Florence ? Une ville en danger
A l’approche du Forum et lors de la première journĂ©e, une " question " Ă©touffe toutes les autres : comment prĂ©venir des " dĂ©bordements " et protĂ©ger la " ville-musĂ©e " ?
Question légitime, sans doute, mais dont la formulation même révèle - comment dire ? - un certain regard …
Question angoissée, qui fait trembler les plumes et tressaillir les voix des commentateurs, au point de minorer, voire de supprimer toute information sur les objectifs du Forum.
Question, surtout, qui permet de parler - encore et encore - de la " sĂ©curitĂ© ", d’adopter sur les " risques " le point de vue de la police, avec - il est vrai - quelques remarques de ci de lĂ (dans quelques journaux) sur le rĂ´le fort peu " protecteur " qui fut le sien Ă GĂŞnes.
Des débats ? Silence, on enquête…
A en juger par les tendances les plus lourdes, Ă peine social et fort peu europĂ©en, le Forum n’exista guère : on se demande encore en quoi ce fut un Forum Social EuropĂ©en.
Un Forum ? S’il arriva que l’on fasse Ă©tat de dĂ©bats, rares - très rares - sont les mĂ©dias qui rendirent compte, ne fĂ»t-ce que partiellement de leur contenu ;
Un Forum Social ? S’il arriva que l’on fasse Ă©tat de la dimension sociale de ce Forum, en soulignant par exemple par participation plus importante des syndicats, plus allĂ©chants pour les journalistes furent les passages Ă©clairs et les prestations de quelques responsables politiques français ;
Un Forum EuropĂ©en ? S’il arriva que l’on mentionne la dimension europĂ©enne de ce Forum, la plupart des comptes-rendus (quand ils existèrent…) se concentrèrent sur la participation française.
Et pourtant…. Pourtant, les grands parrains du journalisme ne cessent de rĂ©pĂ©ter que les mĂ©dias dominants sont indispensables aux dĂ©bats publics. Mais il ne s’agit jamais que des dĂ©bats pour mĂ©dias, orchestrĂ©s et arbitrĂ©s par les mĂ©dias. Ces dĂ©bats que l’on ne peut esquiver ou refuser que si, disent-ils, on est un adversaire de la dĂ©mocratie. Des dĂ©bats oĂą les " peu nombreux " qui y sont conviĂ©s, parmi les " toujours prĂ©sents " qui sont incontournables vous diront ce qu’il faut penser … des dĂ©bats dont la plupart des mĂ©dias ne disent rien ou si peu : ceux de Porto Alegre ou … de Florence, par exemple.
Que le Forum social europĂ©en soit un espace dĂ©mocratique (ou un segment de l’espace dĂ©mocratique dans son ensemble), n’intĂ©resse pas les tenanciers de l’espace mĂ©diatique. C’est bien connu : c’est l’espace mĂ©diatique qui est (par nature, par vocation, par destin) l’espace dĂ©mocratique lui-mĂŞme.
Une manifestation ? Vive la marée !
La veille de la manifestation, la plupart des médias redoublent leurs mises en gardes policières …
… avant de faire partager ou de feindre, après la manifestation, le soulagement et la surprise.
Et la plupart des mĂ©dias d’insister sur l’absence d’incidents, de souligner l’importance " inattendue " de la " marĂ©e humaine ", valoriser son " ambiance " unanimement qualifiĂ©e de " festive " et d’informer sur son opposition Ă la guerre en Irak, en rĂ©pĂ©tant comme un slogan que ce fut son slogan.
Quant aux motifs Ă la fois prĂ©cis et divers de cette opposition, vous apprendrez au mieux … qu’ils sont divers. D’une diversitĂ© qui, en ce cas, est plus hĂ©tĂ©roclite que dĂ©mocratique.
Sans doute ces tendances lourdes - très lourdes - de l’information se combinent-elles avec la multiplication des petites - très petites - diffĂ©rences. Nous les avons relevĂ©es, comme nous avons relevĂ© les diffĂ©rences effectives.
Elles suffiront peut-être aux Tartuffe du pluralisme et aux Don Quichotte de la complexité, toujours prêts à découvrir un arc-en-ciel démocratique dans les diverses nuances de gris.
Comme si nous n’avions dĂ©finitivement le choix qu’entre le gris monochrome (ou le noir) des rĂ©gimes monolithiques et la grisaille d’une dĂ©mocratie mĂ©diatiquement chasse gardĂ©e.