Cette complaisance qui le caractĂ©rise a Ă©tĂ© dĂ©montrĂ©e en littĂ©rature, de Mazarine Ă Madame Angot en passant par Sollers, ce journal n’ayant mĂŞme pas la correction de s’abstenir, comme d’autres journaux, de faire l’Ă©loge des livres de ses propres collaborateurs, de faire en sorte que Madame ne dise pas tout le bien qu’elle pense de Monsieur et vice-versa etc. Mais cette mĂŞme complaisance est moins connue dans le domaine des sciences humaines oĂą, pourtant, des sommets de collusion sont atteints : le Monde des livres est le lieu oĂą s’effectuent le plus grand nombre de renvois d’ascenseur et de règlements de comptes dans ce monde « acadĂ©mique » oĂą, comme le rappelait Simmel, les coups n’ont rien Ă envier Ă ceux qui se donnent sur le ring. On trouverait difficilement dans Le Monde des livres l’exemple d’un titre dont on aurait fait Ă©tat simplement en raison de ses qualitĂ©s intrinsèques. Derrière chaque critique, il y a ce qu’on appelle dans l’Ă©dition « un coup ». La connivence entre certains collaborateurs du Monde des livres (ceux qui ont le plus de poids) et certaines maisons d’Ă©dition (aux chiffres d’affaire confortables) est patente. Ces liens, d’ailleurs, ne leur coĂ»tent mĂŞme pas trop cher, il s’agit le plus souvent de frais de bouche : comme s’en vante un collaborateur de province du Monde des livres, il n’a jamais Ă payer ses notes de restaurant lorsqu’il monte Ă Paris...
Au faite de cette cuisine interne, j’avais personnellement pris la dĂ©cision de m’Ă©pargner la lecture du Monde des livres. Mais voilĂ , il arrive parfois que je me trompe de jour. Patatras ! Mon taux d’adrĂ©naline grimpe Ă toute allure. Car pas un seul Monde des livres sur lequel je tombe par inadvertance ne contient pas la preuve de ce que j’avance. Ainsi, le 26 mars 2004, je lisais le portrait louangeur d’un de ces personnage du monde de l’Ă©dition qui prĂ©fèrent les chiffres Ă la lecture et qu’hĂ©las, je connais bien : « Petit Ă petit (...), Ă©crit Madame Savigneau en personne, elle (la maison d’Ă©dition, c’est Ă dire Albin Michel Ndr) s’est installĂ©e dans la cour des grands, crĂ©ant une excellente collection d’histoire et de sciences humaines, (...). Cette victoire lĂ est celle de Richard Ducousset (...) ».
Tout d’abord, j’ai cru Ă une plaisanterie. En effet le « second » d’Albin Michel ne cache nullement qu’il n’aime pas les livres en sciences humaines, mais alors, vraiment pas ! D’abord il trouve leurs couvertures trop austères et comme il est convaincu qu’un livre se vend sur les couleurs qu’il arbore, il n’en veut pas. Au point que Richard Figuier, directeur de ce dĂ©partement de Sciences humaines et qui fit la renommĂ©e du dĂ©partement avec presque tous les titres parus jusqu’Ă une date rĂ©cente, se vit contraint de dĂ©missionner et que, personnellement, je dĂ©cidais de mettre fin Ă ma collaboration comme directrice de collection.
Quelque peu indignĂ©e, j’adressai donc une lettre Ă Madame Savigneau pour l’informer que tout contrat signĂ© en sciences humaines, tout livre Ă©ditĂ© dans ce domaine, signifiait pendant les annĂ©es oĂą j’avais collaborĂ© au dĂ©partement Sciences humaines des Ă©ditions Albin Michel, un combat contre Monsieur Ducousset (combat dont, prĂ©cisĂ©-je par souci de vĂ©ritĂ©, seule l’aide de Francis Esmenard, le patron, pouvait assurer le succès). La lettre resta, et pour cause, sans rĂ©ponse.
Cette dernière m’est parvenue ce 19 novembre 2004, lorsque je vis dans Le Monde des livres un compte-rendu de Histoire du journal Le Monde, 1944-2004, de Patrick Eveno, (lequel entend « dresser un plaidoyer pour l’actuelle direction du Monde contre des attaques injustes ») publiĂ© comme de bien entendu ... aux Ă©ditions Albin Michel.
Sonia Combe
(Ancienne directrice de la collection « Histoire Ă deux voix » aux Ă©ditions Albin Michel )
Nota bene : La recension critique de cet ouvrage, dans Le Monde des Livres du 19 novembre 2004 a Ă©tĂ© confiĂ©e Ă Jean-NoĂ«l Jeanneney prĂ©sentĂ© comme « historien, prĂ©sident de la BNF, auteur avec Jacques Julliard du Monde de Beuve-MĂ©ry ou le mĂ©tier d’Alceste (Seuil, 1979), et membre du Conseil d’administration de la SociĂ©tĂ© des lecteurs du Monde . » [soulignĂ© par nous]. Une recension qui prend quelques distances avec Patrick Eveno quand celui-ci se transforme, selon Jeanneney, en « avocat » du Monde. Mais cela fait partie des « règles du jeu » : il arrive que l’un des ascenseurs s’arrĂŞte Ă mi-parcours