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« C ce soir » et « l’affaire » Thomas Portes : ambiance feutrée pour rappels à l’ordre

par Pauline Perrenot,

« Retraites : faut-il avoir honte de notre débat ? » Le 14 février, la question qui présidait à l’émission « C ce soir » (France 5) ouvrait, sur le papier, un vaste champ de « possibles » éditoriaux. Un seul figurera au sommaire, toutefois : le procès de la stratégie parlementaire adoptée par La France insoumise, et, plus particulièrement, la mise au ban de Thomas Portes, ancien cheminot, syndicaliste et désormais député LFI, invité pour cause de « polémique » médiatico-politique. Son crime ? Un tweet sur lequel il s’affichait le pied sur un ballon à l’effigie d’Olivier Dussopt lors d’une manifestation syndicale d’inspecteurs du travail. Au-delà de son cadrage étriqué – calqué sur celui qu’adoptèrent une grande partie des médias dominants au moment d’évaluer la « tenue » du débat public –, cette émission aura surtout montré ce qu’un dispositif bien verrouillé permet de dire et de ne pas dire.


Karim Rissouli, le présentateur : « Thomas Portes, je vais commencer avec vous ce débat. C’est vrai que vous avez été un peu détrôné hier par votre collègue Aurélien Saintoul qui a qualifié Olivier Dussopt d’"assassin", mais vous êtes de ceux qui incarnent, peut-être que vous l’assumez d’ailleurs, cette violence symbolique depuis quelques jours, avec cette photo que vous avez tweetée. On vous revoit, vous, avec votre écharpe tricolore et puis un pied sur un ballon, une balle, vous allez nous le dire, avec l’effigie d’Olivier Dussopt. »

Voilà une introduction qui donne le « la » : cadrant d’emblée la discussion en entérinant un point de vue (socialement) situé, elle prétend ouvrir un « débat », qui ne sera en réalité rien d’autre qu’un huis-clos à charge. Comme souvent, la partialité du dispositif est de deux ordres.

D’une part, on ne peut s’empêcher de relever l’incongruité (et le prisme de classe) consistant à présenter Thomas Portes comme l’« incarnation » de la « violence symbolique depuis quelques jours » : ces mêmes « quelques jours » au cours desquels gouvernement et éditorialistes ont prôné et vanté une réforme antisociale majeure, au prix de (non moins majeurs) bidonnages, ventilés dans la quasi-totalité des médias pendant un mois – par exemple, celui d’une « retraite minimum à 1 200 euros ». Mais on le comprendra, ceci ne relève pas d’une quelconque violence symbolique – ni, a fortiori, ne l’« incarne » d’aucune sorte.

D’autre part, on ne peut s’empêcher de souligner la bizarrerie (et le prisme de classe) consistant à présenter comme un « débat » une émission qui n’aurait pu isoler davantage son accusé : comme on le verra, parmi les huit journalistes/intervenants en plateau, Thomas Portes est le seul à remettre en cause le procès qui lui est fait [1]. Face à lui, on découvre notamment Arthur Chevallier, présenté ainsi par Karim Rissouli : « historien, écrivain et éditeur, également chroniqueur pour Le Point. Vous parliez en préparant l’émission d’une normalisation de la violence et vous regrettez ce que vous voyez comme de la vulgarité, et vous disiez même un abaissement des rapports civilisés. » Ainsi, dans « C ce soir », on attend d’un contributeur du Point qu’il administre des leçons de tenue et disserte de « rapports civilisés ». Le Point, hebdomadaire faisant littéralement recette de sa haine de classe, régulièrement placardée en Une et déployée dans des éditos usant d’une violence (et d’une vulgarité) verbales débridées, en particulier ceux de Franz-Olivier Giesbert, qui n’avait pas hésité, en 2016, à comparer Daech et la CGT [2]. Mais inutile de rappeler ces détails : le chroniqueur du Point ne sera jamais interrogé sur la « violence symbolique » de son journal.

Pas plus que ne le sera Caroline Vigoureux, qui publie dans le numéro « non-violent » de L’Opinion paru le matin-même – journal dirigé par le « non-violent » Nicolas Beytout –, un article qui éblouit la rédaction de « C à vous » au point de convier son autrice pour l’émission du soir. Son titre ? « La France insoumise : la stratégie de la haine », flanqué d’un dessin comparant le RN et LFI, et surmonté d’un édito du directeur alertant sur le « danger que [...] fait peser [Jean-Luc Mélenchon] sur la vie du pays tout entier. » Un numéro « très sévère » dira Karim Rissouli. Mais pas « violent ». Non, ce soir-là, la seule « violence » qui sera en question sera celle que les journalistes auront désignée comme telle : le tweet de Thomas Portes. Trois portraits.


Laure Adler : la radicalité, oui, mais dans les livres !


« C ce soir », ce n’est pas « Les Grandes Gueules ». L’ambiance est feutrée, les lumières tamisées. On ne hurle pas. On ne se coupe (théoriquement) pas la parole. Mais il suffit que débarque le vilain petit canard, ancien cheminot syndicaliste, pour que la « violence symbolique » puisse revenir par la porte alors qu’on l’observe de la fenêtre. En témoigne la virulence et la déconsidération avec lesquelles la journaliste Laure Adler s’adresse (et interrompt) Thomas Portes au cours du premier quart de l’émission, cloué au pilori pour... « offense à la dignité humaine » :

- Thomas Portes : L’extrême droite ne fait pas le travail en commission, ne fait pas le travail dans l’hémicycle et n’est jamais aux côtés des salariés qui se battent. D’ailleurs, [coupé]

- Laure Adler : Donc tous les moyens sont bons, Monsieur le député ? Tous les moyens sont bons pour pouvoir assumer la combativité et l’exemplarité, que je mets entre guillemets, de vos convictions ? Tous les moyens sont bons ?!

- Thomas Portes : Non, tous les moyens ne sont pas bons [...]. Moi, j’ai une limite, c’est [celle] de l’appel à la violence, des propos racistes, des comportements de haine. Et je considère que ce que j’ai fait n’était pas un appel à la violence [...]. Tous les comportements ne sont pas valables et j’ai d’ailleurs moi-même fait l’objet de menaces de mort par l’extrême droite il y a quelques semaines. Et j’ai toujours pris position dans mes engagements politiques et syndicaux pour apporter mon soutien à tous les représentants politiques, quelle que soit leur couleur, quand ils étaient menacés de mort pour dire que [coupé]

- Laure Adler : Ce n’est pas ce que vous faites dans les images que vous nous diffusez.

- Thomas Portes : Mais ça, c’est vous qui l’interprétez comme ça.

- Laure Adler : Bah ! Il n’y a pas à interpréter, Monsieur le député ! Il n’y a aucune chose à interpréter ! Vous ne pouvez pas vous défendre en disant qu’il y a eu une interprétation du geste que vous avez fait avec le ballon avec M. Dussopt, le ministre du Travail. Qu’est-ce que vous voulez que j’interprète ? Qu’est-ce que vous voulez qu’on interprète ?!

- Thomas Portes : Mais la caricature, elle est pas nouvelle dans le débat politique. Moi j’ai un peu regardé ce qui s’est fait. La première fois... [coupé]

- Laure Adler : Mais la caricature... et la personnalisation ! Et la figuration d’un visage ! Vous savez l’importance du visage dans la considération de l’autre, Monsieur ?!

- Thomas Portes : Oui.

- Laure Adler : Bon, bah alors, vous n’avez pas l’air de le savoir !

- Thomas Portes : Si, parce que je revendique le droit à la caricature et c’est pas nouveau [coupé]

- Laure Adler : C’est pas une caricature !

- Thomas Portes : On a toujours vu dans les mobilisations sociales et politiques de ce pays tourner en dérision les puissants.

- Laure Adler : C’est une offense à la dignité humaine ! Et c’est une dégradation de la légitimation du débat politique.

Édifiant, pour le moins, d’assister à une telle véhémence de la part d’une journaliste édictant, chaque soir ou presque dans l’émission, des « conseils lecture » dont beaucoup se penchent sur les oppressions et les dominations, parmi lesquelles les oppressions de classe. Peut-on « en même temps » s’indigner de la violence symbolique des dominants qu’on lit dans des livres... et la pratiquer soi-même en plateau, en plus de disqualifier sans appel – et avec quels mots ! – une image qui la renverse symboliquement ? Visiblement, oui.

Plus tard dans l’émission, Laure Adler tente de rétropédaler – « J’essaie toujours de comprendre les personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord » –, mais poursuit dans la violence symbolique, en imaginant ce que Thomas Portes « essaye de dire » et en formulant à sa place la manière dont il serait « convenable » qu’il le dise :

Laure Adler : Est-ce que vous n’essayez pas, de manière assez maladroite et qui peut paraître offensante et beaucoup trop violente, de dire « Mais nous, on existe, on voudrait que le France entière nous entende par le biais de notre mandat » ? Est-ce qu’il n’y a pas une grande idée du député qui n’arrive pas à se faire écouter ?

Deux interventions qui invitent à méditer la troisième, consistant à mobiliser... Pierre Bourdieu, dans une pirouette (ratée) de « fast-thinker », qui serait seulement cocasse si elle ne servait pas légitimer la stratégie de communication... du RN :

Laure Adler : Pendant ce temps-là, le Rassemblement national pratique la politique inverse à la vôtre. C’est-à-dire qu’il prend justement « les mots pour le dire », là je cite un texte de Pierre Bourdieu [3] qui est très important à relire aujourd’hui. Il [le RN] officialise son appartenance au camp politique, et pendant ce temps-là, il continue à agréger un sentiment d’appartenance, de légitimité. Est-ce que vous n’avez pas l’impression, Monsieur le député, que tout cela est contreproductif ?

Ainsi, dans le petit monde d’apparat de « C ce soir », on peut s’appuyer sur Bourdieu pour sacraliser les critères dominants de la « bienséance » institutionnelle et servir, sans le dire, la dédiabolisation du RN tout en diabolisant la gauche. Chapeau bas !


Arthur Chevallier, le mépris en étendard


Revenons à présent sur le chroniqueur du Point qui « regrette la normalisation de la violence », mais se charge de distiller en plateau celle que son hebdomadaire répand de semaine en semaine. Après le premier « échange » entre Laure Adler et Thomas Portes, le présentateur le lance :

- Karim Rissouli : Arthur Chevallier, vous, vous êtes plutôt team Laure Adler ou... ? [Rires en plateau].

- Arthur Chevallier, s’adressant à Thomas Portes  : Moi, je suis plutôt team « Je connais ma définition ». [Votre tweet], ce n’est pas une caricature. Je pourrai vous prêter un dictionnaire, vous verrez que ce n’est pas ça la définition d’une caricature. Ça, c’est la première chose.

- Thomas Portes : Moi, je vous ai pas fait de leçon donc commencez pas à m’en faire.

- Arthur Chevallier : Attendez, je ne vous ai pas interrompu. Je ne vous ai pas interrompu donc laissez-moi parler !

- Karim Rissouli, s’adressant à Thomas Portes  : Non, écoutez-vous, s’il vous plaît.

Heureusement, Karim Rissouli prend son rôle d’arbitre très au sérieux : carton jaune à Thomas Portes pour interruption – qui, quelques secondes plus tôt, en essuyait quatre de la part d’une journaliste-maison sans qu’on la rappelle à l’ordre –, et tapis rouge à l’intervention inaugurale (et non-violente) du monsieur du Point. De quoi galvaniser Arthur Chevallier, déplorant le fait qu’avec « le genre de facétie dont bientôt [LFI] sera effectivement un grand spécialiste, je ne suis pas sûr qu’on élève le débat en quoi que ce soit ». Contrairement à ses propres facéties ? Si elles n’élèvent pas « le débat », elles ont en tout cas l’avantage de le recentrer sur le parti de gauche – qualifié de « vieux parti bonapartiste finissant » – et de lui permettre d’ânonner ses partis pris :

Pour autant, je pense que ce qui est assez intéressant dans la stratégie de La France insoumise, si on peut parler de stratégie, c’est qu’elle mène à des échecs électoraux successifs, qui d’ailleurs, sont toujours maquillés en victoire puisque La France insoumise, c’est le seul parti qui n’a jamais la majorité [et] qui finit par dire que c’est lui qui représente tout le monde [...] ! Et vous allez subir, d’une certaine façon, la jurisprudence Gilets jaunes. C’est-à-dire que face à une explosion de la violence, vous perdrez l’affection qu’ont les Français pour ce mouvement des retraites. Et d’ailleurs, vous êtes lâchés par les leaders syndicaux.

Une tirade (ici écourtée) dont se délecte le plateau avec l’attention sérieuse des bien élevés. Plus tard, on élèvera encore le débat en demandant à cet expert ès « dictionnaire » ce qu’il pense de la lutte des classes, Karim Rissouli évoquant le « mépris de classe » dénoncé par Thomas Portes : une simple « rhétorique » pour Arthur Chevallier, qui se lance dans un laborieux gloubi-boulga affirmant, au bout du compte, que la critique du néolibéralisme et de son hégémonie... a « complètement disparu dans LFI » ! Ou serait-ce de l’esprit d’Arthur Chevallier ? Et le « débat » de s’égarer davantage :

- Arthur Chevallier : Le théâtre dans lequel agit La France insoumise en ce moment est complètement à côté de la plaque ! Je trouve que la façon dont réagit LFI à ces manifestations des retraites n’est pas du tout anthropologique [sic !], mais est complètement politique. C’est-à-dire que pour vous [s’adressant à Thomas Portes], c’est un rendez-vous pour faire du bruit, trouver un espace. Mais je pense que si les gens sont dans la rue, [...] c’est parce que ça concerne des choses très concrètes, leurs vies en fait !

- Karim Rissouli : Donc ce n’est pas une question de lutte des classes.

- Arthur Chevallier : Pas du tout ! Ce n’est pas une question de lutte des classes ! C’est une question de pure sensibilité et de pur humain qu’à mon avis, La France insoumise ne capte pas du tout !

« Faut-il avoir honte » de ce débat ? La question ne sera pas posée...



Caroline Vigoureux : « que faire » de la « haine » de LFI ?


La journaliste Caroline Vigoureux, mérite le troisième (et dernier) portrait :

Caroline Vigoureux : [...] Emmanuel Macron n’a jamais caché son jeu là-dessus et les députés eux-mêmes ont été élus sur un tract qui prônait la réforme à 65 ans. Donc on ne peut pas non plus totalement leur reprocher d’appliquer le programme pour lequel ils ont été élus, quand bien même l’opposition existe évidemment dans l’opinion.

Cette morale, directement tirée des éléments de langage macronistes, partagée par Arthur Chevallier [4], clôturera l’émission. Et succèdera à d’autres interventions de la journaliste de L’Opinion, qui aura mis toutes ses forces dans une seule bataille. Laquelle ? Lancer l’alerte sur le danger démocratique du moment : La France insoumise.

- Caroline Vigoureux : [...] Durant le précédent mandat, les Insoumis étaient 17, et aujourd’hui, ils sont 74, donc forcément, ça n’a pas le même effet. Et le problème qui se pose aujourd’hui à l’Assemblée, c’est que faire de cette fureur, et parfois de cette haine qui s’invite.

- Karim Rissouli : Oui, vous parlez d’une nouvelle haine à laquelle doit faire face l’institution.

- Caroline Vigoureux : Voilà. Qu’en faire ? Comment la traiter ? Et en fait, on voit que l’Assemblée est assez démunie face à cela, que Yaël Braun-Pivet, la présidente, est mise à rude épreuve, parce qu’en réalité, le règlement de l’Assemblée est assez léger en la matière. Il y a quatre types de sanctions et là, ils ne cessent de prononcer des sanctions. Il y en a dix qui ont été prononcées depuis le début de la législature, pour donner un ordre de comparaison, il y en a 23 qui ont été prononcées de 1958 à 2017.

À propos de « haine », le renversement des valeurs est tel qu’on en oublierait presque que 89 députés frontistes siègent à l’Assemblée nationale et réussirent à infiltrer, par les bonnes grâces de Renaissance, des positions de pouvoir dans l’institution. Mais comme on le comprend, ceci ne pose guère de problème à L’Opinion, pas plus qu’à « C ce soir ». Dans la chronique « L’image du jour » en effet, la rédaction insiste bien sur « l’appel au calme » lancé par Marine Le Pen contre la Nupes à l’Assemblée. Ici, « l’information » se résume à un relevé de « petites phrases » de tel ou tel député, pour commenter sans rien en dire la stratégie de communication du RN, en se dispensant, comme ailleurs, de tout fond politique : « Le Rassemblement national [...] mise sur la discrétion, avec un objectif : la normalisation. » Ce qui permet à Caroline Vigoureux, en bonne journaliste politique elle-même aveuglée par la « dédiabolisation » de l’extrême droite, de rebondir en alimentant cette communication jusqu’à plus soif :

Caroline Vigoureux : Quand on est dans les tribunes presse de l’hémicycle, c’est assez saisissant parce qu’il y a donc le bloc de la Nupes qui est très bruyant [...] et le mur du RN qui est vraiment l’antithèse parfaite de ce qui se passe à gauche : ils sont très calmes, très présents mais vraiment très calmes. [...] Pour l’instant, il suffit de rien dire et les enquêtes d’opinion montrent que ça marche, que dans le match de crédibilité qui se joue entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, c’est Marine Le Pen qui est plutôt gagnante. Donc eux, ils n’ont qu’à laisser la séquence passer et en tirer les fruits à la fin.

Avant de citer l’une des « conséquences politiques de la stratégie des Insoumis » : « ça rend presque plus institutionnelle la manière de s’opposer du Rassemblement national. » Avec des journalistes politiques si bien disposés à l’égard de la communication politique, le fameux « barrage » prend l’eau de toutes parts...

À chacune de ses interventions, Thomas Portes tentera de renverser le cadrage imposé. Sur l’extrême droite, par exemple, il refuse la tournure d’un « débat » consistant à imputer sa banalisation à la gauche et pointe notamment la responsabilité du gouvernement actuel. Sur la question de la « violence », il réclame que l’on puisse « parler de la violence des décisions politiques qui sont prises et qui ont des conséquences sur la vie des gens ». Mais la force du dispositif est telle que ces interventions sont vouées à l’échec : aucun intervenant ne rebondit et le « débat » passe du coq à l’âne, sans jamais s’arrêter sur les points soulevés par Thomas Portes qui passent, de ce fait, systématiquement à la trappe. Ainsi, en dernière instance, de « l’obstruction » du débat parlementaire, dont est seulement accusée... la gauche. Thomas Portes a beau appeler à ne « pas inverser les rôles » en demandant « qui a fixé 15 jours de débat », cela n’aura aucune espèce d’incidence sur le plateau, ainsi que le résument Karim Rissouli et Anne-Charlène Bezzina :

- Karim Rissouli : J’entends bien, mais vous voulez être l’écho de la rue. Quand la rue, et notamment Laurent Berger vous dit « S’il vous plaît, allons jusqu’à l’article 7 ! » [...] Il dit ce serait une « connerie » l’obstruction. [...]

- Anne-Charlène Bezzina : Au final, c’est l’Assemblée nationale qui est privée du vote. Donc ce sont les représentants du peuple dont vous vous targuez finalement, qui seront privés de ce moment du vote.

En clair : « faut-il avoir honte de La France insoumise ? »


***


« "Débattre, c’est argumenter pour ne pas se battre", Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences. Telle [est] la philosophie générale et l’ambition de C ce soir. » [5] C’est beau. Beau comme une profession de foi médiatique, qui ne veut rien dire tant qu’elle est aveugle aux dispositifs coercitifs qu’elle impose au dit « débat ». En l’occurrence ici, pas moins de huit personnes en plateau et un accusé, isolé. Si certains intervenants pourront être d’un secours (très) relatif, ils ne changeront strictement rien aux contraintes fondamentales de l’émission : un pluralisme anémié ; un cadrage pour le moins étriqué et des angles morts édifiants au moment de réfléchir à la « violence symbolique » du moment ; de la communication et une obsession pour les « stratégies » des chapelles politiques et leur « efficacité » ; des perspectives qui en chassent d’autres – devenant impossibles à « fixer » tant les intervenants sont nombreux, ce qui amène souvent le téléspectateur à se demander « De quoi parle-t-on ? » – ; et, enfin, des prises à partie. Le débat a-t-il été « élevé » ? Rien n’est moins sûr. La « violence symbolique » s’est-elle donnée à voir ? À n’en pas douter ! « Retraites : faut-il avoir honte de notre débat ? » Du « débat médiatique » en général et de cette émission du 14 février en particulier, plutôt deux fois qu’une. De quoi rappeler combien les lumières tamisées d’un plateau de service public et la courtoisie de sa bonne société ne garantissent pas des « débats » équilibrés, et en situation de crise sociale, préservent encore moins du mépris de classe...


Pauline Perrenot

 
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Notes

[1Les deux intervenants représentant la sphère juridique, Jean-Pierre Mignard (avocat au barreau de Paris, maître de conférences à Sciences-Po) et Anne-Charlène Bezzina (constitutionnaliste, intervenante régulière sur BFM-TV) se borneront généralement à rappeler la voie légitimiste – l’Assemblée doit être une instance de « régulation de la violence » dira le premier – même si la seconde insistera sur le fait que la violence verbale a historiquement toujours eu cours dans le débat parlementaire français. Sur la question de « l’affaire Portes », elle suit ses petits camarades : « C’est l’écharpe d’élu, c’est l’écharpe d’élu. C’est l’écharpe d’élu, c’est toujours un peu ce problème, d’être représentant à ce moment-là [...] et la question d’en faire une revendication politique. » Aucun ne remet fondamentalement en cause le cadrage de l’émission, hormis Jean-Pierre Mignard, qui tente pendant vingt petites secondes d’élargir à la crise sociale et institutionnelle que traverse le pays...

[2Pour prendre un exemple plus récent, l’éditocrate accusait le 2 février Marine Tondelier de « dépasser les limites du ridicule » en lui prêtant « l’air pénétré et "informé" des complotistes trumpistes les plus débiles » (à propos d’un discours sur les milliardaires français). Le combo étant atteint, comme souvent avec Giesbert, dans le titre de l’édito : « L’incroyable complaisance des médias pour les néo-robespierristes ».

[3Le mystérieux texte de Pierre Bourdieu que Laure Adler prétend « citer » et nous conseiller de « relire » est probablement Ce que parler veut dire, paru en 1982. Si tel est le cas, il suffit de l’avoir lu une fois pour comprendre qu’il n’a aucun rapport avec le propos de Laure Adler et qu’il sert ici de pur (et spécieux) argument d’autorité.

[4Plus tôt, en bon éditocrate, le chroniqueur du Point minimisait l’opposition de la population à la réforme des retraites – « On n’en sait rien ! Les sondages, c’est les sondages, ce n’est pas des votes ! Enfin, je veux dire, tout ça est très spéculatif, en fait, à mon sens. » – pour mieux adresser un satisfecit au pouvoir en place : « Le gouvernement est dans son droit en faisant voter [la réforme] avec une majorité politique [...]. Une légitimité spéculative, c’est forcément inférieur à une légitimité politique. »

[5Ainsi que l’annonce la rédaction sur le site internet de l’émission.

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