Pour Bernard Guetta, c’est entendu : l’Italie a dĂ©jĂ accueilli son lot de migrants. D’ailleurs l’arrivĂ©e au pouvoir de partis dĂ©nonçant l’afflux de rĂ©fugiĂ©s en est la preuve : « Les Italiens ne peuvent plus accueillir Ă eux seuls tant de damnĂ©s de la terre » explique, comprĂ©hensif, l’expert en gĂ©opolitique de France Inter. Quitte Ă reprendre l’analyse mĂŞme des dirigeants italiens, dont il ne prĂ©cise Ă aucun moment l’étiquette politique d’extrĂŞme-droite. L’Italie serait donc submergĂ©e, après avoir « si longtemps accueilli avec tant de compassion » des « centaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s ».
Bernard Guetta prĂ©sente en rĂ©alitĂ© une vision quelque peu fantasmĂ©e de la politique migratoire italienne ces dernières annĂ©es. Ainsi dans un article de France 24, signĂ© avec l’AFP on apprend que le gouvernement italien prĂ©cĂ©dent avait rĂ©duit de 80% les arrivĂ©es « grâce au rĂ©seau en Libye » de son ministre de l’IntĂ©rieur, et après avoir « signĂ© des accords très controversĂ©s avec les autoritĂ©s locales et des milices pour bloquer les migrants Ă Tripoli ». Ce mĂŞme article prĂ©cise que les personnes reconduites en Libye « sont Ă la merci d’un nouveau cycle de violences et d’extorsions dans des centres de dĂ©tention cauchemardesques ». VoilĂ qui relativise sans doute la compassion des prĂ©cĂ©dents gouvernements italiens.
La dĂ©cision du gouvernement italien est conforme Ă une politique migratoire d’extrĂŞme-droite assumĂ©e, visant Ă chasser des centaines de milliers de personnes vers leur pays d’origine. Mais « l’expert » en gĂ©opolitique y voit quant Ă lui un « appel Ă la solidaritĂ© europĂ©enne » de la part des dirigeants italiens. On a connu des appels Ă la solidaritĂ© plus explicites… Bernard Guetta reprend ainsi son infatigable antienne selon laquelle il n’y a jamais assez d’Europe... Et le docteur Guetta formule Ă cet Ă©gard des prescriptions claires : les pays europĂ©ens devraient travailler de concert pour « renvoyer les migrants Ă©conomiques », « mieux se rĂ©partir les rĂ©fugiĂ©s politiques » entre eux, et « dĂ©ployer une police commune des frontières europĂ©ennes ». Bref, un programme qui n’a rien Ă envier aux politiques migratoires les plus droitières.
Cette petite leçon de fermetĂ© migratoire version europĂ©iste, Bernard Guetta l’adresse Ă Emmanuel Macron. En bon Ă©ditocrate, il ne manque pas l’occasion d’encenser, au passage, le chef de l’État et son « art de "l’en mĂŞme temps", cette rare capacitĂ© de faire comprendre et prendre en considĂ©ration les raisons de l’autre et toutes les donnĂ©es d’un problème ». Mais c’est pour mieux regretter les critiques, en France, de la dĂ©cision du gouvernement italien. Il juge ainsi « surprenant » qu’un porte-parole de la RĂ©publique en marche estime que la dĂ©cision italienne de ne pas venir au secours de 619 personnes en dĂ©tresse Ă©tait « Ă vomir ». Ă€ l’inverse, il semble approuver la rĂ©action outrĂ©e de l’Italie ; du moins celle-ci serait « bien sĂ»r, Ă©videmment, hautement prĂ©visible ». Bernard Guetta est dĂ©cidĂ©ment plus disposĂ© Ă comprendre la dĂ©cision du gouvernement italien que les critiques dont il a fait l’objet…
Faut-il le redire ? Il n’est pas question de contester Ă Bernard Guetta le droit de soutenir ses convictions Ă l’antenne. MĂŞme si, force est de le constater, elles s’avèrent très comprĂ©hensives Ă l’égard de la dĂ©cision explicitement xĂ©nophobe des dirigeants d’extrĂŞme-droite italiens… et conformes Ă certains canons de la pensĂ©e Ă©ditocratique. Ainsi les migrants sont-ils prĂ©sentĂ©s comme une calamitĂ© pour les pays qui les accueillent ; parmi ces personnes, il existerait d’un cĂ´tĂ© des « migrants Ă©conomiques » qui ne mĂ©ritent ni compassion ni accueil, et des rĂ©fugiĂ©s politiques ou de guerre que les pays europĂ©ens devraient se rĂ©partir ; et enfin, il faudrait « plus d’Europe » – puisque tout succès serait dĂ» Ă « l’Europe » et tout Ă©chec au « manque d’Europe » [2].
Cette chronique montre, une fois de plus, comment Bernard Guetta utilise sa tribune privilĂ©giĂ©e sur une radio de service public pour servir aux auditeurs ses partis pris sur la politique europĂ©enne et la gĂ©opolitique. Cette position de quasi-monopole sur l’expertise en matière internationale pose non seulement un clair souci de pluralisme – pluralisme dont Bernard Guetta a dĂ©jĂ fait savoir qu’il n’Ă©tait pas son problème ; mais il semble qu’elle le dispense Ă©galement d’une certaine rigueur journalistique, et lui permet d’Ă©tayer ses analyses et prescriptions par des demi-vĂ©ritĂ©s et des omissions orientĂ©es.
Martin Coutellier et Frédéric Lemaire
Annexe : Chronique géopolitique de Bernard Guetta, le 12 juin 2018
« De lui, sur un sujet tellement explosif et complexe, on aurait attendu mieux. Devant le drame de l’Aquarius, on aurait attendu d’Emmanuel Macron qu’il sache dire qu’il y a deux ans que les partenaires europĂ©ens de l’Italie, la France comme les autres, la laissent se dĂ©brouiller avec les centaines de milliers de rĂ©fugiĂ©s qui s’échouent sur ses cĂ´tes et qu’elle a si longtemps accueillis avec tant de compassion.
Cet hommage rendu, il aurait alors pu constater – car c’est la réalité – que si les Italiens ont voté pour des partis dénonçant tout à la fois l’Union européenne et l’afflux de réfugiés, c’est que l’Union a trahi l’Italie et que les Italiens ne peuvent plus aujourd’hui accueillir à eux seuls tant de damnés de la terre.
Cela aurait permis à Emmanuel Macron de continuer en disant qu’il fallait donc voir dans le refus de laisser accoster l’Aquarius un appel à la solidarité européenne, que la France entendait cet appel, qu’elle ouvrait ses ports à ce radeau de la Méduse en raison d’une urgence que chacun ressent mais qu’elle appelait tous les pays de l’Union, Italie en tête, à travailler de concert à des vraies solutions, passant par la répartition des réfugiés politiques entre les Etats membres ; le renvoi des migrants économiques ; le développement d’une police commune des frontières européennes et l’ouverture d’une vraie réflexion, à 27, sur le soutien au décollage des économies africaines qui est la seule véritable solution à cette crise migratoire.
Non seulement la France se serait ainsi grandie mais elle aurait aussi pu faire bouger les choses, le tenter au moins. Son prĂ©sident aurait Ă©tĂ© lĂ Ă la hauteur de son art de « l’en mĂŞme temps », de cette rare capacitĂ© Ă faire comprendre et prendre en considĂ©ration les raisons de l’autre et toutes les donnĂ©es d’un problème mais ce ne fut, hĂ©las, rien de tout cela.
Ce fut bien plutĂ´t la dĂ©nonciation, par le prĂ©sident lui-mĂŞme, du « cynisme » et de « l’irresponsabilitĂ© » du gouvernement italien que le ministre des Affaires Ă©trangères a appelĂ© Ă revenir sur sa dĂ©cision comme si la France, elle, ne pouvait rien faire et que l’Union n’avait rien Ă se reprocher. Ce fut Ă©galement, la surprenante dĂ©claration d’un porte-parole de la RĂ©publique en marche estimant que la dĂ©cision italienne Ă©tait « Ă vomir » et bien sĂ»r, Ă©videmment, hautement prĂ©visible, une rĂ©action outrĂ©e de l’Italie dĂ©nonçant, « l’hypocrisie » des rĂ©actions françaises.
Il n’est pas trop tard mais la France n’a rien fait avancer hier. Elle a compliquĂ© et bien inutilement passionnĂ© les choses alors que le nouveau prĂ©sident du Conseil italien est attendu vendredi Ă l’ElysĂ©e et que sur tous les fronts, Trump, Russie, Proche-Orient, l’absolue nĂ©cessitĂ© est de maintenir et consolider l’unitĂ© de l’Europe. »