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Camouflage (5) Tordre les faits

par Pierre Rimbert,

Suite de l’article paru dans La Vache Folle n° 27 août-octobre 2000 sous le titre " La queue entre les jambes ", reproduit avec l’autorisation de l’auteur (Acrimed)

Alors que se multiplient les révélations sur les manipulations médiatiques de l’OTAN pendant la guerre au Kosovo, les journalistes français les plus bellicistes gesticulent pour dissimuler leurs bavures.

Le répertoire de l’éditorialiste aux abois comporte plusieurs registres : escamoter les questions gênantes, nier ses erreurs, édulcorer les révélations encombrantes et tordre les faits à son profit. Ils furent souvent interprétés en chœur.

La divagation au pouvoir

Autre technique de dénégation : tordre ou réécrire les faits pour les rendre conformes au moule éditorial. Au Monde, toute information contredisant le parti pris martial du quotidien était présentée avec une incrédulité proportionnelle à la confiance accordée à l’OTAN. Comme par enchantement, les révélations importunes se transformaient en " polémiques ". Lorsqu’en mai 1999, la publication des annexes du texte de Rambouillet établit qu’aucun pays n’aurait accepté de signer un tel " accord ", Le Monde titra : " Polémique sur les clauses non publiées de l’accord de Rambouillet sur le Kosovo ", (2-3/5/1999).

Un an plus tard, le général Heinz Loquai ruine l’hypothèse d’un plan serbe qui aurait prévu de longue date la déportation massive des Albanais du Kosovo. Le Monde titre : " Polémique en Allemagne sur l’existence en 1999 d’un "plan" serbe d’expulsion des Kosovars " (11/4/2 000). Fébrilité compréhensible : ce plan imaginaire avait fait l’objet de deux "une" tonitruantes dans ses colonnes (" Ce plan "fer à cheval" qui programmait la déportation des Kosovars " et " Comment Milosevic a préparé l’épuration ethnique " 8&10/4/1999).

La révélation du fiasco militaire fut plus difficile à (di)gérer. Datée du 15 mai 2000, une enquête de Newsweek s’appuyant sur un rapport de l’armée de l’air américaine montrait que 14 chars, 18 transports de troupes et 20 pièces d’artilleries yougoslaves avaient été détruits en 78 jours de raids aériens. L’OTAN, aussitôt reprise par la presse, avait annoncé un bilan plus replet : 120 chars, 220 transports et 450 pièces d’artilleries détruites.

Dans un premier temps, Le Monde rendit compte de cette information par la méthode éprouvée : " Polémique sur les succès de l’OTAN durant la guerre du Kosovo ",(10/5/2000). Mais les preuves étaient accablantes ; l’affaire enflait. Il fallut innover.

Le journal titra alors " Controverse sur l’efficacité de la "guerre aérienne" au Kosovo " (12/5/2000) et introduisit une nouvelle figure de la dénégation : se créditer a posteriori d’un regard critique [1] L’article expliquait : " La polémique sur l’efficacité des frappes aériennes de l’OTAN n’est pas nouvelle. Le Monde s’en était fait l’écho à plusieurs reprises pendant et après les bombardements ". Un écho que les lecteurs les plus attentifs pistent encore, tant ils furent assourdis par les communiqués triomphaux de l’OTAN repris sans réserve et à l’indicatif par Le Monde, comme cet article péremptoirement titré : " L’OTAN a détruit 31 % des armes lourdes au Kosovo " (21/5/99). Trois mois après la guerre, le quotidien de référence expliquait même que les bombardements aériens " furent peut-être plus précis et plus efficaces qu’on ne l’a dit " (10/10/99)...

Laurent-joffrinite spongiforme

Laurent Joffrin imita la recette. Sur France Culture, il renâclait : " Pour ce qui est du Nouvel Observateur, le premier numéro qu’on a fait, c’est pas un numéro va-t-en-guerre. Ca s’appelle "La guerre en procès". On peut pas dire que ça soit vraiment une manière de mobiliser les gens. " (14/5/2000). Mais il suffit de parcourir le numéro en question (1er/4/99) pour mesurer le caractère mensonger du propos. Effectivement titrée " La guerre en procès ", la "une" était surtitrée " Et pourtant, il fallait la faire ". Quelques pages plus loin, Françoise Giroud assimilait la Serbie à l’Allemagne nazie et qualifiait de " nouveaux munichois " les opposants à la guerre ; Jean Daniel réclamait une " guerre totale " ; Jacques Julliard exhortait les gouvernants à remplir " un devoir sacré " : l’envoi des troupes au sol. Quant à Laurent Joffrin, il fustigeait ceux " qui ne cessent de dénigrer leurs soldats dés qu’ils sont engagés quelque part " [2] Un numéro pacifiste, en somme.

La forme la plus aboutie de la dénégation fut atteinte lorsque les journalistes se firent les procureurs d’informations dont ils avaient été les pourvoyeurs. Tel fut le cas d’Alain Frachon et de Daniel Vernet qui, dans un article modestement titré " Quelques faits sur le Kosovo " (Le Monde, 15/4/2000), professaient : " Pour défendre leur opération, les dirigeants occidentaux ont avancé des chiffres approximatifs de victimes, des contre-vérités et des énormités. " Les auteurs oublient de signaler qu’une partie de ces " contre-vérités " et " énormités " furent déversées par leur propre quotidien. A commencer par le scoop bidon du " plan Fer à cheval " que Vernet avait lui-même exhibé en "une" (8 /4/99).

De son côté, Philippe Val se montra prêt à toutes les acrobaties pour récupérer son sésame d’éditorialiste critique :" Que l’OTAN ait manipulé l’information me paraît une évidence ", assure-t-il à l’hebdo Le Pavé (29/6/2000). Un an plus tôt, Val célébrait néanmoins la sincérité des militaires : " L’état-major de l’OTAN ne cesse - et tant mieux - de reconnaître ses erreurs de bombardements " (Charlie Hebdo, 5/5/1999). Comme il le confessa plus tard à Marianne à propos du Kosovo, " Aujourd’hui, quand on se fait balader, c’est qu’on en a envie. " (10/4/2000) En avait-il donc à ce point envie ?

Malouines (1982), Panama (1989), Timisoara (1989), guerre du Golfe (1991), Maastricht (1992), grèves de décembre 1995, Kosovo (1999) : chaque fois les rédactions en chef ont prétendu avoir tiré la leçon de leurs errements. Invariablement, elles récidivèrent. Puis s’indignèrent qu’on le leur reprochât. Pour le philosophe Jacques Bouveresse, l’emprise de la presse tient au lien indissociable qu’elle est parvenue à établir entre sa cause et celle de la liberté [3] C’est en vertu de cette imposture que les grands médias exercent leur privilège le plus extravagant : le monopole de la falsification légitime.

 

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Notes

[1La série semble ne pas devoir s’interrompre. Le Monde daté du 2/09/2000 titrait en page 2 : " Des polémiques continuent sur le bilan des morts au Kosovo et à Timor ".

[2Pour une analyse détaillée de ce numéro, lire PLPL, juin 2000, p. 7.

[3Préface à Karl Kraus, Les derniers jours de l’humanité, Agone & Nadeau, 2000, p. 10.

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