y avait 120 Ă©quivalents temps plein, aujourd’hui, il en reste 27. Quant Ă Prisma, nous Ă©tions 900 au moment du rachat de BollorĂ©, en juin 2021. Nous sommes tombĂ©s Ă 650 aujourd’hui, en sachant que sur ces 650, il reste moins de 300 journalistes. Le nouveau plan social qui a Ă©tĂ© annoncĂ©, c’est carrĂ©ment 40% des effectifs : 265 postes supprimĂ©s, ce qui nous ferait tomber Ă moins de 400.
Les plans de licenciements que vous vivez s’inscrivent dans un contexte plus large. Il y a en ce moment une véritable vague de destruction d’emplois dans la presse. Quelles sont les raisons invoquées par vos actionnaires pour sabrer ainsi dans leurs activités médias ?
Agnès Briançon : Pour le groupe Ebra, l’objectif invoquĂ© est vraiment le retour Ă l’Ă©quilibre financier, voire la rentabilitĂ©. Clairement, aujourd’hui, le CrĂ©dit Mutuel ne veut plus perdre d’argent avec sa branche mĂ©dia, mĂŞme si elle reprĂ©sente peut-ĂŞtre 1% de tout son chiffre d’affaires. Dans son rĂ©sultat d’exploitation, on ne reprĂ©sente rien, nos pertes ne reprĂ©sentent rien pour le CrĂ©dit Mutuel, mais il n’empĂŞche : il faut revenir Ă l’Ă©quilibre et la directrice qui a Ă©tĂ© nommĂ©e n’a que deux ans pour le faire. On sait que pour revenir Ă l’Ă©quilibre en deux ans, il n’y a qu’une solution : couper, licencier. Il y a aussi eu, depuis, des tentatives d’avoir recours Ă l’IA, notamment Ă L’Est rĂ©publicain, et on sait qu’elle va nĂ©cessairement s’appuyer sur cela pour supprimer des postes. Toujours avec ce mĂŞme objectif : avoir une branche mĂ©dia qui serait rentable…
Geneviève Thivat : C’est un peu la mĂŞme chose au groupe Centre France, et nous enchaĂ®nons les plans sociaux dans cet objectif depuis des annĂ©es. On Ă©tait sur un plan de dĂ©parts volontaires autonome qui se terminait fin juin… et on en lance un nouveau avant mĂŞme que celui-ci soit arrivĂ© Ă son terme. Dans les causes structurelles qui plombent nos comptes, il y a bien sĂ»r la baisse de la diffusion payĂ©e. Ă€ titre d’exemple, on est en dessous des 100 000 exemplaires vendus pour La Montagne. Quand j’ai Ă©tĂ© embauchĂ©e dans les annĂ©es 1990, le journal Ă©tait tirĂ© Ă 250 000 exemplaires. Aujourd’hui, ce doit ĂŞtre environ Ă 120 000, et on doit en vendre peut-ĂŞtre 95 000. L’objectif d’avoir une part de chiffre d’affaires consĂ©quent venant du numĂ©rique pour amortir cette baisse de diffusion payĂ©e n’a pas Ă©tĂ© atteint. C’est la conjugaison de tout ça qui fait qu’au final, ils tapent sur l’emploi.
Le problème, c’est que c’est un cercle vicieux. Supprimer des emplois, ça dĂ©grade la qualitĂ© de l’information. Au Populaire du Centre par exemple, vont ĂŞtre fermĂ©es 2 agences locales, Bellac et Saint-Junien. L’an dernier : l’agence de Riom de La Montagne a Ă©tĂ© fermĂ©e. Trois personnes continuent de couvrir Riom, mais depuis Clermont-Ferrand, Ă©loignant le titre de son lectorat. Dans les agences, vu la baisse des effectifs de journalistes et la surcharge de travail qui en rĂ©sulte, il y a beaucoup de souffrance au travail. Les horaires de travail sont complètement dĂ©lirants… En plus, dĂ©sormais, la direction nous demande de tout miser sur l’« hyper proximitĂ© », mantra du directeur gĂ©nĂ©ral qui est arrivĂ© rĂ©cemment Ă la tĂŞte du journal. Et dans les faits, oĂą est-ce qu’on supprime des postes ? Encore dans les agences locales… C’est complètement absurde. Pour faire un journal de proximitĂ© et de qualitĂ©, il faut des moyens humains : ce n’est pas l’IA qui va aller interroger Mme Michu qui a repris une Ă©picerie abandonnĂ©e depuis 30 ans, ou qui va aller couvrir une grève Ă La Souterraine.
En effet, cela ressemble à un cercle vicieux : on vous coupe les vivres parce que la diffusion payée baisse, mais en vous coupant les vivres, on dégrade la qualité de l’information, ce qui va continuer de faire baisser la diffusion payée. On peut penser qu’il faudrait faire exactement le contraire…
Agnès Briançon : On a des directions qui ne se rendent pas compte de l’importance de la presse quotidienne rĂ©gionale et qui disent : « Il faut faire des papiers qui font du clic ». Or, les papiers qui font du clic, c’est du fait divers, c’est parfois le truc people, parfois les histoires d’animaux. Vous pouvez faire une jolie histoire avec un animal, un chien qui a Ă©tĂ© retrouvĂ© 20 ans après, vous faites du clic Ă 100% avec ça. L’information pour le lecteur, elle est proche de zĂ©ro, mais ça fait du clic. On a par ailleurs moins de temps pour faire les reportages, donc forcĂ©ment, on propose moins d’informations nouvelles, inĂ©dites, on rĂ©vèle beaucoup moins de choses Ă nos lecteurs. Aujourd’hui, je reste une demi-heure voire trois quarts d’heure sur un reportage, alors qu’avant, je savais que je pouvais rester une heure et demie, deux heures, discuter avec les gens, trouver d’autres sujets, d’autres angles, d’autres contradictoires.
On nous demande aussi d’ĂŞtre extrĂŞmement polyvalents, c’est-Ă -dire qu’aujourd’hui, quand un rĂ©dacteur part en reportage, il fait son reportage, ses photos, Ă©ventuellement un petit bout de son parce qu’il faudra en faire un podcast, mais aussi un petit bout de vidĂ©o parce qu’il faudra faire de la vidĂ©o ; puis attendez, la vidĂ©o, il l’envoie tout de suite, parce qu’il faut que ça aille sur le web tout de suite. Quand il rentre, il faut faire le diapo, et puis seulement après, on se met Ă faire le papier. Vous imaginez bien qu’après tout ça, l’article, il n’est plus Ă la hauteur de ce qu’on peut imaginer.
Donc je pense qu’on propose Ă nos lecteurs une offre qui est tout simplement de moins bonne qualitĂ©, non par la faute des journalistes, mais parce qu’on n’a plus les conditions de travail qui nous permettent de faire notre mĂ©tier correctement. PlutĂ´t que de se dire « on met l’argent nĂ©cessaire pour aller chercher de l’information que les autres n’ont pas, qui apporte une vraie valeur ajoutĂ©e », eh bien non : on dĂ©cide de faire au plus vite, au plus simple, parce qu’il faut remplir des pages, et parce que plus de pages, ça veut dire plus de potentiels encarts de pub.
Du côté de Prisma, il n’y a même pas l’excuse de la rentabilité : le groupe est déjà bénéficiaire, mais licencie quand même…
Emmanuel Vire : BollorĂ© n’a en effet aucune raison de lancer un plan de cette ampleur-lĂ . Il faut savoir qu’en 2025, comme chaque annĂ©e depuis sa crĂ©ation en 1979, Prisma Media a Ă©tĂ© bĂ©nĂ©ficiaire avec 6 millions d’euros de bĂ©nĂ©fices net. Mais Ă©videmment, ça ne lui suffit plus. Il nous dit qu’il faut retrouver de la rentabilitĂ©, mais derrière, c’est un plan de dĂ©croissance et de fermeture de Prisma Media dont il est question. Un directeur m’a dit que la presse magazine, c’Ă©tait fini, qu’elle n’avait aucun avenir et qu’il fallait arrĂŞter avec ces conneries. Évidemment, nous, nous pensons tout Ă fait le contraire.
Et puis il y a un autre plan social dont on ne parle jamais, c’est celui qui touche les journalistes rĂ©munĂ©rĂ©s Ă la pige, alors que la presse magazine ne pourrait pas fonctionner sans eux. C’est une armĂ©e de prĂ©caires qui fait les magazines du groupe Prisma. On avait 980 pigistes qui collaboraient avec Prisma Media en dĂ©cembre 2020, c’est-Ă -dire avec un minimum d’une pige par an, pour une masse salariale de 6,5 millions d’euros par an. En dĂ©cembre 2025, il n’en restait que 480 pour une masse salariale de 2,4 millions d’euros. Vous le voyez le PSE Ă bas bruit qui a couru sur les cinq dernières annĂ©es ? On a liquidĂ© tous les pigistes qui avaient peu de collaboration avec Prisma. Donc la seule question qui se pose ici et maintenant, c’est : pourquoi BollorĂ© a-t-il rachetĂ© Prisma Media ? Alors c’est une bonne opĂ©ration financière : il l’avait rachetĂ© au groupe allemand Bertelsmann pour 170 millions… qu’il a rĂ©cupĂ©rĂ©s rien qu’en vendant Gala et Paris Match. Ă€ ce moment-lĂ , il Ă©tait donc Ă zĂ©ro. Il a eu le coĂ»t des clauses de cession, 25 millions, mais avec le bĂ©nĂ©fice total qu’il a pris entre 2021 et 2025, il a rĂ©cupĂ©rĂ© 60 millions d’euros grosso modo. On voit donc qu’il fait quand mĂŞme une opĂ©ration Ă plus 35 millions d’euros.
Vous n’êtes qu’un actif financier, en fin de compte…
Emmanuel Vire : Oui, et un instrument politique Ă©galement puisque nous pensons que ces manĹ“uvres ont un lien avec la prĂ©sidentielle. La dernière lame qui nous est tombĂ©e dessus, il y a une semaine, c’est qu’ils veulent nous faire dĂ©mĂ©nager nous aussi rue des CĂ©vennes, avec le pĂ´le facho dont je parlais tout Ă l’heure. Les journalistes de Prisma n’ont vraiment pas envie d’y aller. On imagine que ce sera plus facile de jouer avec certains de ses titres, en particulier les titres de presse « people » : on voit très bien les « couv’ » de Bardella avec sa princesse qui pourraient arriver…
Agnès Briançon : Je pense qu’il y a lĂ quand mĂŞme une diffĂ©rence : le cas que vit Emmanuel Ă Prisma est quand mĂŞme très particulier. Le motif Ă©conomique n’existe pas de son cĂ´tĂ©. On parle d’une entreprise bĂ©nĂ©ficiaire. C’est le cas Ă©galement avec Infopro Digital, oĂą il n’y a pas de motif Ă©conomique non plus. Dans leurs cas, on est sur de la spĂ©culation, des manĹ“uvres politiques et d’influence, une vraie concentration Ă visĂ©e politique.
Face à cette situation, vous avez lancé un appel intersyndical à la grève le 18 juin.
Emmanuel Vire : Ce qui est intĂ©ressant, c’est qu’on essaie d’agrĂ©ger une rĂ©action collective Ă des plans sociaux et Ă des destructions de l’information un peu partout. On essaie de se regrouper pour mener un front commun : aussi bien presse Ă©crite que presse audiovisuelle, sans oublier les non-journalistes, parce que sans eux, on n’existe plus. C’est la raison pour laquelle le 18 juin est une journĂ©e très importante pour nous. C’est le dĂ©but d’un mouvement qu’on espère plus large. Il s’agit de rĂ©agir, de rĂ©flĂ©chir et aussi dire aux citoyens que pour nous non plus, ce n’est plus possible – on sait le niveau de dĂ©fiance envers les journalistes.
Agnès Briançon : La mobilisation commune, c’est une idĂ©e lancĂ©e par le SNJ en effet, mais Ă laquelle l’ensemble des syndicats de journalistes et des professions du monde de l’information ont adhĂ©rĂ© immĂ©diatement. C’est un peu une prise de conscience. Au SNJ, les militants sont habituĂ©s Ă nous envoyer leurs accords, les annonces de plans sociaux, etc. puis Ă ce qu’on les accompagne et les conseille. LĂ , c’est la première fois que je voyais autant de plans arriver en mĂŞme temps. Nous nous sommes dit : « C’est pas possible, on ne peut pas continuer Ă se battre chacun dans son entreprise, il faut que ça se sache. ». Le journaliste qui ne dit rien, qui se tait, qui accepte tout, c’est fini ! Il est temps qu’on dise ce qui se passe dans nos entreprises de presse, il est temps surtout qu’on se mobilise tous ensemble. Nous les journalistes avons parfois l’image de bourgeois qui ne nous mĂŞlons pas au reste de l’entreprise de presse. Je l’ai entendu, et c’est faux. Aujourd’hui, on est tous dans la mĂŞme merde, donc on s’est dit : « On se bouge, on alerte et on revendique, parce qu’on a plein d’idĂ©es Ă proposer. ». On aimerait, pour une fois, se faire entendre. Les Ă©diteurs pensent qu’ils ont les rĂ©ponses Ă toutes les questions, mais leurs rĂ©ponses ne sont pas les bonnes, sinon on n’en serait pas lĂ . On sait aussi que la solution, elle vient du public, parce qu’eux nous lisent, eux Ă©coutent nos reportages, eux savent ce qu’ils ont envie de lire, ce qu’ils ont envie de voir, savent ce qui les intĂ©resse, ce qu’ils nous demandent.
Pour se faire entendre, il faut aller Ă Paris, il faut se montrer ; donc on vient tous Ă Paris le 18 juin. C’est le moment : si on laisse faire cette fois-ci, si on ne dit rien, c’est mort. La rupture est lĂ : on est vraiment Ă la limite d’une mort de l’information et de la dĂ©mocratie derrière, parce que s’il n’y a plus d’information, eh bien votre dĂ©mocratie, elle va s’appuyer sur quoi ?
Geneviève Thivat : De notre cĂ´tĂ©, ce n’est pas si facile de mobiliser pour une cause gĂ©nĂ©rale en plein PSE. Ă€ La Montagne, tout le monde est un petit peu sous le choc de la situation, donc j’espère rĂ©ussir Ă mobiliser pour le 18. C’est ce que disait Agnès tout Ă l’heure : quand on vit un PSE, c’est bien normal qu’on ait la tĂŞte dedans…
Est-ce que cette crise de la presse qu’on dĂ©crit depuis tout Ă l’heure n’oblige pas Ă (se) poser des questions fondamentales, notamment sur la forme de propriĂ©tĂ© des entreprises de presse ? Est-ce que ça ne devrait pas ĂŞtre des entreprises Ă but non lucratif ? Ce sont des questions qui Ă©mergent pĂ©riodiquement, mais est-ce que la pĂ©riode de crise aiguĂ« que nous traversons n’est pas propice Ă un dĂ©bat public beaucoup plus large sur ce sujet ?
Agnès Briançon : On peut se poser ces questions-lĂ , tout comme on peut peut-ĂŞtre imaginer la presse de proximitĂ© comme un bien commun, celle qui a vocation Ă ĂŞtre un pilier de la dĂ©mocratie et Ă permettre Ă tout le monde d’avoir une information fiable et de qualitĂ©. On doit arrĂŞter de dire Ă nos Ă©diteurs : « Vous gagnerez de l’argent en faisant de la presse. ». Une entreprise de presse n’est pas une entreprise comme une autre, ce n’est surtout pas un bien marchand. Je me marre encore en repensant Ă notre ancien PDG, Philippe Carli, qui avait vendu des machines Ă laver dans le passĂ© et qui voulait appliquer les mĂŞmes recettes au groupe Ebra... Non, non : un journal, ce n’est pas des machines Ă laver, on ne vend pas les deux de la mĂŞme façon. Donc il faudrait peut-ĂŞtre imaginer un statut Ă part pour les entreprises de presse en effet, qu’on accepte de ne pas gagner d’argent parce que ces entreprises remplissent une mission publique. C’est un peu ce que ressentent les lecteurs : nous ne sommes pas un service public, mais nous remplissons une mission publique indispensable. Ils ont besoin de cette information.
Emmanuel Vire : Vous connaissez les positions du SNJ-CGT Ă ce sujet ! Nous voulons avancer sur nos deux jambes, je dirais. D’abord, Ă©videmment, comme tu le dis, casser la concentration qui devient très inquiĂ©tante. Est-ce qu’il faut en arriver Ă un homme = un mĂ©dia ? Parce qu’il faut lĂ aussi ĂŞtre clair : on ne cassera pas comme ça la libre propriĂ©tĂ© dans ce pays… Évidemment, il faut des systèmes Ă but non lucratif pour les entreprises de presse. Il y a beaucoup de choses Ă rĂ©flĂ©chir lĂ -dessus. Mais surtout, n’oublions pas notre deuxième jambe, Ă savoir la proposition que tous les syndicats poussent depuis maintenant 15 ans : la reconnaissance juridique de l’Ă©quipe rĂ©dactionnelle. Il faut que dans nos rĂ©dactions, les journalistes reprennent du poids par rapport Ă l’actionnaire ; qu’on ait notamment Ă dire sur la dĂ©signation des directeurs, mais ça va en rĂ©alitĂ© beaucoup plus loin que ça.
Je trouve qu’il y a quand mĂŞme une hypocrisie sans nom de nos Ă©diteurs, dont beaucoup sont des milliardaires, des banquiers ou des industriels. Nous, on n’est pas du tout Ă©tonnĂ© de la situation. Ça fait très longtemps qu’on dit que les milliardaires ne nous sauveront pas, bien au contraire. En 10 ans, on a dĂ©jĂ perdu 5 000 cartes de presse : on avait failli atteindre les 40 000, on en est Ă moins de 35 000 cartes. Les milliardaires disent avoir toutes les solutions, mais ils ont Ă©tĂ© incapables de nĂ©gocier le virage du numĂ©rique, de dĂ©velopper des modèles payants solides comme Le Monde a su le faire par exemple. Je suis dans le magazine Geo et quand tu regardes le site, tu tombes de ta chaise. C’est d’un niveau lamentable. Et pourtant, ils cherchent quand mĂŞme Ă rĂ©cupĂ©rer de l’argent et des subventions. Donc je suis quand mĂŞme assez scandalisĂ© par l’attitude de tous ces Ă©diteurs, qui ne font que pleurnicher et qui en plus d’être de très mauvais stratèges, dĂ©truisent dĂ©sormais massivement l’emploi.
Propos recueillis par Jérémie Younes