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Acrimed a vingt ans et toutes ses dents ! Examen de sa dentition

Il y a 20 ans, mois pour mois et presque jour pour jour, un « Appel pour une action dĂ©mocratique sur le terrain des mĂ©dias », rĂ©digĂ© par Yvan Jossen (dĂ©cĂ©dĂ© depuis) et moi-mĂŞme, a ouvert la voie Ă  la constitution de l’association « Action-Critique-MĂ©dias » (Acrimed). Si l’on excepte la liste de ses signataires et laisse de cĂ´tĂ© des formulations encore floues, cet appel reste d’une douloureuse actualitĂ© : en dĂ©pit des transformations du paysage mĂ©diatique, rien n’a fondamentalement changĂ©.

Qu’avons-nous conquis en 20 ans ?

Nous n’étions ni les premiers ni les seuls. Depuis le XIXe siècle au moins, la critique des médias a toujours accompagné l’histoire des médias. Et Acrimed est né dans un contexte marqué par la parution de Sur la télévision de Pierre Bourdieu (1996), puis des Nouveaux Chiens de garde de Serge Halimi (1997) et de la diffusion du documentaire de Pierre Carles, Pas vu, pas pris (1998).

Nous n’étions ni les premiers ni les seuls, mais nous avons enfanté une créature improbable et fragile.

Acrimed est une crĂ©ature improbable : une association militante qui s’efforce de mettre en commun les savoirs et les actions de chercheurs et d’universitaires, de journalistes et de salariĂ©s des mĂ©dias, de militants (associatifs, syndicalistes et politiques) et d’usagers des mĂ©dias.

Une créature fragile, non seulement parce qu’elle repose sur une activité militante, pour l’essentiel bénévole, et ne dispose que de faibles ressources financières, mais aussi (et peut-être surtout) parce que peu nombreux sont ceux qui sont prêts à transgresser les limites de la bienséance académique, à se coltiner les tâches sans gloire de la construction d’une association, à renoncer à des positions individuelles ou individualistes qui, aussi contestataires soient-elles, ne sont souvent que des postures.

Une crĂ©ature fragile, car ce qui fait la force (toute relative) d’Acrimed – sa diversitĂ©, Ă  partir d’une dĂ©finition politique minimale, mais d’un socle solide sur la critique des mĂ©dias – fait aussi sa vulnĂ©rabilitĂ©, surtout quand les dĂ©sorientations qui minent la « gauche de gauche » aggravent les tentations d’exacerber les divergences (et parfois de simples particularismes) Ă  tout propos.

Qu’avons-nous conquis en 20 ans, puisque aucune transformation de fond du paysage mĂ©diatique ne s’est imposĂ©e, et que, mĂŞme notablement renforcĂ©e, notre association reste encore fragile ? Le droit de continuer, ce qui n’est pas rien. Mais de continuer dans un paysage de la critique des mĂ©dias profondĂ©ment modifiĂ©.

Observer les médias, c’est aussi observer la critique des médias.

Nous n’étions pas les seuls, nous le sommes encore moins. Les rubriques et les Ă©missions sur les mĂ©dias se sont multipliĂ©es : dans les grands mĂ©dias, ce sont le plus souvent des produits mĂ©diatiques comme les autres, inodores et sans saveurs, vaguement informatifs, vraiment inoffensifs. Mais, en mĂŞme temps, c’est une critique effective, omniprĂ©sente et multiforme qui s’est rĂ©pandue.

Cette critique ne se limite pas Ă  celle du « pĂ´le de radicalitĂ© », qui, dans toute sa diversitĂ© et parfois avec ses divergences, a compris et comprend, outre Acrimed, les journaux PLPL puis Le Plan B, les documentaires de Pierre Carles et le film Les Nouveaux Chiens de garde, les articles du Monde diplomatique et, depuis peu, les images et les sons du collectif Nada ou du site de « LĂ -bas si j’y suis ». Entre autres…

Elle englobe celle de syndicats de journalistes ou d’« ArrĂŞt sur images ». Elle comprend les critiques multiformes qui se rĂ©pandent sur Internet : sur des blogs, par vidĂ©os et sur les « rĂ©seaux sociaux ». Elle inclut particulièrement une critique en acte : celles des mĂ©dias associatifs et des mĂ©dias indĂ©pendants dont l’existence est, par elle-mĂŞme, une critique des mĂ©dias dominants.

De lĂ  cette double question : comment pouvons-nous tirer parti de cette critique ? Comment pouvons-nous y prendre part ? Autrement dit : quel peut-ĂŞtre, quel doit ĂŞtre notre positionnement ?

Un « texte de rĂ©fĂ©rence » qui rĂ©sume les positions auxquelles adhèrent celles et ceux qui participent Ă  notre association, « Quelle critique des mĂ©dias ? », peut ici nous servir de fil conducteur.

De notre critique, nous avons dit, notamment dans ce texte, qu’elle est radicale, intransigeante, indĂ©pendante. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela implique dĂ©sormais ?


Notre critique est radicale, mais pas doctrinaire

Elle est radicale parce qu’elle s’efforce de prendre les choses à la racine ou aux racines. Et les racines, quand il s’agit des médias, ce sont notamment leurs formes d’appropriation, les déterminations sociales des journalistes, leurs rapports aux pouvoirs économiques et politiques.

Notre critique est explicative, mais elle n’est pas doctrinaire. Elle ne jure pas en permanence par Marx et par Bourdieu. Elle tire le meilleur parti possible de l’économie des médias (quand elle n’est pas libéralo-capitaliste), de la sociologie des journalismes (quand elle porte sur des positions sociales et des relations et non sur de simples descriptions). À ce titre, nous devons faire flèche et faire feu des meilleurs bois parmi les critiques des médias qui existent en dehors de nous et en tirer parti.

Notre critique n’est pas doctrinaire : elle ne se condamne pas au ressassement de vĂ©ritĂ©s premières. Certes, dans la mesure oĂą elles changent peu (mais elles changent…), les mĂŞmes causes produisent les mĂŞmes effets : notre critique est inĂ©vitablement rĂ©pĂ©titive, mais elle ne devrait pas ĂŞtre routinière. Les meilleurs bois nous incitent Ă  renouveler les contenus et les formes de notre critique.

Notre critique n’est pas doctrinaire : elle n’oppose pas un journalisme idĂ©al dont nous dĂ©finirions les normes au journalisme rĂ©ellement existant. Ce journalisme prĂ©tendument idĂ©al aurait toutes les chances d’être strictement partisan et Ă©litaire. Notre critique, au contraire, prend pour normes les idĂ©aux, voire les mythes, auxquels se rĂ©fère le journalisme rĂ©ellement existant et les met Ă  l’épreuve de la rĂ©alitĂ©. Vous dites « indĂ©pendance des journalistes », « pluralisme des opinions », « diversitĂ© et exactitude (voire objectivitĂ©) des informations » ? VĂ©rifions !


Notre critique est intransigeante, mais pas sectaire

Notre critique est intransigeante parce qu’elle ne se laisse pas intimider par les mĂ©dias dominants et l’éditocratie qui les domine. ConsĂ©quence : en 20 ans nous n’avons Ă©tĂ© invitĂ©s qu’une seule fois dans un grand mĂ©dia, et nombre d’initiatives prises en dehors de nous et prĂ©tendument pluralistes nous tiennent prudemment Ă  l’écart.

Elle est intransigeante, mais elle n’est pas sectaire. Tout ce qui n’est pas semblable à nous n’est pas uniformément contre nous. Notre critique hiérarchise ses cibles. Sa radicalité ne se mesure pas à sa virulence. Elle ne s’adresse pas à des consommateurs de contestation d’autant plus contestataires qu’ils se bornent à consommer leurs indignations. Elle ne confond pas position et posture.

Notre critique est intransigeante, mais pas sectaire. Elle ne cultive pas un splendide isolement qui, quelle que soit son audience, nous condamnerait Ă  la marginalitĂ©. Elle distingue ceux qu’il faut convaincre de ceux qu’il faut combattre. Elle ne confond pas ses adversaires et ses partenaires, les divergences de fond et les divergences de dĂ©tails qui ne sont parfois que de simples diffĂ©rences. Mieux : elle cherche Ă  faire converger ces diffĂ©rences pour bâtir un front commun.


Notre critique est indépendante, mais pas apolitique

Notre critique est indépendante parce qu’elle n’est pas dictée par les pressions et les partis pris des forces et des organisations politiques, des syndicats ou des associations… et des médias eux-mêmes.

Mais notre critique n’est pas apolitique. D’abord et principalement parce qu’elle entend faire de la question des médias et des journalismes une question politique – la principale (sinon la seule) question politique qui nous occupe et fait l’objet de prises de position publiques.

Notre critique n’est pas apolitique parce qu’elle attribue les dĂ©pendances des journalistes, les mutilations du pluralisme et les ravages de la mal-information Ă  des faits de domination Ă©conomique, sociale et politique, communĂ©ment et gĂ©nĂ©riquement contestĂ©s par la gauche quand elle est de gauche : une « gauche de gauche » dont il ne nous appartient pas de donner une dĂ©finition partisane.

Les journalistes prĂ©tendent souvent (mais pas toujours) Ă  « l’objectivitĂ© » et Ă  la « neutralitĂ© ». Nous n’en demandons pas tant. Informer, c’est choisir : encore faudrait-il que ces choix ne soient pas arbitraires et mutilĂ©s. Acrimed prĂ©tend Ă  l’exactitude et non Ă  « l’objectivitĂ© » ou Ă  la « neutralitĂ© ». Invoquer la neutralitĂ©, c’est entretenir une illusion qui dissimule tous les partis pris. Une prĂ©tendue neutralitĂ© de la critique neutraliserait toute critique. Rien d’étonnant, par consĂ©quent, Ă  ce que cette neutralitĂ© soit exigĂ©e par toutes celles et tous ceux qui veulent se dĂ©rober Ă  toute critique, Ă  commencer par la nĂ´tre.

C’est pourquoi, sans en faire un programme et encore moins notre programme, nous n’hĂ©sitons pas Ă  nous prĂ©valoir de la critique du capitalisme et de l’Europe libĂ©rale, de celle du sexisme et du racisme, des guerres impĂ©riales et des oppressions coloniales. Entre autres… Mais Acrimed ne critique pas directement les mĂ©dias pour les positions idĂ©ologiques et politiques qu’ils adoptent.


Notre critique n’est pas apolitique, mais elle n’est pas partisane

La tentation a toujours existĂ© (et nous y avons parfois cĂ©dĂ©) d’oublier ce qui est Ă©crit dans la deuxième partie (« Une critique intransigeante, une critique politique ») du texte mentionnĂ© plus haut [1]

« PrĂ©cisĂ©ment parce que nous dĂ©fendons le pluralisme, cette critique politique n’est pas ou pas prioritairement une critique de parti pris contre les partis pris des mĂ©dias ou de certains d’entre eux. En dĂ©masquant la propagande Ă  sens unique, il ne s’agit pas de faire de l’observation critique une simple occasion de contre-propagande, ou de contester une orientation Ă©ditoriale pour formuler une orientation politique alternative. »

La question politique qui nous occupe est celle d’une nécessaire transformation des médias. Notre critique est celle de leurs formes d’appropriation et la mise à l’épreuve des idéaux dont se prévaut le journalisme.

Nous n’avons pas vocation Ă  statuer sur le fond des sujets traitĂ©s par les mĂ©dias. Nombre de critiques auxquelles nous avons recours sont des Ă©clairages qui restent gĂ©nĂ©riques. Qu’il s’agisse de la critique du libĂ©ralisme Ă©conomique (car il en existe de toutes sortes, y compris au sein de la gauche qui n’est pas vraiment de gauche) ou de l’Europe libĂ©rale (car elle comporte de nombreuses variĂ©tĂ©s, des partisans d’une Europe sociale Ă  ceux d’une sortie de l’Union europĂ©enne). Qu’il s’agisse du racisme (car l’Ă©ventail est large, de l’antiracisme humaniste Ă  l’antiracisme du Parti des Indigènes de la RĂ©publique) ou du sexisme (car le fĂ©minisme est divisĂ©, par exemple sur la « question du voile » ou sur les interprĂ©tations des Ă©tudes de genre). Qu’il s’agisse des questions dites « environnementales » (car l’Ă©cologie est très diverse, et qu’il existe par exemple des partisans du nuclĂ©aire au nom de l’Ă©cologie) ou des questions internationales (des droits qui doivent ĂŞtre dĂ©fendus, mais de plusieurs points de vue) et des guerres qui sont menĂ©es (qui ne mĂ©ritent aucun suivisme). Entre autres…

Tout cela bien que nous puissions nous prĂ©valoir de la critique du capitalisme et de l’Europe libĂ©rale, de celle du sexisme et du racisme, des guerres impĂ©riales et des oppressions coloniales. Mais tout cela, d’abord et toujours, pour mettre en Ă©vidence les dĂ©pendances du journalisme, les mutilations de la diversitĂ© des informations et de la pluralitĂ© des opinions, les inexactitudes et les mensonges qu’alimentent notamment des partis pris dissimulĂ©s.


* * *

Si notre critique est radicale et intransigeante, c’est pour rendre perceptible la nécessité, voire l’urgence d’une transformation démocratique des médias. Si notre critique est politique, c’est à ce titre.

Il faut le dire et le redire : si notre critique est politique, c’est parce que la question des mĂ©dias est un enjeu dĂ©mocratique et politique Ă©troitement mĂŞlĂ© Ă  des enjeux Ă©conomiques, sociaux et politiques. S’ils sont prioritaires, la question des mĂ©dias l’est avec eux.

Si la question des mĂ©dias est une question politique, l’ensemble des forces syndicales, associatives et politiques qui contestent l’ordre social existant doivent ou, plutĂ´t, devraient s’en emparer. Et nous n’aurons de cesse de les interpeller : avec elles aussi, nous sommes prĂŞts Ă  faire front.

Disons, un peu autrement, ce que nous disions dĂ©jĂ  en 1996 : Quand les grands mĂ©dias ex-communient et ex-communiquent ce qui dĂ©plaĂ®t Ă  leurs chefferies, quand l’information est asservie Ă  l’audience commerciale, quand le journalisme est dĂ©voyĂ©, c’est la dĂ©mocratie qui Ă©touffe. De l’air !

Si un autre monde est possible, d’autres médias le sont aussi. Pour qu’un autre monde soit possible, d’autres médias sont nécessaires.

Henri Maler

N. B. – Cette contribution reprend, complète et dĂ©veloppe quelques thèmes de mon intervention lors d’une table ronde de la deuxième JournĂ©e de la critique des mĂ©dias : une table ronde dont la vidĂ©o sera publiĂ©e ultĂ©rieurement.


Annexe : Appel pour une action dĂ©mocratique sur le terrain des mĂ©dias (1996)

Nous soussignés, citoyens, responsables associatifs, politiques et syndicaux, intellectuels et chercheurs, journalistes, voulons réagir à la manière détestable dont la plupart des rédactions des grands médias rendent compte de la réalité.

Le mouvement social de novembre et décembre 1995 a donné lieu à des tentatives intolérables d’étouffer la voix des acteurs sociaux (en affectant de leur donner la parole), de dénaturer leurs aspirations, d’effacer leurs propositions en les soumettant au verdict de prétendus experts.

PersuadĂ©s que la dĂ©mocratie court un grand risque quand la population est privĂ©e de la possibilitĂ© de se faire entendre et comprendre dans les grands mĂ©dias, en particulier lorsque la situation sociale est tendue et la nĂ©cessitĂ© du dĂ©bat plus vive ;

PersuadĂ©s que l’exigence de dĂ©mocratie dans les mĂ©dias est dĂ©terminante dans la lutte pour instaurer une sociĂ©tĂ© respectueuse de l’égalitĂ© effective des droits de toutes et de tous ;

Nous dĂ©nonçons :
- l’appropriation de la plupart des grands mĂ©dias par les puissances financières et politiques qui s’en servent sans compter pour permettre Ă  « ceux d’en haut » d’imposer leurs valeurs et leurs dĂ©cisions Ă  « ceux d’en bas » ;
- l’hĂ©gĂ©monie des discours convenus et conformes, parfois Ă  plusieurs voix mais toujours Ă  sens unique (sur Maastricht, la monnaie unique, les grèves, les plans JuppĂ©, etc.) ;
- les multiples dĂ©rives de l’information que nombre de journalistes sont les premiers Ă  constater et Ă  condamner (transformation de l’information en spectacle et du spectacle en information) ;
- la subordination fréquente des journalistes à une logique qui les prive peu à peu de leur indépendance rédactionnelle et les transforme en simples auxiliaires d’une machine dont les priorités échappent aux exigences de l’information.

C’est pourquoi nous appelons Ă  soutenir toute action qui se donne pour objectif :
- de conduire une rĂ©flexion critique sur le statut et le rĂ´le des mĂ©dias, sur les techniques de manipulation des discours et des images, sur les conditions d’un effectif contrĂ´le dĂ©mocratique des mĂ©dias ;
- d’obtenir l’accès aux mĂ©dias de tous les acteurs sociaux, en particulier des sans voix et des exclus ;
- de mener en commun avec les associations, partis, syndicats, notamment les syndicats de journalistes, toutes les actions qui permettent de promouvoir la défense et le développement de la démocratie dans les médias, l’un des enjeux majeurs de notre temps.

C’est pourquoi nous apportons notre soutien Ă  la fondation de l’association « Action Critique MĂ©dias ».

Une population en état d’ex-communication permanente, un pays qui ne peut plus (se) communiquer par le moyen des médias, et c’est la démocratie qui dépérit.

Notre association

Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

Qui sommes-nous ?

Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.