De la haine envers Pierre Bourdieu …
« Les grèves qui secouent la France, les manifestations qui ont pesĂ© sur le G 8, en attendant d’autres tentatives de blocage, donnent au sociologue Pierre Bourdieu une consĂ©cration posthume. Celui-ci rĂŞvait de s’imposer comme le nouveau Marx. Il est en bonne voie. Car la stratĂ©gie qui inspire l’ensemble de ces mouvements donne raison Ă ses analyses, quand elle ne sort pas tout droit de sa pensĂ©e.
Il existe en France, du syndicat SUD Ă Attac, en passant par Le Monde diplomatique, un penser Bourdieu, plus ou moins explicite, plus ou moins conscient, dont le fond est proprement rĂ©volutionnaire. (…) Ces minoritĂ©s ne sont ni rĂ©formistes ni rĂ©cupĂ©rables. L’objectif de leurs dirigeants est d’abattre le système libĂ©ral pour instaurer une sociĂ©tĂ© Ă©galitariste, Ă redistribution intĂ©grale [???] [1], un nouvel avatar de l’utopie collectiviste. Les nouveaux contestataires ont tirĂ© la leçon des grandes grèves de dĂ©cembre 1995 et de l’attentat terroriste du 11 septembre 2001 . Ils savent qu’ils ne peuvent pas affronter directement le capitalisme. Mais ils ont appris de Bourdieu qu’ils peuvent contraindre les sociĂ©tĂ©s libĂ©rales Ă se dĂ©truire elles-mĂŞmes en poussant celles-ci Ă la faute - comme l’a tentĂ© Ben Laden avec Bush -, et en les empĂŞchant de se rĂ©former - comme le tentent les grĂ©vistes français et les contestataires du G 8. [ Bref : des Ă©mules de Bourdieu … et de Ben Laden]
La conviction selon laquelle les David de la "misère du monde" dĂ©tiennent aujourd’hui, au coeur de l’Occident, les moyens d’abattre le Goliath libĂ©ral est, Ă gauche, une idĂ©e neuve, dont la pensĂ©e, le langage de Bourdieu ont fourni la matrice. (…) Certes, son oeuvre est difficile. Peu nombreux sont ceux qui l’ont lue. Elle n’en constitue pas moins, comme ce fut le cas jadis du marxisme, le substrat des conduites de la gauche extrĂŞme et des socialistes radicalisĂ©s, comme Vincent Peillon ou Arnaud Montebourg. Elle fait tellement partie du paysage mental de la gauche que nul, ou presque, n’Ă©prouve le besoin de s’y rĂ©fĂ©rer. Et pourtant ! En dĂ©crivant les contradictions internes des sociĂ©tĂ©s libĂ©rales, Bourdieu a rendu Ă l’idĂ©e rĂ©volutionnaire des couleurs de modernitĂ©.
(…) Aux anciens colonisĂ©s, qui furent parmi ses premiers terrains d’enquĂŞte, il a indiquĂ© la voie de la contestation culturelle, inspirĂ©e de Franz Fanon, dont la violence refait surface dans la querelle des tchadors . Aux mal-aimĂ©s de l’Éducation nationale, il a donnĂ©, avec Jean-Claude Passeron, la thĂ©orie des "hĂ©ritiers", qui rĂ©activait l’objectif d’une rĂ©volution globale en dĂ©truisant l’espĂ©rance rĂ©formiste de l’Ă©galitĂ© par l’Ă©ducation : Luc Ferry mesure Ă ses dĂ©pens la pĂ©nĂ©tration d’une telle thèse chez les maĂ®tres du second degrĂ©. Aux promus du système mĂ©ritocratique, Bourdieu a fait honte de leur arrogance - incrimination dont la banalitĂ© cache aujourd’hui l’âpretĂ© - en les peignant comme des privilĂ©giĂ©s, coupables d’un vĂ©ritable dĂ©lit d’initiĂ© et comme des imposteurs, plagiaires d’un modèle de distinction acadĂ©mique et figĂ© : grâce Ă quoi, la forme entraĂ®nant le fond, tout dĂ©tenteur d’une apparence d’autoritĂ© institutionnelle ou morale est devenu un suspect a priori, un justiciable en puissa nce. [Passible de la cours martiale !]
(…) Parallèlement, le sociologue a su diagnostiquer la charge explosive contenue dans les nouveaux mouvements sociaux, fĂ©ministes, identitaires, communautaristes, diffĂ©rencialistes, corporatistes. (…) Bourdieu a ralliĂ© les plus radicaux d’entre eux Ă sa critique du modèle libĂ©ral en liant sa clientèle Ă celle de l’abbĂ© Pierre . S’il n’a pas baptisĂ© les "exclus", il les a sacralisĂ©s : chĂ´meurs, mal logĂ©s, sans papiers, anomiques entraĂ®nĂ©s dans la voie de la dĂ©linquance, "exclus de tous les pays, eĂ»t-il dit volontiers, unissez-vous !".
(…) Elle [Le notion d’exclusion] prĂ©sentait Ă ses yeux l’intĂ©rĂŞt de faire des exclus des victimes , et des autres membres de la sociĂ©tĂ©, considĂ©rĂ©s comme autant d’"exclueurs", des coupables. Au surplus, elle devenait une arme mĂ©diatique majeure, grâce au manichĂ©isme de l’image et Ă la formidable capacitĂ© de la tĂ©lĂ©vision de placer les problèmes pĂ©riphĂ©riques de la sociĂ©tĂ© en son centre.
(…) Impossible d’admettre, dans la logique de Bourdieu, que quiconque fasse un riche mariage d’amour ! Toute rĂ©ussite est aussitĂ´t suspecte, toute excellence contestĂ©e. La normalisation, l’intolĂ©rance et l’Ă©puration sont au bout (…).
… A la haine des mouvement sociaux
Cela fait longtemps que nous sommes entrĂ©s dans la sociĂ©tĂ© dĂ©crite par Bourdieu, une sociĂ©tĂ© du soupçon. DĂ©mythifier, dĂ©voiler, dĂ©masquer, est devenu un sport national, abritĂ© derrière les alibis de la transparence et du devoir civique. L’aggravation de l’insĂ©curitĂ© aidant, le processus risque, si l’on n’y prend garde, de tourner Ă la paralysie gĂ©nĂ©rale. La mĂ©fiance tend Ă devenir active, elle prĂ©fère Ă la concertation la politique du pire. Les professeurs qui sont prĂŞts Ă toute extrĂ©mitĂ© pour empĂŞcher la gestion dĂ©centralisĂ©e de certains personnels de l’Education nationale ne sont pas concernĂ©s par la rĂ©forme. Et pourtant, la minoritĂ© qui bloque tout s’oppose au gouvernement comme si celui-ci les visait directement. La poignĂ©e de salariĂ©s des transports publics qui rĂ©pondent aux appels de la CGT et de FO ont des statuts qui les placent en dehors du cadre de la rĂ©forme des retraites. Et pourtant ils prennent en otages les villes comme s’ils Ă©taient impliquĂ©s. On pourrait estimer que les uns et les autres prennent les devants, dans le but de nĂ©gocier l’avenir. Mais face Ă un gouvernement qui, prĂ©cisĂ©ment, nĂ©gocie, l’exigence d’un retrait total des projets de rĂ©forme manifestĂ©e par ces minoritĂ©s tĂ©moigne d’une mĂ©fiance beaucoup plus radicale. La volontĂ© de dĂ©truire ne se distingue pas du procès d’intention.
Il en va de mĂŞme de ceux qui voudraient rassurer le bourgeois en se qualifiant d’"altermondialistes" : leur combat est tournĂ© vers l’abolition de l’ordre existant plutĂ´t que vers la reprĂ©sentation d’un ordre Ă Ă©difier. En refusant de jouer le jeu des rĂ©gulations existantes , ils visent Ă instaurer un autre mode de gouvernance mondiale, dont, avec l’appui des pays du tiers-monde , ils espèrent dĂ©tenir les clĂ©s. [Quelle horreur !] Par bonheur pour le monde libre, le tiers-monde ne les suit pas. Ce n’est pas une raison suffisante pour les empĂŞcher de nuire, ni pour interdire aux dĂ©mocraties de les prendre au sĂ©rieux. »
La dĂ©nĂ©gation (« Ce n’est pas une raison suffisante pour les empĂŞcher de nuire ») ne trompera personne.