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Présidentielle 2007

Brèves de campagne (8) : Pédagogies...

Les hauts faits et les bas-côtés d’un traitement médiatique exemplaire (forcément...). Quelques brèves informations qui en disent plus long qu’il n’y paraît. La rubrique « Brèves de campagne » leur est dédiée. Ici, l’on s’inquiète notamment des menaces qui pèsent sur les stars du journalisme et de la sondologie.

Victimes ?

Le « malheur des journalistes politiques ». Sous ce titre, le 5 avril 2007, dans Le Figaro, Bertrand de Saint-Vincent se lamente : « Bien sûr, ils [les candidats] n’en sont pas satisfaits [des journaux]. Chacun s’estime maltraité. Dans le train qui l’emmène en meeting, comptant sur ses doigts comme un gamin malicieux, Nicolas Sarkozy fait le point sur les forces en présence ; à ses yeux, le déséquilibre joue en sa défaveur. Il en a l’air persuadé et peut-être l’est-il. Statistiquement, il n’a pas tort : une majorité de journalistes penche à gauche. » Vraiment ? Peut-être... Mais l’orientation générale des médias ne dépend pas de leurs salariés, permanents et précaires. ... Saint-Vincent poursuit : « Quant à François Bayrou, il ne doute pas d’être la cible d’un complot médiatique et attaque bille en tête les médias pour se frayer un chemin vers les sommets. » Bayrou tenant de la « théorie du complot » ? Une « attaque » ridicule qui a déjà été servie par Le Monde [1]... Comme a déjà servi la défense « victimaire » des journalistes d’en haut que rejoue l’éditorialiste du Figaro : « Au fond, les journalistes de télévision sont peut-être les vraies victimes de cette campagne. Quand ils ne sont pas écartés, au profit des vraies gens, ils se font traiter de gauchistes ou de suppôts de Sarkozy. Et ils sont les seuls citoyens français à ne pas avoir le droit de dévoiler, y compris dans une enceinte privée, le nom du candidat de leur choix. » Les « vraies » victimes ? Nos pédagogues.

Populisme ?

Pédagogue s’il en fut, la « victime » Alain Duhamel a encore le droit de s’exprimer dans Libération (et dans Nice-Matin, et dans Le Point,...). Il en profite, ce même 4 avril, en se déchaînant, une nouvelle fois, contre le « populisme » télévisuel : « La campagne télévisée, c’est-à-dire le principal lieu de la bataille politique, a tout fait et fait tout pour obscurcir les choix : jusqu’au printemps, elle n’a cessé de s’abandonner au populisme ambiant. Au lieu d’organiser des débats entre les candidats et des confrontations entre les programmes, elle a méthodiquement favorisé des simulacres de dialogue entre candidats et électeurs. » « Simulacre » ? Peut-être... Nous y reviendrons bientôt. En attendant, on peut se demander ce que valent les « dialogues » entre candidats et journalistes [2]. Connivence et complaisance à l’égard des « grands » [3], mépris pour les « petits » et les « mauvais clients » [4].

Injustice ?

L’indignation est de saison chez nos éminents pédagogues. Sur RTL, Serge July [5] s’indigne à l’antenne le 5 avril 2007 : « Les électeurs sont passionnés, mais indécis. 45% d’entre eux disent pouvoir changer d’avis, ou ne pas en avoir encore. Voilà pourquoi ils ont envie que les candidats s’affrontent, pour tenter d’y voir plus clair, mais c’est interdit. Depuis le 20 mars au matin, nous sommes entrés dans le tunnel du CSA, l’instance de régulation de l’audiovisuel, qui instaure l’égalité de traitement entre les douze candidats. Vous donnez une minute à un candidat, il faut prévoir onze minutes pour les onze autres, et à partir du 9 avril, avec la campagne officielle, ce sera non seulement une minute pour chacun, mais à la même heure, et dans les mêmes conditions. »

Sur son blog du Point, le même jour, Franz-Olivier Giesbert précise : « Ce qui vicie particulièrement la chose, c’est notre système qui donne un temps de parole particulièrement exorbitant, voire délirant, à l’extrême-gauche sous prétexte qu’elle a cinq candidats. Légalement, avec ses cinq ‘‘nains’’ (Besancenot, Bové, Buffet, Laguiller, Schivardi), l’extrême-gauche bénéficie de cinq fois plus de temps de parole que François Bayrou, Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy. A eux cinq, ils ont même plus de temps de parole que la nouvelle bande des quatre (Bayrou-Le Pen-Royal-Sarkozy). On se frotte les yeux. Il y a décidément quelque chose qui cloche. Quand la loi est bête et, de surcroît, injuste, il faut la changer. Cela paraît urgent. » Un bel éloge du pluralisme (qui en rappelle d’autres [6]), qui oublie délibérément les 10 mois de pré-campagne et les quatre mois d’« équité » (au sens du CSA). Et qui vient d’un cumulard (Le Point, RTL, France 5, sans parler des prestations occasionnelles) dont l’espace d’expression et le temps de parole ne sont sans doute pas « exorbitants » : à peine proportionnés à son immense importance.

Lassitude ?

Dans cette dernière phase de la campagne, les « nains » d’extrême-gauche, moqués par Giesbert, ont peut-être accès aux médias, mais les questions qui leurs sont posées ne sont pas exactement celles qui sont posées aux « grands »... Exemple avec Arlette Laguiller, invitée de « Question Ouverte » sur France 2 le 13 avril 2007. Jean Baptiste Prédali rend ce service public : « En 2002, y avait eu comme un espèce d’engouement, autour même de votre personnalité avant le premier tour, on vous avait même vue dans des magazines comme on dirait "people", en ce moment, c’est moins le cas, à l’évidence. Est-ce que c’est au fond parce que votre discours est devenu comme une sorte de bruit de fond obligatoire d’une campagne présidentielle en France ? » Et le même de poursuivre la tentative de disqualification qu’il s’interdirait avec d’autres candidats : « Mais votre discours que vous revendiquez, qui ne change pas, est-ce qu’y a pas un effet de lassitude ? » Jean-Baptiste Prédali, lui, ne se lasse pas puisqu’il poursuit un peu après : « Quand vous voyez la grève d’Aulnay PSA : six semaines de grève, aucune revendication satisfaite ; est-ce que vous ne vous dites pas, au fond, y a des formes qui sont périmées même dans la, dans les classes populaires que vous défendez, même quand elles se battent ces classes populaires ? ». Question en forme d’édito ou un édito en forme de question d’un spécialiste des « formes » de l’action collective [7]. Il avait d’ailleurs posé la même question à Olivier Besancenot le 11 avril 2007 : « Malgré tout sur Aulnay-sous-Bois, vous avez rappelé que les salariés ont voté la levée de la grève hier, ça ne remet pas en question ce type d’action - vous, vous y êtes allé, vous les avez soutenus - comme d’autres candidats d’ailleurs ; est-ce que c’est pas au fond une impasse ce genre de mouvement aujourd’hui ? Pour rien gagner. »

Pragmatisme ?

Après l’interviewer de la télévision publique, l’éditorialiste de la presse de parti-pris. Comment sortir de « l’impasse » dans laquelle se trouverait les mouvements sociaux ? Le « pragmatique » Renaud Dély a trouvé la solution. Le 6 avril 2007, dans son éditorial de Libération, il met Olivier Besancenot en demeure : « S’il veut prospérer au fond des urnes, le facteur de la LCR doit s’infliger une certaine dose de pragmatisme. Et expliquer qu’une voix en sa faveur au premier tour a vocation à devenir un bulletin pour la gauche au second. L’extrême gauche n’a pas à craindre de se convertir à l’électoralisme. Cette tare est une grande vertu lorsqu’elle sert de pédagogie du réel. » Le journal de Laurent Joffrin se présente comme la « maison commune de la gauche » [8], mais de la gauche qui sait « s’infliger une certaine dose de pragmatisme »... Leçon de masochisme ?

Démocratie ?

Un aimable correspondant nous a transmis le courriel suivant :
« Objet : collectif Démocratie et Communication
Bonjour,
Ci-joint le dossier de presse concernant le collectif Démocratie et Communication.
Il s’agit d’un groupe de communicants politiques parmi lesquels MM. Séguéla, Saussez, Maillard, Fouks, Hamelle, Bordas... Ceux-ci militent pour une modernisation de la vie politique et plus spécifiquement pour une dynamisation des campagnes électorales.
De nombreux politiques rencontrés se sont dits très favorables aux propositions avancées, dont MM. Wehrling, Borloo, Bayrou, Mme Royal..., ainsi que le CSA qui vient de reprendre dans sa récente décision les idées exposées par Démocratie et Communication lors d’une audition publique.
Cependant, le collectif pense que l’on peut aller plus loin dans la modernisation de la communication politique, notamment au niveau de l’affichage. En effet, le cadre légal, à savoir la loi du 15 janvier 1990, est trop strict, interdisant les affiches en 4x3 trois mois avant le scrutin (une aberration dans un pays au fort taux d’abstention).
L’ensemble du collectif se tient à votre disposition afin de vous exposer plus avant ses activités.
Vous remerciant de l’intérêt que vous voudrez bien porter à notre démarche.
Cordialement, ... »

Les restrictions légales, « une aberration dans un pays au fort taux d’abstention » ? On retrouve des arguments du même cynisme dans le dossier de presse. Exemple en p. 12 : « Contrairement à de nombreux pays de l’Union européenne, la France dispose de réglementations très restrictives bridant la communication politique en période électorale. Comme les élections européennes de juin 2004 l’ont montré, une communication plus conceptuelle et plus moderne permet d’insister sur les idées des candidats , révélant ainsi leurs différences. Cela a eu pour effet concret une meilleure sensibilisation de l’électorat qui s’est bien plus mobilisé. Autoriser des clips plus modernes et plus courts les rendrait plus attractifs et obligerait les candidats à aller à l’essentiel tout en leur permettant d’ imprimer leur marque . Différenciées, les campagnes électorales des candidats ne seraient plus lues d’une manière générique et pourraient ainsi renforcer la dynamique de mobilisation. Les dangers de l’abstention galopante ont été soulignés maintes fois. La cible première est constituée des jeunes . Or ce sont justement eux qui sont les plus réceptifs aux messages publicitaires. » Ce jargon publicitaire, pseudo-« conceptuel » et spécieux est au service d’objectifs « démocratiquement » mercantiles : « Réformer et assouplir le code électoral, notamment en ses articles L.51 et L.52-1 qui concernent l’interdiction de communiquer par voie d’affichage et de presse pendant les trois mois précédant le premier jour du mois d’une élection », « Permettre aux candidats de librement produire, réaliser, créer les clips de communication électorale sous réserve du visa du CSA », « Rallonger la durée des campagnes électorales » ou « Obtenir l’accord du CSA pour inciter les chaînes privées à la diffusion des clips de campagne électorale. »

« Au jour le jour » ?

Dans son édition du 18 avril 2007, Le Canard enchaîné s’amuse des « coups de sonde contradictoires ». En effet, dans une enquête CSA pour Le Parisien du 15 avril 2007, « Sarko perd un point et récolte 26%. Ségo (moins 2 points) se situe à 23 % et Bayrou (plus 2 points) la talonne à 21 %. » Or, Le Figaro du lendemain publie les résultats d’un sondage Sofres réalisé les mêmes jours que l’enquête CSA mais selon lesquels Sarkozy et Royal « grimpent respectivement de 2 et 2,5 points (...) et cotent à 30% et 26%. Tandis que Bayrou, en baisse de 3 points (...) est largué à 17%. » Le journal satirique s’amuse de ces contradictions et se demande : « N ‘y aurait-il pas, ici, comme une preuve de l’amateurisme de certains instituts ? Réponse de Laurence Parisot, patronne du Medef et accessoirement de l’Ifop dans Les Échos (16/4) : ‘‘ Par définition les sondages ne se trompent jamais. Car ils n’ont pas vocation à prédire. Ils donnent la meilleure approche possible non pas du comportement final de l’électeur dans l’isoloir mais des intentions de vote au jour le jour ’’ » Et Le Canard de conclure : « C’est vrai que lorsque, ‘‘ au jour le jour ’’, ils affirment tout et son contraire, les sondages sont sûrs de ne jamais se tromper. »

Double discours

Tout commence par le titre de « une » de l’édition de jeudi 12 avril du Monde : « Sarkozy reste en tête dans tous les sondages », sous-titré « Présidentielle. Le candidat UMP mise sur une stratégie de premier tour ». Venant du quotidien vespéral, cette célébration des sondages n’est pas tout à fait une surprise. La suite et le début du « chapeau » de la « une » sont plus inattendus. « Résultats « redressés » de manière opaque, sondés injoignables, vote des populations défavorisées sous-représenté : les sondages d’opinion sont contestés comme jamais lors de cette campagne présidentielle. » L’éclair de raison du journal de Jean-Marie Colombani tourne court : « Néanmoins, leur lecture sur le long terme est riche d’enseignements ». MM. Giacometti (Ipsos), Teinturier (TNS-Sofres), Rozès (CSA) et Sainte-Marie (BVA) sont rassurés. Page huit, le quotidien publie les sondages de chacun des instituts et les commentaires de chacun de leurs VRP. La contradiction entre l’emballage et le contenu rappelle les prescriptions accompagnant certaines drogues légales : « fumer tue », « l’abus d’alcool est dangereux pour la santé »...

Le double discours continue en page huit du même numéro. Dans une page en forme de kermesse des instituts, Raphaëlle Bacqué signe un article intitulé « Les instituts rencontrent de grandes difficultés à mesurer les subtilités du comportement électoral ». Pour éclairer le débat, la journaliste a, bien sûr, interrogé... des « sondeurs » et des « politologues », qui « ont bien voulu répondre à quelques questions », sans « excès de transparence »... Jeudi, dans l’après-midi, après la parution du journal de vendredi, un « Entretien » fleurit sur le site Internet du Monde : « L’indécision est en partie une création des sondages ». Il s’agit d’une interview d’Alain Garrigou, professeur de science politique à Paris-X-Nanterre. L’auteur de L’ivresse des sondages [9] dans laquelle il explique que l’ « indécision » est « en partie une création des sondeurs », que la « volatilité » des électeurs, lui « paraît (être) un alibi des sondeurs ». « L’on a passé le cap des 220 sondages, alors qu’il y en avait eu 193 pour toute la campagne 2002 ». « Il y a une concurrence entre les instituts, pour qui ces études représentent de l’argent mais aussi de la notoriété, permettant d’obtenir plus tard des études de marchés... ». Des enjeux qui ont, semble-t-il, échappé à Raphaëlle Bacqué, étonnée qu’ « aucun institut n’accepte de révéler le nombre de personnes qui refusent de répondre aux questions », alors qu’ « aux États-Unis, on estime à une personne sollicitée sur deux la proportion de refus ». Faux selon Alain Garrigou, pour qui le « taux de non-réponse (aux États-Unis) est de 85% ». Alors qu’en France « il faut passer 10 appels pour avoir un entretien complet, selon les gens qui ont travaillé dans les centres de téléphonie ». Evidemment cet éclairage nécessaire n’apparaît pas dans la version papier du samedi... [Contribution d’Alexis Alexandre]

 

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Notes

[2Ou s’interroger comme le fait un article du numéro 7 du Plan B  : « Journalistes politiques : à quoi servent-ils ? »

[3De nombreux exemples dans les précédents épisodes du feuilleton « Brèves de campagne ».

[5Et non Franz-Olivier Giesbert, comme nous l’avions écrit intialement. [Note d’Acrimed du 21-04-2007].

[7Sur les conseils avisés des médias dominants par temps de grèves, lire Médias et mobilisation sociales. La morgue et le mépris ?, Henri Maler et Mathias Reymond, Syllepses, 2007.

[9Éditions La Découverte, novembre 2006

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