Alors que se multiplient les rĂ©vĂ©lations sur les manipulations mĂ©diatiques de l’OTAN pendant la guerre au Kosovo, les journalistes français les plus bellicistes gesticulent pour dissimuler leurs bavures.
Le rĂ©pertoire de l’Ă©ditorialiste aux abois comporte plusieurs registres : escamoter les questions gĂŞnantes, nier ses erreurs, Ă©dulcorer les rĂ©vĂ©lations encombrantes et tordre les faits Ă son profit. Ils furent souvent interprĂ©tĂ©s en chĹ“ur.
La divagation au pouvoir
Autre technique de dĂ©nĂ©gation : tordre ou réécrire les faits pour les rendre conformes au moule Ă©ditorial. Au Monde, toute information contredisant le parti pris martial du quotidien Ă©tait prĂ©sentĂ©e avec une incrĂ©dulitĂ© proportionnelle Ă la confiance accordĂ©e Ă l’OTAN. Comme par enchantement, les rĂ©vĂ©lations importunes se transformaient en " polĂ©miques ". Lorsqu’en mai 1999, la publication des annexes du texte de Rambouillet Ă©tablit qu’aucun pays n’aurait acceptĂ© de signer un tel " accord ", Le Monde titra : " PolĂ©mique sur les clauses non publiĂ©es de l’accord de Rambouillet sur le Kosovo ", (2-3/5/1999).
Un an plus tard, le gĂ©nĂ©ral Heinz Loquai ruine l’hypothèse d’un plan serbe qui aurait prĂ©vu de longue date la dĂ©portation massive des Albanais du Kosovo. Le Monde titre : " PolĂ©mique en Allemagne sur l’existence en 1999 d’un "plan" serbe d’expulsion des Kosovars " (11/4/2 000). FĂ©brilitĂ© comprĂ©hensible : ce plan imaginaire avait fait l’objet de deux "une" tonitruantes dans ses colonnes (" Ce plan "fer Ă cheval" qui programmait la dĂ©portation des Kosovars " et " Comment Milosevic a prĂ©parĂ© l’Ă©puration ethnique " 8&10/4/1999).
La rĂ©vĂ©lation du fiasco militaire fut plus difficile Ă (di)gĂ©rer. DatĂ©e du 15 mai 2000, une enquĂŞte de Newsweek s’appuyant sur un rapport de l’armĂ©e de l’air amĂ©ricaine montrait que 14 chars, 18 transports de troupes et 20 pièces d’artilleries yougoslaves avaient Ă©tĂ© dĂ©truits en 78 jours de raids aĂ©riens. L’OTAN, aussitĂ´t reprise par la presse, avait annoncĂ© un bilan plus replet : 120 chars, 220 transports et 450 pièces d’artilleries dĂ©truites.
Dans un premier temps, Le Monde rendit compte de cette information par la mĂ©thode Ă©prouvĂ©e : " PolĂ©mique sur les succès de l’OTAN durant la guerre du Kosovo ",(10/5/2000). Mais les preuves Ă©taient accablantes ; l’affaire enflait. Il fallut innover.
Le journal titra alors " Controverse sur l’efficacitĂ© de la "guerre aĂ©rienne" au Kosovo " (12/5/2000) et introduisit une nouvelle figure de la dĂ©nĂ©gation : se crĂ©diter a posteriori d’un regard critique [1] L’article expliquait : " La polĂ©mique sur l’efficacitĂ© des frappes aĂ©riennes de l’OTAN n’est pas nouvelle. Le Monde s’en Ă©tait fait l’Ă©cho Ă plusieurs reprises pendant et après les bombardements ". Un Ă©cho que les lecteurs les plus attentifs pistent encore, tant ils furent assourdis par les communiquĂ©s triomphaux de l’OTAN repris sans rĂ©serve et Ă l’indicatif par Le Monde, comme cet article pĂ©remptoirement titrĂ© : " L’OTAN a dĂ©truit 31 % des armes lourdes au Kosovo " (21/5/99). Trois mois après la guerre, le quotidien de rĂ©fĂ©rence expliquait mĂŞme que les bombardements aĂ©riens " furent peut-ĂŞtre plus prĂ©cis et plus efficaces qu’on ne l’a dit " (10/10/99)...
Laurent-joffrinite spongiforme
Laurent Joffrin imita la recette. Sur France Culture, il renâclait : " Pour ce qui est du Nouvel Observateur, le premier numĂ©ro qu’on a fait, c’est pas un numĂ©ro va-t-en-guerre. Ca s’appelle "La guerre en procès". On peut pas dire que ça soit vraiment une manière de mobiliser les gens. " (14/5/2000). Mais il suffit de parcourir le numĂ©ro en question (1er/4/99) pour mesurer le caractère mensonger du propos. Effectivement titrĂ©e " La guerre en procès ", la "une" Ă©tait surtitrĂ©e " Et pourtant, il fallait la faire ". Quelques pages plus loin, Françoise Giroud assimilait la Serbie Ă l’Allemagne nazie et qualifiait de " nouveaux munichois " les opposants Ă la guerre ; Jean Daniel rĂ©clamait une " guerre totale " ; Jacques Julliard exhortait les gouvernants Ă remplir " un devoir sacrĂ© " : l’envoi des troupes au sol. Quant Ă Laurent Joffrin, il fustigeait ceux " qui ne cessent de dĂ©nigrer leurs soldats dĂ©s qu’ils sont engagĂ©s quelque part " [2] Un numĂ©ro pacifiste, en somme.
La forme la plus aboutie de la dĂ©nĂ©gation fut atteinte lorsque les journalistes se firent les procureurs d’informations dont ils avaient Ă©tĂ© les pourvoyeurs. Tel fut le cas d’Alain Frachon et de Daniel Vernet qui, dans un article modestement titrĂ© " Quelques faits sur le Kosovo " (Le Monde, 15/4/2000), professaient : " Pour dĂ©fendre leur opĂ©ration, les dirigeants occidentaux ont avancĂ© des chiffres approximatifs de victimes, des contre-vĂ©ritĂ©s et des Ă©normitĂ©s. " Les auteurs oublient de signaler qu’une partie de ces " contre-vĂ©ritĂ©s " et " Ă©normitĂ©s " furent dĂ©versĂ©es par leur propre quotidien. A commencer par le scoop bidon du " plan Fer Ă cheval " que Vernet avait lui-mĂŞme exhibĂ© en "une" (8 /4/99).
De son cĂ´tĂ©, Philippe Val se montra prĂŞt Ă toutes les acrobaties pour rĂ©cupĂ©rer son sĂ©same d’Ă©ditorialiste critique :" Que l’OTAN ait manipulĂ© l’information me paraĂ®t une Ă©vidence ", assure-t-il Ă l’hebdo Le PavĂ© (29/6/2000). Un an plus tĂ´t, Val cĂ©lĂ©brait nĂ©anmoins la sincĂ©ritĂ© des militaires : " L’Ă©tat-major de l’OTAN ne cesse - et tant mieux - de reconnaĂ®tre ses erreurs de bombardements " (Charlie Hebdo, 5/5/1999). Comme il le confessa plus tard Ă Marianne Ă propos du Kosovo, " Aujourd’hui, quand on se fait balader, c’est qu’on en a envie. " (10/4/2000) En avait-il donc Ă ce point envie ?
Malouines (1982), Panama (1989), Timisoara (1989), guerre du Golfe (1991), Maastricht (1992), grèves de dĂ©cembre 1995, Kosovo (1999) : chaque fois les rĂ©dactions en chef ont prĂ©tendu avoir tirĂ© la leçon de leurs errements. Invariablement, elles rĂ©cidivèrent. Puis s’indignèrent qu’on le leur reprochât. Pour le philosophe Jacques Bouveresse, l’emprise de la presse tient au lien indissociable qu’elle est parvenue Ă Ă©tablir entre sa cause et celle de la libertĂ© [3] C’est en vertu de cette imposture que les grands mĂ©dias exercent leur privilège le plus extravagant : le monopole de la falsification lĂ©gitime.