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Tapis rouges pour Jacques Chirac

par Johann Colin,

Le 30 octobre 2009, Jacques Chirac était renvoyé devant le tribunal correctionnel dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris pour abus de confiance et détournements de fonds. C’est la première fois dans l’histoire de la Vème République qu’un ancien chef de l’Etat s’est retrouvé ainsi confronté à la justice. Face à un tel événement politique, les articles de presse écrite et les « sujets » dans l’audiovisuel n’ont pas manqué. Mais on aurait pu s’attendre à une multiplication des tentatives d’ interviews de l’intéressé, pour recueillir ses réactions et connaître sa ligne de défense. Si elles ont eu lieu, la plupart ont échoué. On aurait pu surtout espérer, un peu naïvement peut-être, que Jacques Chirac, n’étant plus Président de la République, aurait trouvé des journalistes un peu moins complaisants que durant la période 1995-2007. Patience : cela viendra peut-être. Mais en attendant, entre échange de bons procédés et échange de bons sentiments, on interrogera surtout l’ex-Président sur ses mémoires.

Echanges de bons procédés audiovisuels …

En fait de ligne de défense, Jacques Chirac a commencé par verrouiller ses interviews. Le Canard Enchaîné du 18 novembre nous apprend ainsi que « depuis son renvoi en correctionnelle, les deux seuls (…) interviouveurs à qui l’ancien président a bien voulu accorder un entretien sont Philippe Goulliaud, rédac’ chef du service politique du « Figaro » (4/9), (…) et Jean-Pierre Elkabbach (Europe 1, 5/9)  ». Point commun entre ces deux journalistes : ils ont tous les deux été décorés de la Légion d’Honneur. Et devinez par qui ? Par Jacques Chirac bien sûr !

Et ce n’est pas fini : le même numéro du Canard ajoute que « le 29 novembre, jour de ses 77 piges, Chirac sera l’invité de “Vivement dimanche prochain ” ». Une émission animée par Michel Drucker, à qui Jacques Chirac avait remis… la Légion d’Honneur, en 2004 !

Gageons que ces trois talentueux journalistes ont su ou sauront témoigner de leur reconnaissance envers celui qui les avait décorés.

… ou de bons sentiments régionaux

En cherchant bien, on trouve dans la presse quotidienne régionale d’autres interviews de Jacques Chirac publiés après son renvoi en correctionnelle. Ainsi, celui qui est paru le 6 novembre dans le journal La Montagne, diffusé sur les sept départements d’Auvergne et du Limousin : le Puy De Dôme, l’Allier, le Cantal, la Creuse, la Haute Loire, la Haute vienne et ... la Corrèze

Ici, il semble que ça ne soit pas la reconnaissance du ventre, mais un pur régionalisme qui ait parlé.

Corrézien d’origine, l’ancien président est venu dédicacer son livre à la Foire du livre de Brive. L’occasion pour le journal du groupe Centre-France de l’encenser sur pas moins de quatre « Unes » successives :

- Vendredi 6 novembre : « JACQUES CHIRAC À LIVRE OUVERT À BRIVE. - CONFIDENCES. Dans un entretien à La Montagne, Jacques Chirac dit son plaisir de retrouver la Corrèze ».

- Samedi 7 novembre : « LA FOIRE DE BRIVE À BONNE ÉCOLE. - CORRÈZE. Le 28e chapitre de la Foire du livre de Brive s’est ouvert, hier, pour trois jours, sous la présidence de Laure Adler. Cette première journée a fait la part belle aux enfants. - AUJOURD’HUI. Place aux têtes d’affiche, au rang desquelles figure Jacques Chirac. L’ancien président dédicacera en milieu de matinée le premier tome de ses mémoires  ».

- Dimanche 8 novembre : « CHIRAC ET HOLLANDE COMME LARRONS EN FOIRE - BRIVE. Jacques Chirac a bien créé l’événement, hier, sur la Foire du livre et a pu mesurer sa cote de popularité. L’ancien chef de l’Etat a dédicacé le premier tome de ses mémoires. - RENCONTRE. Jacques Chirac et François Hollande ont échangé leurs livres respectifs. Les deux hommes politiques ont aussi montré qu’ils s’appréciaient ». Ce jour-là, une page entière est consacrée uniquement à sa venue à la Foire du livre.

- Et enfin lundi 9 novembre : « BRIVE. Visitée par Jacques Chirac, la Foire du livre a battu tous ses records ».

Mais revenons à l’interview annoncée le vendredi 6 novembre. Elle est signée Philippe Rousseau et Olivier Bonnichon. Voici l’intégralité des questions qui ont été posées à l’ancien Président :

- Vous n’aimez pas vous retourner sur le passé. Ce premier tome de vos mémoires a-t-il été, pour vous, un travail difficile ?
- Vous avez, écrivez-vous, « la passion de l’humain ». Est-ce ce qui explique, aujourd’hui, votre popularité étonnante ?
- Quel est votre plus grand regret en matière de réforme ?
- En regardant votre parcours politique, où pensez-vous vous être le plus souvent situé sur l’échiquier politique ?
- Dans ces mémoires, vous vous révélez résolument européen. Les Français vous avaient-ils, sur ce point, mal compris ?
- La vie politique doit-elle être, comme les rencontres de sumotoris, un combat ?
- Ces mémoires sont-elles l’occasion de rendre à vos proches ce que vous n’avez pas pu leur donner à l’épreuve du pouvoir ?
- Pensez-vous avoir été le dernier chef de l’État à revendiquer ses racines rurales ?
- Quel regard portez-vous sur la Corrèze d’aujourd’hui ?

- Vous qui connaissez bien les hommes politiques de la Corrèze, pensez-vous que François Hollande puisse avoir un destin national ?

Il n’est pas impossible que cette interview ait été réalisée avant les nouveaux avatars judiciaires de Jacques Chirac. Le moins que l’on puisse dire est que, quel que soit son contexte, elle est tout sauf impertinente. Surtout, la décision de La Montagne de la publier en l’état deux jours à peine après la confirmation du renvoi en correctionnelle n’est pas anodine. Le même Philippe Rousseau accompagne son entretien d’un éditorial intitulé « Retour aux mille sources » et qui commence en ces termes : « Ceux qui imaginent un Jacques Chirac inquiet ou perturbé par ses soucis judiciaires se trompent  ». Ce n’est en tout cas pas la virulence des médias qui risque d’inquiéter ou de perturber qui que ce soit.

Quelques flagorneries plus loin (« il donne le change avec une rare maîtrise », « spectaculaires ballons-sondes pour un retour gagnant  », « L’ouvrage fait mouche », « Tout pour faire du livre un best-seller  », « du Chirac dans le texte, devenu personnalité politique préférée des Français », etc.), Philippe Rousseau a cette phrase : « Chirac n’est pas un ingrat. Dans tous les sens du terme ».

La question nous taraude : est-ce une opinion, ou un espoir ?

Johann Colin

 

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