RĂ©sumĂ© du propos : « Faute de pouvoir prĂ©senter une solution politique viable, François Bayrou est condamnĂ© Ă une surenchère Ă©galitaire permanente. D’oĂą sa guerre contre les mĂ©dias. » Car, voyez-vous : « [...] François Bayrou a rĂ©ussi Ă changer son image traditionnelle, celle d’un centriste un peu tiède, d’un dĂ©mocrate-chrĂ©tien classique, en celle d’un tribun vĂ©hĂ©ment, d’un opposant acharnĂ© et d’un redoutable manipulateur des mĂ©dias. »
Mais Jacques Julliard abandonne provisoirement le « manipulateur », pour se livrer Ă ses propres manipulations. Elles commencent ainsi : « Les candidats expĂ©rimentĂ©s le savent : quand on n’a pas la faveur du pronostic et que l’on piĂ©tine dans les sondages, il y a deux rĂ©pliques possibles. Annoncer fièrement : attendez-vous Ă une Ă©norme surprise ! Et dĂ©noncer la partialitĂ© des mĂ©dias, notamment de la tĂ©lĂ©vision. Et cela marche. » Si Jacques Julliard le dit, c’est sĂ»rement vrai, mais rien ne vient Ă©tayer son propos.
La suite est nettement plus Ă©tonnante : « Une bonne partie de la campagne du non au rĂ©fĂ©rendum du 29 mai s’est faite sur ce thème. ». Quel thème ? « La partialitĂ© des mĂ©dias ». Une « bonne partie » mais quelle partie ? Jacques Julliard serait bien en peine de le dire. Ainsi, pour cette Ă©lite Ă laquelle Jacques Julliard s’enorgueillit en permanence d’appartenir, la partialitĂ© des mĂ©dias ne serait pas un fait, mais un « thème ». Ce fut un simple « thème » en 2005. Et cela reste un simple « thème » en 2006 et 2007. Le dĂ©ni de rĂ©alitĂ© ne fait que commencer...
La suite l’aggrave : « Et les mĂ©dias ont suffisamment mauvaise conscience pour faire une place considĂ©rable Ă qui prĂ©tend n’en avoir aucune. » Peu importe si, dans la rĂ©alitĂ© (un mot trop rude aux oreilles d’un grand chroniqueur...), ne prĂ©tendent n’avoir aucune place que ceux qui n’en ont effectivement aucune : les autres se bornent (si l’on peut dire...) Ă affirmer, non sans raisons, que leur place est ou Ă©tait minorĂ©e. MĂŞme le CSA - sans doute un repaire d’extrĂ©mistes... - en convient. Les mĂ©dias, affirme pourtant le rĂŞveur Ă©veillĂ©, leur ont accordĂ© une place « considĂ©rable ». L’adjectif est suffisamment flou pour que personne ne puisse le prendre en dĂ©faut. Et pourquoi les mĂ©dias ont-ils donnĂ© une place « considĂ©rable » aux minoritĂ©s ? Par « mauvaise conscience ». A laquelle Jacques Julliard oppose la sienne qui est manifestement bonne et ne semble pas trop tourmentĂ©e par un souci d’exactitude. Il travestit immĂ©diatement l’exigence d’une prĂ©sence proportionnĂ©e et Ă©quilibrĂ©e dans les mĂ©dias - ce que le CSA dĂ©signe du terme vague Ă souhait d’« Ă©quitĂ© » - en exigence d’Ă©galitĂ© absolue et permanente : « Or l’Ă©galitĂ© de traitement entre les candidats, qui est la règle dans la campagne officielle, celle qui est payĂ©e par le budget de l’Etat, deviendrait une absurditĂ© si elle devait s’Ă©tendre Ă tous moments et Ă tous les mĂ©dias. ».
Plus c’est gros et moins ça passe, mĂŞme si une dĂ©formation « considĂ©rable » appelle quelques « trucages » supplĂ©mentaires. Par exemple, laisser entendre que l’Ă©galitĂ© de traitement des candidats pendant la campagne officielle repose intĂ©gralement, comme celle-ci, sur le budget de l’Etat. Ou encore que la revendication d’un paysage mĂ©diatique effectivement pluraliste Ă©quivaut Ă demander une Ă©galitĂ© de traitement dans chaque mĂ©dia pris isolĂ©ment. Que Jacques Julliard se rassure : personne ne songe Ă demander au Nouvel Observateur de renoncer Ă publier ses parti-pris, aussi « absurdes » que soient certaines chroniques.
Jacques Julliard aime les sondages qui semblent lui donner raison : « Si l’on est tenu de faire la mĂŞme place Ă Bayrou, crĂ©ditĂ© de 6 Ă 12% des intentions de vote, qu’Ă SĂ©golène Royal et Ă Sarkozy, qui oscillent entre 26 et 35%, il faudra nĂ©cessairement faire la mĂŞme place Ă Villiers (2%) ou Ă Dupont-Aignan (1%) qu’Ă Bayrou. Et bien entendu, sur la lancĂ©e, Ă n’importe quel hurluberlu qui se prĂ©tend candidat qu’Ă Villiers ou qu’Ă Dupont-Aignan. » L’ignorance n’est pas un argument, sauf pour Jacques Julliard qui ne sait sans doute pas que le CSA lui-mĂŞme - de plus en plus extrĂ©miste... - se rĂ©fère non aux sondages, mais aux Ă©lections prĂ©cĂ©dentes.
« L’excès de pluralisme tue le pluralisme », affirmait pompeusement sur France Culture Olivier Duhamel [1] qui ne s’indignait nullement que nous soyons si loin de cet excès, mais redoutait que les Français soient privĂ©s de dĂ©bats (comme s’ils ne l’Ă©taient pas largement dĂ©jĂ ). Jacques Julliard est encore plus inquiet : « La tĂ©lĂ© va devenir passionnante », ironise-t-il. Rassurons-le : grâce Ă sa prĂ©sence et Ă l’omniprĂ©sence de ses confrères et compères, elle l’est dĂ©jĂ .
En cours de route, la simple revendication d’un pluralisme effectif, non seulement quantitatif, mais Ă©galement qualitatif, s’est transformĂ©e en « prĂ©tention extravagante Ă l’Ă©galitarisme ». Prisonnier de ses nuĂ©es, Jacques Julliard s’interroge en effet : « Ce qu’il y a derrière cette prĂ©tention extravagante Ă l’Ă©galitarisme ? » Et il rĂ©pond : « L’identification de tout organe de presse, fĂ»t-il totalement privĂ©, de tout journaliste aussi, Ă une sorte de service public de l’information. » Pour se croire intelligent, il suffit d’inventer des imbĂ©ciles qui voudraient que chaque mĂ©dia, voire chaque journaliste, soit lui-mĂŞme pluraliste. Mais retenons cette idĂ©e d’un service public de l’information : c’est une bonne idĂ©e, Ă condition que personne ne songe Ă nationaliser Jacques Julliard.
« Toujours lors du rĂ©fĂ©rendum europĂ©en, les journaux se sont vu rĂ©clamer avec vĂ©hĂ©mence de tenir la balance strictement Ă©gale entre les deux options jusqu’au jour du scrutin et, après celui-ci, de tirer toutes les consĂ©quences de la dĂ©cision souveraine du peuple. » C’est faux. Tout simplement (et intentionnellement ?) faux. Personne n’a demandĂ© que chaque journal tienne la balance Ă©gale entre les opinions. Mais, c’est vrai, nombreux sont ceux qui ont constatĂ© et dĂ©noncĂ© la disproportion, tous mĂ©dias confondus, entre les partisans du « oui », totalement surreprĂ©sentĂ©s, et les partisans du « non », minorĂ©s et mĂ©prisĂ©s. Et la consĂ©quence que l’on pouvait inviter Ă tirer, s’agissant des mĂ©dias, de la « dĂ©cision souveraine du peuple », c’Ă©tait qu’il fallait transformer l’ensemble du paysage mĂ©diatique.
Or le chroniqueur souverain insinue une toute autre revendication et le dĂ©ni de rĂ©alitĂ© se transforme en grande fabrique de fantasmes : « Les journalistes partisans du oui ne devaient-ils pas dĂ©missionner puisqu’ils avaient Ă©tĂ© dĂ©savouĂ©s ? » Qui, oĂą, quand, des partisans du « non » ont-ils demandĂ© la dĂ©mission de qui que ce soit ? N’accusons pas Jacques Julliard de mensonge. Mentir consiste Ă dire le faux quand on connaĂ®t le vrai. Mais Jacques Julliard se soucie de la vĂ©ritĂ© comme d’une guigne. Il ne ment pas, il cauchemarde.
La question suivante est encore plus pathĂ©tique : « A-t-on encore le droit d’ĂŞtre minoritaire ? » Cette interrogation, on l’a compris, ne vaut que pour les partisans du « oui » (qui ne furent Ă©lectoralement minoritaires que le jour du vote et jamais dans les mĂ©dias...). Elle ne concerne pas, selon Jacques Julliard, toutes les autres minoritĂ©s qui sont confrontĂ©es Ă cette tendance Ă la « tyrannie de la majoritĂ© » qui serait le propre de la dĂ©mocratie selon Tocqueville. Tocqueville que Jacques Julliard traduit ainsi : « Il y a dans la dĂ©mocratie d’opinion, en dĂ©pit du pluralisme qu’elle suppose, une tendance naturelle au totalitarisme, dĂ©noncĂ©e par Tocqueville. » La première victime de ce « totalitarisme », on s’en doute, ce seront ou ce sont dĂ©jĂ , tous les chroniqueurs, commentateurs, Ă©ditorialistes et penseurs de fond qui ne surpeuplent les mĂ©dias que parce qu’ils y sont minoritaires ! Un cauchemar...
Henri Maler
PS : « Revenons Ă François Bayrou » Ă©crit, pour finir, notre chroniqueur. On s’Ă©pargnera de l’accompagner dans ce retour qui amalgame extrĂŞme-droite, extrĂŞme-gauche et « extrĂŞme centrisme »..