💰 Dégageons les capitalistes des médias : signez notre pétition !
‹ Retour à l'accueil

Palestine : qui parle ? 

Nous publions, sous forme de tribune [1], un texte de l’Ă©crivain franco-libano-palestinien Jadd Hilal.

Il est gĂŞnant de constater, aujourd’hui comme hier, que la question palestinienne n’est pas saisie par tous Ă  la mĂŞme vitesse. D’un cĂ´tĂ©, nous, Palestiniens, sentons bien qu’une reconnaissance est attendue de notre part, maintenant que nous ne sommes enfin plus les seuls Ă  Ă©voquer l’horreur sur nos territoires. Maintenant que des artistes, des footballeurs, des stars, nous portent leur soutien. De l’autre, ceux qui dĂ©tournaient hier le regard s’emparent de la cause palestinienne avec un succès si dĂ©routant qu’on se sent quelque part comme Cassandre. On a prĂ©dit le piège dans le cheval de Troie mais personne ne nous a Ă©coutĂ©s. Et maintenant on Ă©coute, seulement on ne nous Ă©coute pas nous, on Ă©coute d’autres dire ce qu’on disait. Et on applaudit. 

Qu’on nous comprenne bien : personne ne refuse le soutien. Mais il existe une manière d’ĂŞtre soutenu qui ressemble Ă  une dĂ©possession. Quand la solidaritĂ© s’exprime Ă  notre place, elle nous laisse entendre que notre voix seule ne suffisait pas ; qu’il fallait un relais, un visage connu, une caution venue d’ailleurs pour que l’on consente enfin Ă  tendre l’oreille. Nous voilĂ  devenus les bĂ©nĂ©ficiaires d’un combat qui est pourtant le nĂ´tre, invitĂ©s Ă  remercier lĂ  oĂą nous aurions voulu ĂŞtre lus. Le paradoxe est lĂ  : nous nous rĂ©jouissons que les mots circulent, tout en constatant qu’ils semblent devoir changer de porte-voix pour ĂŞtre entendus. Il ne s’agit pas de revendiquer un monopole sur la souffrance ou sur son interprĂ©tation, mais de rappeler qu’une solidaritĂ© digne de ce nom devrait Ă©largir l’espace de notre parole, non s’y substituer. Ce n’est pas rĂ©cent, bien sĂ»r. Combien de Palestiniens ont prononcĂ© le mot « â€ŻgĂ©nocide » avant qu’on ne l’emploie aujourd’hui ? Combien ont Ă©voquĂ© bien avant cela l’apartheid, la colonisation, la Nakba ? Combien ont rĂ©pĂ©tĂ© et rĂ©pĂ©tĂ© ces termes des annĂ©es durant pour les entendre n’exister que très rĂ©cemment dans le discours public en France ? Edward Said le formulait dès 1984 : les Palestiniens se voient refuser la permission de raconter. Quarante ans plus tard, la permission semble accordĂ©e, mais Ă  des conditions qui n’ont pas changĂ© : que le rĂ©cit passe par une bouche jugĂ©e plus fiable parce que plus lointaine, moins concernĂ©e. La distance serait un gage d’objectivitĂ©, la proximitĂ© un biais. Au tĂ©moin, on rĂ©serve le soupçon ; Ă  celui qui n’a rien vu, l’autoritĂ©. Ce qui Ă©tait vrai hier l’est plus encore aujourd’hui : l’information circule et pourtant, la parole palestinienne demeure frappĂ©e d’un discrĂ©dit persistant. Il y a quelque chose qui porte Ă  croire davantage, Ă  laisser moins de place Ă  quelqu’un de lĂ -bas plutĂ´t qu’Ă  quelqu’un d’ici. Comme si venir de l’endroit dont on parle Ă©tait devenu la preuve la plus manifeste que l’on ne sait pas en parler. ĂŠtre concernĂ© ne signifie pourtant pas ĂŞtre incapable de penser, de dĂ©crire ou d’analyser.   

Nous, les Palestiniens, avons vĂ©cu et continuons de vivre une censure Ă  plusieurs Ă©tages. D’abord, par la place qu’on nous a donnĂ©e. Souvent occasionnelle. Il faut un temps fort sur la Palestine pour que nous soyons regroupĂ©s, Ă©triquĂ©s dans un article ou autour d’un plateau. Notre prĂ©sence devient alors liĂ©e Ă  l’urgence, comme si nous n’avions rien Ă  dire entre deux images de destruction, comme si nos analyses et nos vies ordinaires n’existaient pas hors de la sĂ©quence dramatique. Souvent, aussi, relative. Il s’agit de se tenir Ă  un devoir de neutralitĂ© lorsqu’un Palestinien est rendu visible. On lui oppose quelqu’un du « camp » opposĂ©, en commettant Ă  cet Ă©gard une erreur double : confondre l’angle politique et l’angle humanitaire (qui est pour la mort de dizaines de milliers d’enfants ?) et oblitĂ©rer les rapports de pouvoir : la parole d’un Palestinien vaut-elle rĂ©ellement autant, en France, que la parole d’un autre ? La symĂ©trie du dispositif donne l’apparence de l’Ă©quilibre, mais ne garantit pas l’Ă©quitĂ© des conditions de parole. La contradiction est nĂ©cessaire ; l’effacement ne l’est pas.

Aujourd’hui, une nouvelle censure a libre cours : on veut bien entendre nos mots, mais on ne veut pas nous entendre nous. Cette mise Ă  l’Ă©cart des personnes, malgrĂ© l’acceptation de leurs idĂ©es, est encore Ă  l’Ĺ“uvre dans bien des rĂ©dactions, des milieux artistiques et politiques. Nous voyons rĂ©gulièrement la preuve de notre inexistence dans l’estime accordĂ©e Ă  ceux qui disent la mĂŞme chose que nous sans ĂŞtre nous. La couverture de certains grands mĂ©dias ainsi rĂ©cemment accordĂ©e Ă  Delphine Horvilleur, et plus prĂ©cisĂ©ment autour de son point de vue sur Gaza, pose une question qui dĂ©passe sa personne. Pourquoi ce rĂ©cit en particulier devient-il un Ă©vĂ©nement mĂ©diatique quand la parole de Palestiniens, pourtant premiers concernĂ©s, et dĂ©crivant depuis longtemps la rĂ©alitĂ© de leur territoire, peine encore Ă  bĂ©nĂ©ficier d’une reconnaissance comparable ? Poser cette question, du reste, vise moins Ă  blâmer les mĂ©dias en question qu’Ă  encourager une forme d’autocritique, salutaire et nĂ©cessaire, pour espĂ©rer tout progrès dans le traitement de la question palestinienne.

Nous, les Palestiniens, faisons face en somme Ă  ce sentiment que tout le monde connaĂ®t et que nous Ă©prouvons quant Ă  nous chaque jour : la frustration. Celle que chacun a dĂ©jĂ  ressentie une fois dans sa vie, en demandant ou en se demandant : « Mais, n’est-ce pas exactement ce que je viens de dire ? ». Celle de Cassandre, donc. Mais cette frustration ne concerne pas seulement ceux qui la vivent : elle rĂ©vèle une dĂ©rive plus gĂ©nĂ©rale, qui devrait alarmer tous ceux qui ont en partage le souci d’informer. Veut-on rĂ©ellement, enseignant, journaliste, que l’information importe moins que la personne qui la donne ? N’est-ce pas la mort de l’information elle-mĂŞme ? Le dĂ©but de l’opinion ? N’est-ce pas, au fond, la fin de l’histoire qu’on raconte, et le dĂ©but de celle qu’on se raconte ?


Jadd Hilal


L’illustration qui accompagne ce texte est l’œuvre du dessinateur palestinien Mohammad Sabaaneh. Dans sa version originale (ici il est coupĂ©), ce dessin faisait la couverture du MĂ©diacritiques n°49 (janv.-mars 2024).

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions publiques. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.