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Un interrogatoire de Sud-Rail mené par Jean-Michel Aphatie

par Mathias Reymond,

Alors que les éditorialistes de la presse écrite se déchaînent contre le syndicat Sud-Rail, Jean-Michel Aphatie accueille sur RTL, avec la délicatesse qu’on lui connaît quand il n’a pas affaire à des « importants », Christian Mahieux, secrétaire fédéral de Sud-Rail.

Rappel des faits : depuis le 15 décembre, le syndicat Sud-Rail résiste, par de nouvelles formes d’action, aux restrictions du droit de grève dans les entreprises de service public. Ainsi, chaque jour, les cheminots de la Gare Saint-Lazare font une grève de 59 minutes pour obtenir l’ouverture de véritables négociations sur les effectifs. Jusqu’au moment où ils ont décidé une journée de grève le mardi 13 janvier, suite à l’agression de l’un des leurs. En conséquence, la direction de la SNCF a fait le choix de fermer la gare ce jour-là.

La réaction de la presse écrite était prévisible. La Croix parle de « guérilla » lancée contre la direction de la SNCF. Pour Le Figaro, l’action de Sud-Rail renvoie à une « vieille culture anarcho-syndicaliste de l’affrontement ». Le Monde est tenté de dénoncer le « corporatisme et l’irresponsabilité des syndicats ». L’Alsace parle de « bêtise », la « réaction [est] disproportionnée » pour Midi Libre, etc.

C’est dans ce contexte que Christian Mahieux est « invité » à venir s’exprimer face au procureur Aphatie sur RTL, le vendredi 16 janvier.

Après avoir cité Nicolas Sarkozy qui parlait « d’organisation irresponsable » à propos de Sud-Rail, Jean-Michel Aphatie demande au secrétaire fédéral de Sud-Rail de réagir. S’ensuit alors un véritable interrogatoire, dans lequel le journaliste n’aura pas d’autre ambition que celle de déstabiliser son interlocuteur. L’occasion pour nous de découvrir un Jean-Michel Aphatie aux multiples facettes…

Aphatie penseur : « Simplement, on pense que la notion de service public implique aussi la continuité du service. Vous, vous n’hésitez pas à bloquer tout. En fait, ça vous est totalement égal ? »

Aphatie péremptoire : « Donc, c’est pas un service public, alors ! Comme une entreprise ordinaire ! »

Aphatie moraliste : « Guillaume Pépy, le président de la SNCF, a présenté des excuses aux usagers. En présentez-vous, Christian Mahieux ? »

Aphatie people : « Votre image auprès du public, l’image de Sud-Rail, vous vous en moquez totalement ? »

Aphatie téméraire : « Beaucoup de gens ont découvert à l’occasion de ce conflit gare Saint-Lazare, qui dure depuis un mois, vous l’avez dit, la pratique de Sud-Rail, c’est-à-dire une grève quotidienne de 59 minutes ; ça désorganise le service et ça n’entraine qu’une faible retenue de salaire ; et on se dit : c’est pas très courageux une grève de 59 minutes et c’est facile ? »

Christian Mahieux rétorque que, pour faciliter la vie des usagers, une heure de grève vaut mieux que 24. Alors…

Aphatie économe : « Reconnaissez ...On a le beurre et l’argent du beurre ! »

Christian Mahieux réplique qu’ « il y a un certain nombre de gens dans ce pays qui pensent qu’il ne faudrait plus faire de grèves. » Alors...

Aphatie justicier : « Non, non, c’est pas ça. C’est 59 minutes, voilà c’est un peu facile , quoi ! On a un peu tout à la fois, c’est-à-dire on a le salaire de la journée et puis, on a... »

Christian Mahieux le mouche en rappelant qu’ « On n’a pas le salaire de la journée », mais « qu’il est amputé » d’une heure «  contrairement à ce qui est dit. » Alors…

Aphatie moderne : « Sud-Rail écrit dans un de ses tracts que j’ai lus, "on pratique tout simplement la lutte des classes". Ce n’est pas un peu daté comme langage ?  »

Aphatie curieux : « Une curiosité vous concernant, Christian Mahieux, vous êtes donc dirigeant de Sud-Rail ? Vous êtes membre du nouveau Parti d’Olivier Besancenot  ? [1] »

Christian Mahieux répond qu’il n’en est rien. Alors…

Aphatie intuitif : « D’accord parce qu’on dit qu’il y a de la proximité entre votre organisation et la Ligue Communiste Révolutionnaire. Donc... voilà. »

Christian Mahieux : « Des fois, on dit des choses pas vraies non plus. » Alors…

Aphatie professionnel : « Voilà. Oui, c’est ça. On ne dit pas toujours des choses vraies mais on les vérifie. Voilà donc . »

« Donc… voilà » et « Voilà donc » : l’interrogatoire est terminé. Les multiples facettes de Jean-Michel Aphatie tracent le portrait d’un seul et même journaliste, lui-même multicarte (RTL, Canal +), qui pour obtenir non des réponses, mais des aveux pose, sous des formes différentes, toujours la même question : quand renoncerez-vous enfin au droit de grève ?

Mathias Reymond

***

Annexe : Les questions que Jean-Michel Aphatie n’a pas posées....

...On les trouve par exemple dans un communiqué de l’Union Syndicale Solidaires, daté du 16 janvier :
« […] Mais dans ce conflit à la gare Saint Lazare qui est vraiment irresponsable ? :
• Les salariés en grève ou la direction de la SNCF qui a refusé de négocier alors que le préavis de grève est déposé depuis fin novembre 2008 ?
• Les salariés en grève ou la direction qui mène une politique de rigueur à la SNCF ?
• Les salariés en grève ou la direction de la SNCF qui déclare illégales d’autres formes d’actions comme la mise en place de la gratuité ?
• Les salariés en grève ou la SNCF qui par sa politique met en difficulté les usagers tous les jours sachant que 94% des pannes et des retards de train sont dus, non à des grèves, mais à des problèmes techniques ?
• Les salariés en grève ou tous ceux qui colportent des mensonges (y compris le Président de la République) sur les grévistes payés et le syndicalisme pratiqué à SUD-Rail et à Solidaires et par d’autres ?
• Les salariés en grève ou le plus haut personnage de l’Etat qui se permet de traiter les questions sociales et le syndicalisme par le dénigrement ? »

Manque une seule question : « Après ce conflit à la gare Saint Lazare qui est vraiment irresponsable : les salariés en grève ou les médias qui se bornent à servir de chambre d’écho à la direction de la SNCF et au Président de la République ? »

 

Notes

[1Question jamais posée aux autres, notamment aux organisations patronales. A Laurence Parisot, par exemple : « Une curiosité vous concernant Laurence Parisot, vous êtes présidente du Medef ? Vous êtes membre du parti de Nicolas Sarkozy ? »

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