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Pigistes à vendre : un annuaire (payant) de la précarité

Apprendre à payer pour travailler, à donner son travail gratuitement et à dire merci.

Voici le message reçu par l’un de nos correspondants, assorti de quelques commentaires.

" (Ce message vous est envoyé depuis une personne qui vous a trouvé sur www.BePUB.com)

Communiqué de presse "

Bien sûr, c’est un communiqué de presse, ce n’est pas une vulgaire publicité : c’est de l’information !

" Bonjour,

Grand Sud Press Editions publiera à la rentrée prochaine le premier Annuaire des Journalistes Pigistes Français 2004/2005. En effet, s’il existe des publications destinées aux journalistes pigistes et à l’organisation pratique de leur travail, aucune ne s’adresse spécifiquement aux décideurs, c’est à dire aux rédacteurs en chef. Aucun ouvrage ne référence de manière exhaustive les quelques 6 000 journalistes pigistes que compte notre pays, véritable force d’appoint pour les rédactions et les entreprises audiovisuelles. "

" Force d’appoint " cherche " décideurs " ! Des précaires dont le " statut " est taillé sur mesure pour faire face aux " coups de bourre ". Des pigistes payés au rendement quand d’autres perçoivent un salaire fixe. Des pigistes qui s’acquittent de prélèvement sociaux qui alimentent la caisse de retraite, le CE et les autres avantages dont bénéficient, notamment, les rédacteurs en chef.

" Nombre de rédacteurs en chefs se plaignent d’ailleurs aujourd’hui de la difficulté de les recruter, le système d’annonces classiques donnant lieu à plusieurs centaines de candidatures quasi ingérables. "

Plaignons les rédacteurs en chef… d’avoir à se plaindre ! En réalité, moins le système de recrutement est organisé, plus il est facile pour le donneur d’ordre d’imposer ses conditions : l’atomisation et l’individualisme des pigistes font la force des employeurs. " L’annuaire " se borne à l’entériner.

" Or l’évolution du marché de la presse et de l’audiovisuel montre aujourd’hui que de plus en plus de rédactions externalisent leur production éditoriale et font de plus en plus appel à des pigistes. "

A l’image de la plupart des grands groupes industriels, ceux qui possèdent les médias aujourd’hui (on est bien loin des loi de 1945 et des leçons de la Libération), " externalisent ", en effet. Avec cette conséquence : l’information n’est plus suivie par des journalistes spécialisés, mais traitée au gré des circonstances par des pigistes de passage [1]. Tout se vaut : ce qui importe c’est le nombre de signes. Et surtout, pas de vagues !

Un livre de chevet

" L’objectif de l’Annuaire des Journalistes Pigistes Français 2004/2005 est donc de devenir "le livre de chevet des rédacteurs en chef", en leur fournissant un outil de référence simple, fiable et efficace pour les aider dans leur recherches de pigistes. Grâce à un triple référencement par spécialité, par région et par ordre alphabétique, ils pourront ainsi trouver en seulement quelques minutes les journalistes pigistes rassemblant les compétences dont ils ont besoin. "

Seul manque à ce " triple référencement ", l’indexation du niveau de renoncement et d’autocensure auquel chaque pigiste se déclare prêt, de gré ou, plutôt, de force, s’il veut bénéficier de la manne précaire.

" En outre, devant le succès d’ores et déjà rencontré par cet ouvrage, plusieurs rubriques consacrées aux correcteurs, secrétaires de rédactions, traducteurs indépendants, JRI, illustrateurs, photojournalistes et autres journalistes francophones seront également ajoutées au sommaire. "

Le marché des précaires prend forme, les contours se précisent…

" Précision d’importance, l’Annuaire des Journalistes Pigistes Français sera diffusé gratuitement auprès de 5 000 rédactions françaises, agences de communication, sociétés de productions et autres services communication de grandes entreprises. Le coût de l’adhésion est de 49 euros par pigiste (soit moins d’un feuillet). Pour ce tarif, chacun d’entre eux figurera dans l’annuaire 2004/2005, et bénéficiera d’une rubrique personnelle reprenant les informations suivantes. "

Ainsi, nos " décideurs " disposeront gratuitement de l’information que les pigistes auront payé pour pouvoir travailler !

En fin de liste des informations fournies [nom, prénom pseudonyme (le cas échéant), coordonnées (adresse, tel, email, site internet...), formation, spécialités, collaborations], celle-ci : " n° de carte de presse (le cas échéant) ". La carte de presse n’étant pas indispensable (bon nombre de pigistes ne l’ont pas, ne remplissant pas les conditions requises…), les heureux figurants de l’Annuaire pourront être payés en note d’auteur (1% de charge avec les AGESSA, plutôt qu’en salaire, 30%, et alors pas de chômage, pas d’accès à la formation professionnelle…)

Et ça continue :

" A côté de ces informations sera jointe une photo. Chaque pigiste recevra en outre personnellement un exemplaire de l’ouvrage. "

Une photo pour être aussi recruté " à la tête du client " ? Cela fera un bien bel album… gratuit pour chaque " déclarant "…

" Nous avons aujourd’hui déjà recueilli les adhésions de plusieurs centaines de journalistes, un chiffre qui devrait encore largement s’étoffer d’ici la publication. Un formulaire d’adhésion est disponible sur simple demande à l’adresse suivante : (lien périmé)

Bien cordialement,

Alexandre Arditti
Rédacteur en Chef
Grand Sud Press
Villa Fontblanche
Chemin du Vallon des Gardes Bas
Route de Saou Marqua
13 100 Le Tholonet
04 42 23 22 45
(liens vers Grandsudpress.com périmés)
"

Sur le site, on apprend que " Grand Sud Press est une agence spécialisée dans la fourniture de contenus éditoriaux à destination des professionnels de la presse et de la communication ".
Comme ça, si personne ne vous embauche, vous pourrez, peut-être, être recyclé dans l’agence.

De plus, l’agence est aussi spécialisée dans " Les Editions Grands Voyageurs : Une maison d’édition spécialisée dans le tourisme et l’univers du voyage ".

L’Annuaire ? Un guide touristique, sans doute…

 

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Notes

[1Ce qui n’exclut nullement que certains de ces pigistes soient eux-mêmes spécialisés et/ou aient choisi eux-mêmes ce statut, comme nous l’ont fait remarquer des correspondants. (note ajoutée le 17 avril 2004)

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