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RER D - 1. Retour sur les événements

par Arnaud Rindel,

Le témoignage d’une femme affirmant avoir été victime d’une agression antisémite a déclenché une vague d’indignation dans le milieu politique et associatif, doublée d’une impressionnante couverture médiatique... jusqu’à ce que, deux jours plus tard, la jeune femme confesse avoir tout inventé.
Avant de revenir sur le traitement médiatique de cette prétendue agression, ainsi que sur la présumée autocritique des journalistes eux-mêmes ou celle qui est faite en leur nom, il paraît indispensable de commencer par récapituler le déroulement des évènements, tel qu’il semble aujourd’hui avéré.
Une tâche particulièrement délicate tant il est difficile, au travers des comptes rendus contradictoires des journalistes, d’établir avec précision la chronologie de l’enquête policière, comme de savoir à quel moment les premiers doutes sont apparus et quand ils se sont mués en certitude.

«  Nous voulons que cette affaire soit exemplaire . »
Jean-Marie le Guen, député PS (F3, 11.07.2004, 19h)

Jeudi 8 juillet 2004 : Prélude

Après une période essentiellement consacrée à la politique internationale, Jacques Chirac prononce un discours qui marque son « retour sur la scène intérieure française  », nous explique le Monde [1].
A Chambon-sur-Lignon, village des Cévennes où près de 5 000 juifs furent sauvés pendant la seconde guerre mondiale, il déclare :
« Face au risque de l’indifférence et de la passivité du quotidien, déclame le président, j’appelle solennellement chaque Française et chaque Français à la vigilance. Je les appelle au sursaut. Devant la montée des intolérances, du racisme, de l’antisémitisme, du refus des différences, je leur demande de se souvenir d’un passé encore proche [...] ces actes de haine odieux et méprisables salissent notre pays et sont indignes de la France »... Et il ajoute « naturellement, je ferai tout pour que cela cesse » [2]..

Vendredi 9 et Samedi 10 juillet : Six hommes, une femme : une seule possibilité

Le vendredi 9 juillet, Marie L., une jeune femme de 23 ans se présente pour porter plainte, au commissariat d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Elle affirme avoir été victime dans la matinée d’une agression à caractère antisémite, dans la ligne D du RER, entre Louvres et Sarcelles, alors qu’elle voyageait avec son bébé. La jeune femme ne présente que des blessures légères, mais semble « sous le choc ». Elle a en outre en sa possession un certificat médical établi dans une clinique privée, lui délivrant 12 jours d’interruption de travail temporaire (ITT).

Après un passage dans une unité médico-judiciaire, qui lui délivre cette fois une ITT de 10 jours, la plainte de la jeune femme est enregistrée par la police d’Aubervilliers. « Trois pages bourrées de détails » et « aussitôt transmises au procureur de Pontoise, Xavier Salvat », raconte Frédéric Ploquin dans l’hebdomadaire Marianne (17.07.2004). « En fonction d’un système d’alerte mis en place pour combattre, justement, l’antisémitisme », poursuit le journaliste, celui-ci « a perçu la nécessité d’informer la chancellerie ». Puis il transfère le dossier dans la soirée à la police judiciaire de Versailles, laquelle entend la jeune femme le lendemain après midi.

Elle leur aurait raconté être entrée dans l’un des wagons à deux étages du RER D en gare de Louvres, vendredi vers 9h30.
« Dès que je suis montée dans ce train, aurait affirmé Marie L. le vendredi dans son premier procès verbal [3], j’ai aperçu six jeunes âgés d’environ 15-20 ans s’approcher de moi. Ces derniers se trouvaient au deuxième étage... un de ces jeunes en descendant les marches et en s’approchant de moi a dit : "la poussette serait bien pour ma petite sœur". »

Elle aurait précisé aux enquêteurs que ses agresseurs étaient « d’origine maghrébine » ou « maghrébine et africaine ». Selon une version plus précise proposée par certains journalistes, elle aurait déclaré qu’ils étaient « quatre d’origine maghrébine et deux d’origine africaine »... ou encore « trois d’origine maghrébine et trois d’origine Africaine » (Libération, 12.07.2004).

La suite est consignée dans une note, qui selon le quotidien Libération (14.07.2004), aurait été envoyée le samedi à 19h par la PJ à la direction centrale (DCPJ), pour lui résumer l’affaire : « six garçons, dont trois armés de poignards, [...] l’ont bousculée, ont volé son sac à dos, ont pris sa carte d’identité et voyant qu’elle habitait dans le XVIe, ont indiqué qu’il y n’avait que "des riches et des juifs", ont lacéré ses vêtements, coupé ses cheveux, dessiné au feutre noir trois croix gammées sur son ventre et renversé la poussette avec son bébé, avant de partir en courant en gare de Sarcelles »...
Cette note est reproduite par Libération, qui précise que « selon le télex, la victime ne peut “pas donner de signalement des auteurs”, ni les reconnaître car ses agresseurs lui ont “maintenu la tête baissée”. »
L’agression ayant, aux dires de la jeune femme commencé en gare de Louvres, et les agresseurs étant supposés être descendus à Sarcelles, le train se serait arrêté entre-temps dans 3 autres stations, et l’agression aurait donc duré 10 à 15 minutes (Le Parisien Dimanche, 11.07.2004).
De plus, ce jour-là d’après l’Agence France-Presse, « La jeune femme n’a pas pu préciser si à l’heure où elle a été agressée d’autres voyageurs étaient dans le wagon et s’il y avait des passagers à l’étage » (AFP, 11.07.2004, 17h58)

Pour l’heure, l’AFP, « alertée par hasard par une source judiciaire indirecte » à 15h, si l’on en croît le quotidien Libération (14.07.2004), cherche à vérifier l’information.
La chronologie établie par le nouvelobs.com (13.07.2004) précise que les journaliste de l’AFP auraient ainsi « interrogé la direction de la police nationale du Val-d’Oise, puis la police judiciaire (PJ) de Versailles et la direction nationale de la PJ », avant de diffuser, à 19h42, une première dépêche, titrée « Ils agressent une femme et lui dessinent des croix gammées sur le ventre  ». Elle reprend les informations citées, en précisant que les agresseurs ont « pris la fuite [...] en emportant le sac de la victime qui contenait, outre ses papiers d’identité, sa carte bancaire et une somme de 200 euros ».
« Un récit sec, sans guillemets ni conditionnel, authentifié par des "sources policières" », résume l’hebdomadaire Marianne (17.07.2004).

Entre temps, la note de la PJ évoquée par Libération est remontée jusqu’au cabinet du ministre de l’intérieur, Dominique de Villepin, et l’un des articles parus dans la Croix (15.07.2004) précise qu’« un rapport de police a été remis au ministre ».
Si l’on en croît les journalistes de France 3 (« 19/20 », 13.07.2004), les premiers procès verbaux comportaient déjà « des incohérences ». Et l’hebdomadaire Marianne rapporte que « les RG [Renseignements Généraux], dès le samedi, émettent des doutes sur l’authenticité des faits. » (17.07.2004)
Mais - selon le Canard enchaîné (21.07.2004) cette fois -, entre 19h et 21h54, « le cabinet n’a mobilisé aucun moyen pour tenter de confirmer ou infirmer le seul témoignage de la jeune femme », et personne dans l’entourage du ministre, qui ne comporterait aucun « bon professionnel », poursuit le Canard enchaîné, n’aurait « eu le réflexe de prendre la température auprès des poulets de base ». Pour « l’entourage du ministre de l’intérieur » complète la Croix (15.07.2004), à partir du moment où « les blessures de la jeune femme étant corroborées par des certificats médicaux, [...] les faits étaient [pour eux] avérés ».

Et c’est ainsi qu’à 21h54, l’AFP précise qu’un communiqué dudit ministre, condamnait « avec la plus grande fermeté » cette agression « ignoble » et qu’il avait « donné instructions aux services de police pour retrouver les auteurs dans les plus brefs délais  »..

22h11. C’est au tour de Jacques Chirac, « faisant crédit à l’information que lui a transmise le ministère de l’intérieur » (à nouveau selon le Canard enchaîné), de faire part de son « effroi » devant « cet acte odieux  ». Il exprime également dans son communiqué, repris par l’AFP, sa compassion pour la victime : « Je lui exprime, ainsi qu’à tous les siens, ma vive émotion et ma profonde sympathie. Je demande que tout soit mis en oeuvre pour retrouver les auteurs de cet acte honteux afin qu’ils soient jugés et condamnés avec toute la sévérité qui s’impose ».

0h45. Un communiqué du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme condamne « avec force [cette] agression ignoble et lâche » (AFP, 11.07.2004, 0h45).

Dimanche 11 juillet : « Nous sommes tous des usagers du RER D »

La machine médiatique est lancée. Elle va fonctionner à plein régime.

Pendant que les enquêteurs commence à visionner les bandes vidéos des caméras de surveillance des gares de Louvres et Sarcelles (Le Parisien Dimanche, 11.07.2004), les radios, les journaux paraissant le dimanche et les chaînes de télévision matraquent l’information dès le petit matin.
Tous la relaient comme un fait avéré.

Puis, selon le Canard Enchaîné (21.07.2004), « dès le dimanche après-midi, devant l’absence totale de témoins de l’agression et de bandes vidéo probantes, des interrogations taraudent les hommes de la police judiciaire des Yvelines. Ils préviennent le cabinet de Villepin et le parquet de Versailles, chargé de l’enquête.. »

Si cette information est exacte, ces interrogations n’ont pas du être ébruitées. Car tout au long de la journée, les réactions de nombreuses personnalités politiques et de responsables associatifs se succèdent, sans qu’il ne soit jamais fait état du moindre doute sur la réalité de l’agression. L’indignation et la condamnation sont unanimes. Des manifestations sont annoncées. Cette indignation s’étend des « barbares » qui ont commis l’agression aux témoins qui sont restés sans réaction. Certains n’hésitent pas à évoquer les « heures noires » de la seconde guerre mondiale et la résurgence d’une idéologie de type néo-nazi. Se succèdent également une surenchère de demandes de plus de fermeté, plus de sévérité, plus de « moyens », plus « d’action ».

De la condamnation de l’antisémitisme à la stigmatisation des « jeunes maghrébins » des banlieues, il n’y a qu’un pas, vite franchi ; de la critique du « communautarisme » à l’appel à la répression généralisée, un pas supplémentaire, qui sera franchi lui aussi. Pour un certains nombre de responsables politiques, le combat contre la résurgence de l’antisémitisme est l’occasion de réactiver tous les fantasmes réactionnaires et sécuritaires.


<htmlLire (à paraître) : « Indignations et effets d’aubaine, par médias interposés »


Lundi 12 juillet : certitudes de tous bord et doutes des enquêteurs

Le lundi 12 juillet, l’émoi est toujours général. La plupart des journaux consacrent leur « une », ou leur « ouverture » (selon qu’il s’agisse de la presse écrite ou de l’audiovisuel) à cette affaire [4]. A chaque fois, des reportages retracent, avec une indignation non dissimulée, l’histoire de la jeune femme (pour la plupart à l’indicatif, et sans préciser qu’ils sont entièrement basés sur ses seules déclarations [5]). Ils s’accompagnent de sujets évoquant l’insécurité sur la ligne D du RER, et de réactions d’usagers choqués et inquiets. Les journalistes, comme ceux qu’ils interrogent, ne manquent pas de fustiger les auteurs de l’agression, comme la passivité des passagers. Les articles et reportages nous rappellent au passage la montée préoccupante des agressions antisémitismes, tandis que de nombreux éditorialistes se lancent dans de grandes diatribes enflammées contre la montée des communautarismes, l’indifférence, le manque de civisme, la nécessité d’agir...

Du côté des enquêteurs, « tout est mis en œuvre » pour retrouver des témoins. 30 agents de la police ferroviaire, des patrouilles de la police nationale et de la gendarmerie circulent pour interroger les passagers à l’heure de l’agression ». (AFP, 10h52)

Mais selon Marianne (17.07.2004), les doutes se précisent. « Le lundi matin à 8h  », raconte Frédéric Ploquin, « le préfet du Val d’Oise [...] a écouté sans sourciller un représentant de la communauté juive évoquer, au téléphone, une éventuelle "affabulation". "Effectivement, a-t-il simplement répondu, on s’interroge". » « En fait, le lundi, en fin de matinée, conclut l’hebdomadaire, alors que les communiqués enflammés continuent de pleuvoir, on sait déjà que l’affaire ne tient pas debout.. »

« Pourtant informés du doute qui plane sur l’affaire, ni l’Intérieur, ni l’Elysée, ni la Justice, dont elle dépend, n’alertent Nicole Guedj », poursuit le Canard Enchaîné (21.07.2004). Celle-ci reçoit la jeune femme en milieu de matinée, pendant plus d’une heure, puis lance un appel à témoin : « Il y avait une vingtaine de personnes capables de voir la scène, notamment un jeune homme assis à proximité.... Elle compte beaucoup sur lui, c’est aussi à lui que je lance un appel [...] Le geste qu’il n’a pas pu faire vendredi, il faut qu’il le fasse aujourd’hui  » (AFP, 12h27)

Un peu plus tard on verra Nicole Guedj préciser aux caméras de France 2 : « Cette jeune femme tient aussi à remercier ce couple, le seul, qui soit descendu du RER avec elle, pour attendre que son conjoint ne la rejoigne. Et euh... pour l’aider un petit peu et la soutenir, y compris moralement. Donc, voilà. A ce couple-là aussi nous demandons de témoigner bien sûr. » (France 2, 13h).
Puis ses déclarations sont à nouveau reprises et complétée par l’AFP : « La secrétaire d’Etat a spécifié que la jeune femme avait demandé à l’aide lors de son agression “Elle a été particulièrement choquée de se faire agresser dans des conditions aussi incompréhensibles, de ne pas pouvoir défendre son bébé, de voir que personne dans cette rame de RER n’a tenté de défendre cet enfant alors qu’elle l’a demandé. Elle a demandé de l’aide, elle a crié pour que l’on vienne chercher son enfant, ce qui n’a pas été fait”, a dit Mme Guedj ».
En outre, « insistant sur leur rôle clé pour l’évolution de l’enquête », N. Guedj « précise que les témoins ne seront pas poursuivi pour n’avoir pas agit et que leur anonymat sera préservé ». (AFP, 13h43)

Pour Marianne (17.07.2004), celle-ci « s’est approprié la victime, sa première vraie victime depuis son entrée au gouvernement, une victime presque devenue sa chasse gardée. », alors que jusqu’à présent, sa fonction était plutôt considérée avec ironie (Libération la qualifiait ainsi quelques semaines plus tôt de « secrétaire d’Etat aux gerbes de fleurs » [6]).

M. Raffarin, quant à lui, est en déplacement dans le sud-ouest. Il « semble bien être le seul - avec la secrétaire d’Etat - à ne pas être au courant des sérieuses zones d’ombre que présente le dossier », commente le Canard enchaîné (21.07.2004).
Pour l’hebdomadaire, la raison en serait simple, « Philippe Klayman, chargé de la police à Matignon, a eu le mauvais goût de partir en vacances jusqu’au 30 juillet. Mais cette fois encore, ni l’Elysée, ni l’Intérieur, ni la Justice n’ont informé Michel Boyon, le directeur de cabinet de Raffarin, des doutes qui sont apparus dans l’enquête. Et Boyon n’a pas cru bon de décrocher son téléphone pour se renseigner »..

Faut-il prendre les explications avancées avec assurance par le Canard enchaîné pour argent comptant ?
Une chose est sûre, si le premier ministre est informé des doutes des enquêteurs, il n’en fait pas état, et s’emploie au contraire à appeler les Français au « courage citoyen », déclaration reprise par la suite dans la plupart des médias.
« L’antisémitisme est une honte. Nous voulons combattre cette forme de racisme in-sup-por-table, articule le premier ministre. Mais il y a aussi un mal dans notre société. C’est l’indifférence, face à la violence. Face à la lâcheté des agresseurs, l’intervention des spectateurs est une réponse. J’appelle au courage citoyen, pour que nous puissions tous résister à cette... circulation dans la société de la violence. Il faut que le courage soit plus rapide que la violence ». (France 2, 13h)

Pendant ce temps, les réactions continuent de se succéder, ainsi que les annonces de manifestations.
Apparaissent ainsi sur le fil AFP, les condamnations de la Fédération nationale du personnel d’encadrement de la SNCF (CFE-CGC-cheminots), de l’Union régionale CFDT Ile-de-France, du consistoire israélite de Paris, de la Fédération Sud rail, de la CFDT, de l’Union syndicale G10 Solidaires, du Pôle de renaissance communiste en France (PRCF) et de la CGT. Lutte ouvrière fait part, de son « profond dégoût » et appelle à participer à la manifestation organisée le soir même par le Parti communiste français au métro Belleville (AFP, 12h29)

Pascal Beaudet, maire communiste, souhaite, lui, que la population se réunisse le lendemain devant sa propre mairie d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), ville où habite la victime. Rassemblement auquel Mouloud Aounit, le secrétaire général du MRAP et Michel Tubiana, le président de la Ligue des Droits de l’Homme, annoncent leur participation. (AFP, 17h18).

Par ailleurs, le mouvement « Ni putes, ni soumises » appelle à emprunter le RER D le vendredi suivant à la même heure que celle où une jeune femme a affirmé avoir été agressée avec son bébé, pour « briser la loi du silence et marquer le refus de l’intolérable ». (AFP, 18h24)

Le lundi soir, l’AFP fait enfin état des doutes des enquêteurs.

« Le témoignage de la jeune femme agressée vendredi dans le RER D présente des « contradictions », a indiqué lundi le secrétaire général du syndicat Synergie-Officiers, seconde organisation syndicale chez les officiers de police, Bruno Beschizza. [...] un autre responsable de Synergie-Officiers, Frank Carabin [...] a notamment fait état de "l’absence de témoins", et du fait que le personnel de guichets de la SNCF, à qui la victime affirme avoir dénoncé l’agression, ne se souvienne pas de l’affaire. » (AFP, 20h40)

« Alors que les agresseurs seraient descendus à la gare de Sarcelles selon la jeune femme, l’analyse des bandes vidéos de la gare n’a pas permis de repérer les six hommes, selon une source proche de l’enquête. Un homme de 28 ans, interrogé lundi par l’AFP, a en outre affirmé avoir vu la jeune femme sur le quai de la gare de Louvres vendredi matin -où elle dit être montée dans le train avant l’agression-, le pantalon déchiré. "Elle pleurait, je lui ai demandé si elle voulait de l’aide, elle a refusé", a-t-il déclaré. » (AFP - 21h18)

« Au cours des années passées, la jeune femme avait porté plainte à six reprises, notamment pour vols et pour une agression sexuelle dans le Val-de-Marne, sans que les enquêtes ouvertes n’aboutissent, selon une source proche de l’enquête » (AFP, 13.07.2004, 19h39)

Une caméra de France 2 saisit un aparté au cours duquel Jean-Paul Huchon glisse discrètement à l’oreille de Nicole Guedj, « J’espère qu’il n’y a pas de loup sur cette affaire ». Une petite phrase qui sera ensuite abondamment diffusé.
« J’ai trouvé face à moi une jeune femme effectivement très traumatisée pour toutes les raisons qu’elle expose, et elle m’a paru sincère donc je pense qu’il faut effectivement attendre les résultats de l’enquête », a pour sa part déclaré Nicole Guedj, toujours sur France 2.
De son côté, le député et ancien ministre de l’Economie Dominique Strauss-Kahn (PS) évoque la possibilité d’un « coup monté »

Mardi 13 juillet : « La vérité si je démens »

En début d’après midi, une dépêche de l’Agence France-Presse signale que le Syndicat national des officiers de police (SNOP - majoritaire) dénonce les « pressions » qui pèsent sur les enquêteurs, dues à la « surmédiatisation » et la « politisation » de l’affaire. « Surmédiatisation [qui] a été aidée par les déclarations de certains responsables syndicaux qui veulent se faire de la publicité et finissent par dire n’importe quoi », a déclaré à l’AFP le secrétaire général adjoint du SNOP, Dominique Achispon, qui souhaite que l’on « [laisse] les enquêteurs travailler dans le calme et la sérénité » (AFP, 13h12)
« Il n’a pas cité d’organisation mais fait référence aux déclarations, lundi soir, de deux responsables du syndicat de police Synergie (second syndicat chez les officiers) », précise la dépêche de l’AFP.

A 16h30, après avoir été à nouveau entendu par la police, la jeune femme, qui vient d’avouer avoir tout inventé, est placée en garde à vue pour « dénonciation de délit imaginaire ».

A 17h05, l’AFP transmet l’information. Nous apprenons tout d’abord que « La jeune femme [...] a été placée en garde à vue ». Puis, à 18h45, l’agence précise qu’elle « a avoué lors de sa garde à vue mardi après-midi qu’elle avait menti. »

L’information sera confirmée plus tard par le procureur de la République de Pontoise (AFP, 20h17) et complétée petit à petit par l’AFP.

« Après avoir dans un premier temps affirmé aux enquêteurs avoir été agressée en dehors du train, elle a finalement reconnu avoir inventé tout le scénario d’une agression antisémite [...] Elle aurait notamment admis avoir dessiné les croix gammées sur son ventre avec l’aide de son concubin [...] Cet homme a lui aussi été placé en garde à vue. » (AFP, 13.07.2004, 19h03)

« Elle a reconnu s’être elle-même porté les marques de coups de couteau, s’être coupé la mèche de cheveux » (AFP, 20h17)

Le lendemain, la police perquisitionne à son domicile. « Sur les indications de Marie, 23 ans, les policiers ont retrouvé les ciseaux avec lesquels elle s’est coupé elle-même les cheveux, et le feutre marqueur qui a servi à dessiner les croix gammées qu’elle portait sur le ventre [...] La police a également retrouvé une carte bleue que la jeune femme avait déclarée volée. » [...] Selon la police, la jeune femme a évoqué « plusieurs raisons » pour expliquer son affabulation. Elle a notamment affirmé qu’elle « s’était engagée à acheter la voiture d’un ami », qu’elle « devait lui donner l’argent » le jour de la pseudo-agression alors qu’elle n’avait aucun fond et qu’elle avait trouvé ce moyen pour éviter de se retrouver face à lui. » (AFP, 14.07.2004, 11h55)

Le Monde nous livrera plus tard une autre version. D’après le quotidien, cette première explication ne tiendrait plus. Marie aurait en effet affirmé aux enquêteurs : « A aucun moment, je n’ai pensé à inventer cette agression pour résoudre ce problème »

En revanche, elle aurait expliqué aux policiers qu’elle « se sentait délaissée par son ami ». Le Monde rapporte ce qu’elle aurait « déclaré aux enquêteurs » : « Cinq à dix minutes avant d’appeler mon concubin [...] je me suis sentie mal dans ma tête. Surtout très seule. En effet, mes parents m’avaient avertie quelques jours avant qu’ils allaient partir en Bretagne. De plus, je trouvais que Christophe passait trop de temps à son travail, et très peu de temps avec moi. J’ai donc décidé de faire quelque chose pour attirer leur attention. [...] J’ai d’abord pensé partir avec ma fille. Mais j’y ai vite renoncé, car je n’avais nulle part où aller. J’ai pensé alors à simuler une agression. Je pensais qu’il allait prendre une journée pour s’occuper de moi. [...] J’ai commencé à me griffer le visage au niveau des joues, assez fortement pour me laisser des traces au moyen d’un couteau de cuisine. J’ai continué en me griffant au niveau du ventre, toujours avec le même couteau. Je me suis arrêtée et me suis regardée dans la glace, mais j’ai trouvé que cela était insuffisant si je voulais vraiment attirer leur attention »

« Elle se souvient d’un reportage télévisé sur les profanations de cimetières, récemment vu avec Christophe, son compagnon », poursuit le Monde, avant de donner à nouveau la parole à la jeune femme : « Nous étions tous les deux particulièrement choqués (...) J’ai pensé que si je me dessinais des croix gammées sur le ventre, Christophe prêterait davantage attention à moi. Je voulais qu’il y ait quelque chose en plus d’une agression normale, un truc qui puisse attirer l’œil. [...] J’ai donc décidé de simuler une agression antisémite. J’ai trouvé un marqueur bleu (...). Je me suis dessinée moi-même trois croix gammées sur le ventre (...). Je voulais marquer mes parents et ils savent que je n’aime pas être touchée. J’ai ensuite cherché des ciseaux, et je me suis coupée une mèche de cheveux (...). J’ai également donné un coup de couteau dans le haut du landau de ma fille ainsi que sur son sac à langer. J’ai lacéré mes vêtements (...). Mon intention était d’attirer par mes gestes l’attention de ma famille et de Christophe. »


Le docteur Françoise Dumont, psychiatre et expert près la cour d’appel de Versailles (Yvelines), a examiné la jeune femme. Le Monde reproduit dans la même édition, la conclusion de cet expert selon laquelle « l’examen médico-psychologique et psychiatrique de Marie [L.] ne montre pas de signes cliniques en faveur d’une maladie mentale franche et avérée ni d’anomalie psychique ou de structure de personnalité névrotique ou psychotique au sens strict". » Le docteur Dumont « s’attarde en revanche sur le contexte familial évoqué par Marie  », et estime que « [sa] finalité [...] est d’être reconnue sur le plan identitaire à n’importe quel prix, et quel que soit le prix à payer »

Le MRAP qui le dimanche dénonçait « horrifié », et « avec la plus grande fermeté » cet « insoutenable acte fasciste » (AFP, 11.07.2004, 13h43), déplore désormais que cette affaire « ait jeté en pâture les populations des banlieues déjà stigmatisées ». Il condamne « avec force les propos irresponsables tenus par des personnes qui ont profité de cette affabulation pour, une fois de plus, instrumentaliser l’antisémitisme contre une population déterminée, alimentant des tensions intercommunautaires. » (AFP, 13.07.2004, 17h46).
Et son président, Mouloud Aounit, demande « des excuses à tous ceux qui ont tenu des propos diffamants depuis 48 heures à l’encontre des jeunes de banlieue montrés du doigt. » (AFP, 13.07.2004, 19h47)

Le président du Conseil régional du culte musulman de Rhône-Alpes, Kamel Kabtane, dénonce lui aussi « l’islamophobie ambiante qui règne aujourd’hui en France et où s’engouffrent tous les médias pour mettre en accusation la communauté musulmane » (AFP, 13.07.2004, 19h39)

De son côté, Abderrahmane Dahmane, animateur du Conseil des démocrates musulmans (CDM), se dit « très inquiet face à la multiplication d’actes fabriqués ou pré-fabriqués, qui jette le discrédit sur la communauté citoyenne musulmane ». Il affirme en avoir assez « des maghrébins bouc-émissaires », et s’en prend à « certains journalistes », qui ont relayé des accusations « avant même que la justice ait entamé ses investigations ».
Il demande enfin au président de la République de « témoigner un soutien franc à l’égard des citoyens français d’origine musulmane  » dans son discours du 14 juillet. (AFP, 13.07.2004, 18h50)

Mais Jacques Chirac, lors de son allocution, s’il reconnaît que « cette affaire est regrettable à tous égards  », affirmera néanmoins à Patrick Poivre D’Arvor qu’il ne « regrette pas » son intervention précipitée, qui serait justifiée, selon lui par le climat social.
« Nos compatriotes juifs, musulmans, ou d’autres même, tout simplement parfois des Français sont l’objet d’agressions au seul motif qu’ils n’appartiennent pas ou ne sont pas originaires de telles ou telles communauté. [..] Alors dans ces périodes, il peut y avoir toujours des situations de manipulation qui sont les séquelles de ce mauvais climat qui s’est développé. », a déclaré le président, ajoutant aussitôt « Quand il y a manipulation, il faut que le manipulateur soit sanctionné ». [souligné par nous].

Jacques Chirac ne regrette donc rien (de cette affaire pourtant « regrettable à tous égards »). Seule la cible des sanctions qu’il continue de réclamer, comme l’alpha et l’oméga de toute action politique, semble avoir changé.

Nicole Guedj, elle, se déclare, selon le Monde (25.07.2004), « convaincue de n’avoir vraiment rien à se reprocher » et estime « avoir fait preuve de la prudence nécessaire ». « Quant à sa forte présence médiatique, poursuit le Monde, Mme Guedj renvoie la balle à ses interlocuteurs : “les médias n’ont cessé d’appeler pour nous demander des réactions et connaître nos intentions”. » Et elle insiste, « ce n’est pas moi qui choisis les images ». La secrétaire d’Etat au droit des victimes aurait donc été impuissante face aux exigences des journalistes, et aurait du céder séance tenante à toutes leurs demandes ?
Son conseiller, Philippe Mettoux, demande « qu’on [leur] laisse un peu de temps pour montrer [qu’ils] sont capables de faire autre chose que la danse du ventre auprès des victimes. » Une façon de reconnaître que c’est de cela qu’il s’est agit jusqu’à présent ?

Et du côté des journalistes ?

Lire la suite : « RER D - 2. Des « pitbulls aveugles » à l’assaut d’une dépêche ? »

Arnaud Rindel

NB : Cette récapitulation des événements, utile - nous l’espérons - pour le lecteur, comporte un enseignement qui mérite d’être souligné. La diversité des sources qu’il aura fallu mobiliser ainsi que le temps nécessaire (voir la présentation du dossier) pour avoir (et produire) au final une vision à peu près claire de l’affaire, démontrent la difficulté pour un simple citoyen (sensé s’informer en plus de son travail) de démêler les fils de l’information.
On mesure alors les limites - pour ne pas dire l’absurdité - des conceptions qui voient dans la pluralité des médias l’unique garant d’une bonne information des citoyens. Comme s’il pouvait leur incomber la responsabilité de recomposer seuls de tels puzzles médiatiques.
Ces conceptions sont d’ailleurs prisonnières d’un "biais intellectualiste" : elles émanent généralement d’individus (journalistes, chercheurs, responsables politiques, universitaires, intellectuels...) qui de par leur activité baignent en permanence dans l’information. Ils n’ont de ce fait, la plupart du temps, aucune idée de ce que représente le travail d’information pour les citoyens ordinaires auxquels ils entendent imposer une charge incompatible avec leur prédispositions et leur disponibilité.

 

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Notes

[1« Racisme : l’appel de Chirac au "sursaut" des Français » - Le Monde, 09.07.2004

[2Anne Fulda - « Jacques Chirac lance un appel solennel contre le racisme » - Le Figaro, 09.07.2004

[3Toujours selon le reportage diffusé par France 3 dans son édition du « 19/20 » du 13.07.2004

[4Voir le « fil d’information » retranscrit et commenté par le journal Pour Lire Pas Lu (PLPL).

[5Il y eut quelques rares exceptions, tel le quotidien La Croix. Nous y reviendrons (Voir « L’info en différé : de la « sobriété » de la presse écrite... »)

[6Nathalie Raulin - « Nicole Guedj, secrétaire d’Etat aux gerbes de fleurs » - Libération, 29.05.2004

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