S’il n’y a plus personne ou presque pour s’émouvoir de la concession en forme d’offrande faite Ă Bouygues au mitan des annĂ©es 80 [1], la transformation de la première chaĂ®ne publique en une chaĂ®ne commerciale en surprit plus d’un. Pour dĂ©crocher la timbale, Bouygues sortit la grosse artillerie et les belles promesses. Ainsi, lors de l’audition devant le CNCL [2] qui dĂ©cida qui, du marchand de canon (Jean-Luc Lagardère, alors Ă la tĂŞte du groupe Hachette) ou du marchand de bĂ©ton (Francis Bouygues, leader du BTP) prĂ©siderait aux destinĂ©es de TF1, ce dernier dĂ©clara bien imprudemment : « il n’est pas vrai de dire qu’une tĂ©lĂ©vision privĂ©e soit condamnĂ©e Ă ĂŞtre une tĂ©lĂ©vision mercantile. Cette tĂ©lĂ©vision-lĂ , elle n’a pas d’avenir » avant de dĂ©rouler le programme : « informer, divertir, cultiver ».
Bernard Tapie, alors Ă©toile montante du management triomphant, fut appelĂ© Ă la rescousse. En bon spin doctor, il affirma vouloir « relever la production française », refusant « d’acheter les feuilletons Ă l’étranger » et de « gaver les enfants de sĂ©ries dĂ©biles ». Quant Ă Patrick Le Lay, futur vice-prĂ©sident de la chaĂ®ne, il livra Ă son tour un programme allĂ©chant, la gorge un peu nouĂ©e :
En ce qui concerne la musique, nous avons prévu au moins 8 concerts qui représenteront 16h de diffusion et au moins 8 spectacles lyriques et chorégraphiques dont au moins 5 grands événements de 2h30 en moyenne type festival d’Aix, Bayreuth, chorégraphies d’Orange (sic), 3 spectacles appartenant à un répertoire plus populaire.
Et Tapie de renchĂ©rir, souhaitant que la première chaĂ®ne cĂ©lèbre « l’annĂ©e Ravel » ou « l’anniversaire d’Olivier Messiaen » dans le souci d’associer « la noblesse du son et de l’image sur TF1 »â€¦
Ă€ l’époque, le ministre de la Culture François LĂ©otard attend Ă©galement de la privatisation de TF1 qu’elle incarne le « mieux disant culturel ». Il n’en sera Ă©videmment rien et les promesses joufflues passeront bien vite par pertes et profits. L’épĂ©e de Damoclès censĂ©e s’abattre sur Bouygues au bout de 10 ans en cas de renoncement Ă ses objectifs - notamment culturels - ne tombera cependant jamais : le renouvellement de la concession se fera automatiquement sans que personne n’y trouve Ă redire. « J’ai un peu honte » avouera quand mĂŞme François LĂ©otard sur le canapĂ© rouge de Michel Drucker près de 20 ans après la privatisation devant l’inanitĂ© des programmes culturels ou Ă©ducatifs proposĂ©s. Et le CSA, pour sa part, infligera des amendes Ă la première chaĂ®ne pour non-respect des engagements pris en faveur des productions artistiques françaises.
Mais rien ne changea, au fond, et la plus puissante chaîne française finit par afficher ouvertement le but poursuivi dès le départ, via une fameuse déclaration de son désormais PDG :
Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective "business", soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à -dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (Patrick Le Lay, interrogé parmi d’autres patrons dans un livre intitulé Les dirigeants face au changement)
Aussi le mieux disant culturel cĂ©da-t-il promptement la place au plus offrant Ă©conomique(ment). Et la promotion en trompe-l’œil de la culture sur TF1 s’apparenta Ă une immense tromperie sur la marchandise. « TrĂŞve d’hyprocrise » dirent les uns ; « vive les cynisme » clamèrent les autres. De la course Ă l’audimat Ă la « quĂŞte de sens » (maigre gage brandi par Le Lay), il n’y avait qu’un pas, jamais franchi. Mais qui s’émeut encore de ce grand bond en arrière, illustrĂ© par le passage d’une chaĂ®ne publique Ă un mĂ©dia privĂ© et d’un public Ă qui l’on a promis monts et merveilles culturels Ă un tĂ©lĂ©spectateur assailli et abruti de publicitĂ©s entrelardĂ©es de programmes sans contenu Ă©ducatif ni saveur culturelle ?
Et pourtant… C’est que trente ans plus tard, la réappropriation démocratique des médias attend encore, comme l’ambition culturelle. Y compris sur les chaînes du service – toujours – public.
Thibault Roques