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Renault : Une affaire d’espionnage à prendre avec des baguettes

par Gilles Balbastre,

En ces premiers jours du mois de mars, les médias ont trouvé un bouc émissaire sur lequel ils peuvent diriger sans trop de scrupules leurs sarcasmes. La direction de Renault est en effet empêtrée dans une vraie-fausse affaire d’espionnage industriel dont elle a du mal à se débarrasser. Trois cadres dirigeants se sont vu accuser – apparemment à tort – d’avoir cédé (à des chinois ?) contre une forte rémunération des données confidentielles portant sur un projet de voiture électrique. La presse se tient les côtes et oscille entre raillerie et indignation envers ce mauvais thriller à la française. En mars, elle a déjà oublié ce qu’elle disait deux mois auparavant…

« Et si Renault s’était fait rouler », ricane ainsi en « Une » Libération du 3 mars. « L’affaire Renault semble se dégonfler », minaude Laurence Ferrari dans son 20h de TF1. « L’affaire présumée d’espionnage au sein du groupe Renault se dégonfle chaque jour un peu plus », lui fait écho son confrère Georges Brenier sur RTL. « Espionnage : les accusations de Renault mises à mal », dénoncent en « Une » à leur tour Les Échos du 4 mars. « Renault : les faux espions et le vrai corbeau », s’amuse Le Monde du même jour.

Éditorialistes avisés…

Les éditorialistes, bien entendu, ne sont pas en reste. Une proie si facile est l’occasion pour eux de rivaliser de jolis propos sentencieux dont ils ont le secret. « On a beau chercher dans l’histoire riche et tumultueuse des grands accidents d’entreprise, l’affaire baroque qui secoue Renault est sans équivalent », s’enflamme Vincent Giret de Libération (4 mars). « Pieds-nickelés », pouffe Michel Wagner dans l’Est Républicain (5 mars). « Dérapage incontrôlé », s’indigne Yann Marec du Midi Libre (5 mars). « On croyait à une énorme affaire d’espionnage international, avec ramifications chinoises pour faire bonne mesure. Patatras ! L’affaire Renault ne serait finalement qu’une vulgaire manipulation », persifle Paul Burel de Ouest France (3 mars). « Ce n’est pas parce qu’un fait semble probable qu’il l’est » martèle David Barroux, rédacteur en chef aux Échos (4 mars) continuant debout sur ses ergots : « Tout comme on ne devrait jamais se baser uniquement sur une hypothèse plausible pour rédiger un article, un dirigeant d’entreprise ne devrait pas se contenter d’être convaincu pour agir. Pour décider, il faut des faits. Des faits incontestables. » Comment ne pas vibrer, comme ne pas laisser aller son émotion, comment ne pas être fier de nos journalistes quant on lit des propos d’une telle pertinence, d’une telle rigueur. Oui vraiment bravo David Barroux !!

Et que dire de la colère d’Olivier Picard des Dernières Nouvelles d’Alsace ce 5 mars : « L’histoire d’espionnage chez Renault pourrait passer du romanesque à la farce si, entre-temps, elle n’avait livré l’honneur de trois hommes aux chiens. Comment l’un des plus puissants constructeurs automobiles européens a-t-il pu accuser aussi légèrement de corruption trois personnages clés de Renault sans disposer d’aucune preuve formelle de leur hypothétique forfait ? » Ah, que la presse est belle quand elle se met à défendre de nobles idées, quand elle fustige la lâcheté et la paresse intellectuelle qui consiste à simplifier les faits, à prendre des raccourcis, à accuser sans preuve, à livrer aux chiens d’innocentes victimes. Oui encore bravo Olivier Picard ! Et inutile d’aller vous chercher des poux. Ce serait malvenu. Inutile d’aller mettre son nez dans les archives de vos journaux, de relire ce que vous et vos confrères avez bien pu raconter au tout début de cette affaire, il y a à peine deux petits mois.

... Mais frappés d’amnésie

Tenez, cher Olivier Picard, le 8 janvier dernier vous aviez déjà éditorialisé sur cette affaire d’espionnage : « La brutalité de la mise à pied de deux dirigeants et l’entrée en piste des services secrets suffisent manifestement à conforter les graves accusations qui révèlent l’existence de pratiques apparemment courantes. Et à donner froid dans le dos ». Ah, zut ! Qui livrait à l’époque d’innocentes victimes, main dans la main avec la direction de Renault ? Et vous David Barroux, le 10 janvier dernier vous écriviez : « Au moment où une sombre affaire d’espionnage économique secoue Renault, ils [les industriels occidentaux] constatent que les méthodes de leurs rivaux chinois, pour peu que la suspicion qui pèse sur eux soit avérée, sont peut-être encore plus violentes que ce qu’ils redoutaient ». Votre collègue Dominique Seux, qu’on a la chance d’écouter tous les matins sur France Inter, titrait son édito : « Des espions chez Renault » (Les Échos, 6 janvier).

Et vous encore Paul Burel, vous avez sans doute oublié ce que vous constatiez le 6 janvier dans Ouest France, sans doute poussé par la précipitation de l’actualité : « Cette affaire, qui n’en est sans doute qu’à ses débuts, témoigne de la forte sensibilité de l’industrie automobile au phénomène de l’espionnage et de la corruption ». Non, l’heure est maintenant à l’indignation. « Les premières victimes reconnues sont bel et bien ces trois cadres dirigeants sur lesquels pesaient des soupçons infondés » s’époumone ainsi Didier Louis du Courrier Picard (5 mars) continuant tout rouge « Licenciés sans preuve ! Brisés net ! Acteurs malgré eux d’un scénario officiel aux confins de la paranoïa ! » Fichtre, c’est pourtant ce qui était recommandé le 8 janvier dans les Échos par l’expert Nicolas Monet : « Seuls les paranoïaques survivent ».

Manifestement, il faut être particulièrement malveillant pour rappeler le travail de l’ensemble de la presse en ce début janvier. Le 7, dans le 20h de Claire Chazal, le journaliste Olivier Sibille donne le ton général en démarrant bille en tête son reportage, visiblement excité : « C’est peut-être une des plus grosses affaires d’espionnage de ces dernières années ». L’heure est déjà à l’hallali, Olivier Sibille ne fait que suivre. Depuis la veille, ses confrères s’en donnent à cœur joie : « Du piratage à la déstabilisation, tous les coups sont permis » (Le Parisien) ; « Une affaire d’espionnage qui pourrait devenir une affaire d’État » (Direct 8) ; « Espionnage industriel, La France n’en fait-elle pas assez ? » (JDD) ; « Renault éconduit des taupes » (Libération) ; « Renault victime d’espionnage, une affaire qui fait des étincelles » (20 Minutes).

La formidable machine concurrentielle se met alors en marche. Comment faire beaucoup avec pas grand-chose. Là réside le secret des médias d’aujourd’hui. Autrement dit comment obtenir un saladier de mayonnaise avec un œuf de caille et un dé à coudre d’huile d’olive. Et en la matière, l’éditorial fumeux de Jean-Louis Gombeaud, écrit à partir d’un vide sidéral, constitue un pur bijou : « Une entreprise française sur quatre aurait été victime d’espionnage industriel. Pas de source pour ce chiffre annoncé, évidemment, avec un conditionnel faussement précautionneux … Et de poursuivre : « Avec une concurrence de plus en plus violente, personne ne peut se permettre d’être en retard. » Ben voyons… « Alors l’espionnage se développe avec recours aux vieilles ficelles, corruption classique par exemple ou méthode plus moderne comme la cyber-criminalité. » Ah, tiens voilà internet… « Les murs ont toujours des oreilles, maintenant la toile a aussi des oreilles. » Audacieux parallèle… « Il commence à se développer dans les entreprises une sorte de paranoïa ou d’espionnite aiguë. » Fermez le banc ! (RTL, 7 janvier).

« Guerre économique »

C’est dans ce contexte que le ministre de l’industrie, Éric Besson, fin connaisseur du sérieux journalistique, décide de mettre un peu d’huile sur le feu au micro de RTL : « On peut parler de guerre économique » tonne-t-il. (7 janvier). L’affaire tombe plutôt bien. Le gouvernement, empêtré dans les frasques en Tunisie de sa ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, tient en cette fausse info un bel écran de fumée. Le résultat ne se fait pas attendre.

La petite phrase tourne alors en boucle. « Renault en guerre économique » (La Charente Libre, 7 janvier) ; « L’affaire Renault, cas de guerre économique » (La Croix, 7 janvier) ; « La guerre économique passe aussi par l’espionnage » Marianne2-site web, 7 janvier). Reuters en fait le jour même un papier d’analyse « L’affaire Renault emblématique de la guerre économique ». De cette guerre du rien, seule surnage une notion essentielle pour le gouvernement sarkozyste : la peur. Un député UMP Bernard Carayon en profite pour proposer une loi contre l’espionnage industriel. Il devient en quelques jours une vedette médiatique. « Nos entreprises sont de plus en plus vulnérables », clame-t-il ainsi dans Le Parisien du 6 janvier ; « On fait preuve d’une naïveté extraordinaire » renchérit-il le même jour dans le gratuit 20 minutes. Cet ancien directeur de la revue Vaincre du syndicat étudiant d’extrême droite Groupe Union Défense (GUD) peut étaler alors en rafale son fond de commerce préféré, la peur, sur LCP, RTL, Canal+, France 24, LCI, ITélé, France Info, etc.

Péril jaune

Dans le registre de la peur, Le Figaro de Serge Dassault n’est jamais en reste. Dès le 7 janvier il pointe le coupable : « Espionnage chez Renault, la piste chinoise ». Le contexte est favorable : le nouvel envahisseur a depuis quelque temps les yeux bridés et comme le précise Daniel Rémi, consultant sécurité intelligence économique : « C’est vrai qu’il y a chez les asiatiques une culture, une tradition, oui, de copier, d’espionner, etc. Bien sur oui !! » (BFM, 7 janvier).

L’information du Figaro fait aussitôt la Une des sites Internet de toute la presse, AFP en tête : « L’ombre de la Chine sur l’espionnage industriel qui éclabousse Renault » (7 janvier). Qu’importe si l’affaire a éclaté deux jours auparavant, si aucun journaliste n’a enquêté réellement, si les informations sérieuses font défaut : l’important est de remplir l’espace, quitte à broder sur du vent. Ainsi Jean-Alphonse Richard, chef du service police-justice de RTL, n’a pas beaucoup d’hésitation pour avancer sur son antenne le 7 janvier : « Se dessine de plus en plus la piste de l’espionnage industriel avec en filigrane des Chinois qui auraient voulu récupérer ces information secrètes, des brevets concernant la batterie des futurs véhicules électriques de Renault, le cœur de ces voitures de l’après-pétrole », suivi de Luc Bazin de France 2 : « Dans l’affaire d’espionnage chez Renault, l’étau se resserre autour de la piste chinoise ». Tous, y compris les éditorialistes d’un journal économique « sérieux » comme Les Échos jouent à ce petit jeu : « Quel péril jaune ? » et « Les espions et la marque jaune » (10 et 13 janvier).

Expertises expertes

Après le temps de l’actualité brûlante, vient le moment pour la presse de la « réflexion ». S’enchainent alors les émissions « sérieuses » de débat comme « C’Dans l’air » sur France 5 (Des Espions sont parmi nous, 12 janvier) ou le « Téléphone sonne » sur France Inter (Espionnage industriel et intelligence économique : quels enjeux, quels risques, quelles protections ?, 27 janvier 2011).

Place alors aux incontournables experts. Car pour donner de la consistance à des informations quelques peu évasives, rien de mieux que de solliciter l’aide d’un spécialiste, censé donner un vernis scientifique aux affirmations journalistiques. Dans cette affaire, le spécialiste des spécialistes est sans contexte Christian Habulot, le directeur de l’ école privée EGE : l’École de la guerre économique, la bien nommée. En l’espace d’un mois, celui-ci ou un de ses enseignants passera dans pas moins de trente-cinq médias différents, de Libération à la BBC en passant par TF1, La Croix, le Financial Times, La Tribune, France 2, France 5 ou France Info. La liste de tous les médias est ainsi affichée comme un trophée sur leur site internet.

Mais le registre emprunté par tous ces spécialistes, dont les derniers ouvrages ou l’entreprise privée pour laquelle ils travaillent sont systématiquement cités à l’antenne, ne diffère guère de celui des journalistes. Les propos tenus dans l’émission « C’Dans l’air » par Alain Juillet, président de l’Académie de l’Intelligence Économique (AIE) et ancien directeur du renseignement de la DGSE, sont un bon indicateur de ce qui a été distillé dans les médias en ce mois de janvier : « On ne se rend pas compte que nous sommes dans une guerre économique mondiale, une guerre concurrentielle mondiale et bien que dans cette guerre, tous les coups sont permis. Et que nous n’avons pas – il faut bien le dire ici – nous n’avons pas d’amis. Nous avons dans la compétition commerciale que des ennemis » (France 5, 12 janvier). La peur, toujours la peur et encore la peur. L’insécurité est partout et il faut se méfier de tous.

***

Deux mois plus tard après le traitement de « cette gravissime affaire », la presse a donc opéré un de ces salto arrière dont elle a le secret. Renault n’est plus victime, mais coupable ; les cadres ne sont plus coupables, mais victimes. Ne craignez pas le lumbago : les médias sont entrainés à ce genre d’exercice, quitte là encore à partir bille en tête sans beaucoup de preuves sur ce qui est désormais avancé.

Mais surtout, la presse est frappée à nouveau et encore d’une crise d’amnésie foudroyante. Ce sont toujours les autres qui se sont trompés, jamais et absolument jamais les journalistes. La course et la production en flux tendu de l’information sont les meilleurs garants de ce travail d’oubli. À ce petit jeu de « à tous les coups on gagne », au tirage de la dénonciation et au grattage de la victimisation, les médias sont les champions. D’innombrables exemples – le bagagiste de Roissy, l’“agression” du RER D, etc. – jalonnent la chasse éperdue au moindre fait-divers pourvu qu’il fasse peur. Pour mémoire, suivre la note [1].

En ce mois de février, les médias ont commémoré bruyamment un de ces événements : le 10e anniversaire de l’affaire de pédophilie d’Outreau. La cérémonie a été l’occasion d’interroger les magistrats, les policiers, les politiques, les éducateurs sur les leçons que leurs institutions ont su tirer de ce « tsunami judiciaire ». À aucun moment, les journalistes n’ont rappelé la responsabilité immense qui a été la leur dans la dénonciation des victimes innocentes de cette affaire [2]. De ce fiasco médiatique, les leçons ont été manifestement tirées. Comme le montre le traitement tout en nuance de « l’affaire Renault ».

Gilles Balbastre

 

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