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« L’Europe, l’Europe... »

Paris-Normandie en « mission d’information »

Depuis longtemps dĂ©jĂ , Paris-Normandie prĂ©pare ses lecteurs Ă  voter en faveur du TraitĂ© constitutionnel [1]. Fourni avec l’Ă©dition du 29 avril 2005, un supplĂ©ment de 40 pages - « Comprendre la Constitution europĂ©enne » - sur lequel nous reviendrons ultĂ©rieurement - prĂ©tend Ă©clairer le choix des citoyens. Il s’ouvre par un Ă©ditorial dont le titre - « Le choix historique » - dĂ©clare l’importance de l’enjeu et dans lequel de Jean-Pierre Boulais proclame avec que Paris-Normandie « espère contribuer Ă  apporter des rĂ©ponses aux questions les plus couramment posĂ©es, rĂ©pondant ainsi pleinement Ă  sa mission d’information  ».

Mais avant d’ĂŞtre un Ă©diteur de supplĂ©ments, Paris-Normandie est d’abord un quotidien qui, entre le 6 avril et le 2 mai, a offert Ă  ses lecteurs un Ă©chantillon d’informations pluralistes et Ă©quilibrĂ©es ... qui privilĂ©gie systĂ©matiquement entretiens et articles favorables au TraitĂ©.

Giscard d’Estaing et compagnie

Durant cette pĂ©riode, 5 partisans du « oui », 3 de droite, ValĂ©ry Giscard d’Estaing, PrĂ©sident de la Convention pour l’Europe mais aussi membre du Conseil Constitutionnel, Jean - Louis Bourlanges (UDF) et Jean - Paul Gauzès (UMP) et 2 de gauche, Pierre Moscovici (PS) et Jean - Pierre Girod, Vice - PrĂ©sident du Conseil RĂ©gional (Verts), sont interrogĂ©s contre... 1 seul partisan du « non », Henri Weber, SĂ©nateur fabiusien (PS). Soit exactement 83,3 % pour le « oui » et seulement 16,7 % pour le « non ». Vive le pluralisme ! Ainsi donc, le PC, la LCR , LO, le FN et le MPF sont Ă©cartĂ©s par Paris-Normandie mais aussi des associations comme Attac ou le collectif pour le non de gauche (dit appel Copernic), pourtant fort prĂ©sents sur le terrain.

Mais ce calcul ne tient pas compte de la place accordĂ©e Ă  ValĂ©ry Giscard d’Estaing qui bĂ©nĂ©ficie d’un traitement très particulier. La « une » de l’Ă©dition du 21 avril 2005 lui est consacrĂ©e, photo Ă  l’appui, sous le titre : « Interview exclusive - Europe : Giscard explique la Constitution ». Et en page 2, dans la rubrique « Le fait du jour », une grande interview avec trois photos couvre les 4/5 de la page : une place rĂ©servĂ©e uniquement Ă  des Ă©vènements considĂ©rĂ©s par Paris-Normandie comme porteurs, c’est-Ă -dire, en gĂ©nĂ©ral, comme vendeurs. Aucun des autres interviewĂ©s - relĂ©guĂ©s plus loin dans les pages du journal avec un format occupant Ă  peine 1/5 de page - ne bĂ©nĂ©ficiera d’un tel honneur...

Ce traitement d’exception accentue la surexposition du « oui ». Mais Paris-Normandie ne se contente pas de soigner la pagination et les illustrations. C’est Ă  un « expert » que le quotidien donne la parole , comme en tĂ©moignent les titres de la « une » - « Giscard explique la Constitution » - et de la page 2 : « Giscard dĂ©fend « sa » Constitution ». Cette prĂ©sentation d’un « expert » et d’un « sage » est confortĂ©e par les photos qui montrent un Giscard assis et appuyant ses propos de ses mains, dans la posture du pĂ©dagogue.

Jean-Pierre Boulais donne immĂ©diatement le ton de cet interview en commençant par une fausse interrogation d’une remarquable pugnacitĂ© : « Qui mieux que le « père » du projet de constitution europĂ©enne peut l’expliquer aux Français alors que la campagne pour le rĂ©fĂ©rendum s’accĂ©lère ? ». Car Giscard ne prend pas parti : il « explique »...

C’est ce que Paris -Normandie met en valeur en insĂ©rant en gros caractère (au dessus de chacune des douze questions, des extraits des rĂ©ponses qui, pour 8 d’entre elles, soulignent la prĂ©tendues qualitĂ©s que Giscard prĂŞte Ă  « sa » Constitution : « La Constitution est nĂ©cessaire », « L’Europe est un apport », « L’Europe que nous proposons n’est pas ultralibĂ©rale », « Transparente et simple », « L’Europe est un bouclier contre les dĂ©localisations », « Les citoyens pourront faire des propositions », « L’Europe est dĂ©finitivement pacifique », « La position de la France sur l’Irak serait respectĂ©e ». C’ est beau comme un livre scolaire...

Evidemment, aucune des questions soulevĂ©es par les partisans du « non » ne sera posĂ©e [2].

Et dire que Jean-Pierre Boulais prĂ©tend « contribuer - on ne se lasse pas de le rĂ©pĂ©ter - Ă  apporter des rĂ©ponses aux questions les plus couramment posĂ©es, rĂ©pondant ainsi pleinement Ă  sa mission d’information ».

Giscard d’Estaing et compagnie (bis)

Durant cette mĂŞme pĂ©riode (6 avril au 2 mai 2005) Paris-Normandie publie, hors interviews, 14 articles (dont 1 porte sur un sondage) consacrĂ©s Ă  la question europĂ©enne. Seuls deux d’entre eux concernent des partisans du « non » : un petit article de cinq paragraphes intitulĂ© « MĂ©gret dit « non » Ă  une Constitution « obscure » » relate le passage Ă  Rouen du reprĂ©sentant d’extrĂŞme-droite ; un second article, lui aussi de cinq paragraphes, mais encore plus court relate la manifestation syndicale du 1er mai Ă  Elbeuf sous le titre « Non Ă  l’Europe des patrons ».

Le dĂ©bat soulevĂ© par la « directive Bolkestein » est escamotĂ© par un habile petit article paru le 8 avril 2005, intitulĂ© « Bolkestein n’est « pas Frankestein » avec une photo de l’intĂ©ressĂ©, qui se contente de reprendre des propos de l’ancien commissaire europĂ©en ... sans s’attarder sur le problème de dumping social et fiscal que soulève cette directive.

En revanche, Paris-Normandie choisit de donner plus de relief Ă  deux articles - aux titres nettement plus expressifs - qui permettent de ne pas s’Ă©garer sur la route du « oui ».

Le 28 avril 2005, Jean-Pierre Boulais, encore sous le charme de l’interview que Giscard lui a accordĂ©e une semaine plus tĂ´t, titre son article « Giscard fait un tabac Ă  Rouen ». Un article d’une dĂ©fĂ©rence qui frise l’obsĂ©quiositĂ© : « Giscard ne change pas. MĂ©thodique, il fixe les règles de la rencontre avec l’auditoire. « Avant de dĂ©battre, je vais vous expliquer la Constitution... ». » Jean-Pierre Boulais a tellement aimĂ© la dĂ©monstration qu’il dĂ©crit Giscard avec une boite de cirage d’une rare efficacitĂ© : « DĂ©contractĂ©, prĂ©cis, clair, l’ancien PrĂ©sident de la RĂ©publique prĂ©sente, analyse dissèque les diffĂ©rents articles de la Constitution ». Un vrai chirurgien. Merci Docteur.

Après Giscard, Paris-Normandie ne pouvait manquer d’accorder une place de choix Ă  l’intervention de Lionel Jospin sur France 2. L’article, titrĂ© « Voter non, c’est sanctionner la France », est illustrĂ© par une photo montrant un Jospin très professoral, les deux mains posĂ©s sur une table en verre et... souriant. Les commentaires de Paris-Normandie sont d’une rare impertinence : « Il n’avait pas parlĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision depuis son dĂ©part de la vie politique, le 21 avril 2002. L’intervention d’hier soir de Lionel Jospin sur la Constitution Ă©tait donc très attendue » suivi de « La prise de parole de Lionel Jospin est toujours un Ă©vĂ©nement ». Des propos d’une haute teneur en information, aussi savonneux que les questions posĂ©es sur France 2 par Alain Duhamel, chaud partisan du « oui », face Ă  Lionel Jospin partisan du... « oui »

Que du bonheur...

A ces deux articles, il faut ajouter celui qui, quelques jours auparavant, rendant compte de la prestation pourtant mĂ©diocre de Chirac sur TF1 parivient Ă  la prĂ©senter de manière positive. Le titre abrite la position de Paris-Normandie sous une quasi citation du PrĂ©sident de la RĂ©publique : « RĂ©fĂ©rendum : « n’ayez pas peur de l’Europe » »

Avec, sous la photo, cette prĂ©sentation : « La prestation Ă©tait attendue. Hier soir, le PrĂ©sident Jacques Chirac a plaidĂ© pour le « oui » au TraitĂ© Constitutionnel EuropĂ©en et a affirmĂ©, qu’en cas de dĂ©faite, il ne quitterait pas l’ElysĂ©e. Le chef de l’Etat a estimĂ© que si le « non » l’emportait, la France deviendrait « le mouton noir de l’Europe et que le processus de construction europĂ©enne s’arrĂŞterait ».

Dans l’article proprement dit, Paris-Normandie se borne Ă  reprendre les propos qui servent Ă  dramatiser l’enjeu : « La France serait considĂ©rablement affaiblie" et considĂ©rĂ©e comme "le mouton noir" en Europe. Vous aurez en rĂ©alitĂ© 24 pays sur 25 qui voteront "oui" et pas le mouton noir qui aura tout bloquĂ©. ». Qui parle ? Chirac bien sĂ»r, mais aussi Paris-Normandie...

... qui poursuit son Ĺ“uvre salutaire par ce titre extraordinaire : « L’Europe, c’est que du bonheur » [3]. Avec cette courte prĂ©sentation : « Adepte lui aussi de la positive attitude, Jacques Chirac a exhortĂ© les jeunes avec lesquels il dĂ©battait hier soir sur TF1 Ă  ne pas avoir peur de l’Europe ».

Adepte lui aussi de la « positive attitude », le quotidien rĂ©gional livre, enfin, Ă  ses lecteurs une analyse très critique de la prestation de Chirac en proclamant que « la prestation tĂ©lĂ©visĂ©e retransmise hier soir sur TF1 a montrĂ© un prĂ©sident rĂ©solument positif sur l’avenir [...], tour Ă  tour pĂ©dagogue, maĂ®trisant son sujet, Jacques Chirac a appelĂ© Ă  ĂŞtre fiers d’ĂŞtre europĂ©ens ».

L’information dans Paris-Normandie ce n’est « que du bonheur », comme le montre un dernier exemple. A l’occasion de la publication d’un « sondage exclusif », l’insatiable Jean-Pierre Boulais, Ă  l’instar de ses confrères, s’inquiète. Il s’inquiète que Jacques Chirac ait « pris le risque de voir l’objet de cette consultation populaire pris dans la nasse de la politique nationale » et que « ce mĂ©lange des genres vampirise Ă©videmment le dĂ©bat europĂ©en et contribue Ă  alimenter le doute chez les Ă©lecteurs dĂ©jĂ  perturbĂ©s par une actualitĂ© sociale qu’ils jugent inquiĂ©tante ».

Ainsi les Ă©lecteurs sont « perturbĂ©s » ! Et ce n’est pas parce que l’actualitĂ© sociale est rĂ©ellement inquiĂ©tante, mais simplement parce qu’ils la jugent inquiĂ©tante...

Mais si des lecteurs de Paris-Normandie peuvent contester l’orientation du quotidien, ce n’est pas parce qu’ils la jugent partiale, c’est parce qu’elle l’est rĂ©ellement... et se dĂ©fend de l’ĂŞtre.

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