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Complément d’enquête

Ouest-France et l’Espagne : dans le sens des vents contraires

Les attentats du 11 mars 2004 en Espagne, puis les élections qui ont vu la victoire électorale du parti socialiste de Zapatero nous ont valu de magnifiques exercices de suivisme et d’opportunisme éditorial. Petite analyse rétrospective de Ouest France

Des attentats aux élections : esquives et euphémismes

A Ouest-France, on est prudent. Dans l’édition du week-end (13 mars) qui suit les attentats, l’éditorial de François-Régis Hutin évoque encore les deux hypothèses (ETA et Al-Qaida) sur la même longueur alors que les indices permettant de douter de la piste ETA sont clairement énoncés dans la page 2 du journal. Un article - titré " Un poids sur le scrutin de dimanche " - commence ainsi : " Les Espagnols sauront-ils, avant de voter, dimanche, à qui attribuer les quatre attentats simultanés de Madrid ? ", avant de faire le point sur ce qui commence à ressembler à un mensonge d’État (mais ce ne sera jamais présenté comme tel). Le lecteur attentif se dit qu’il y a quelque chose qui cloche au royaume d’Espagne. Mais ce sera à lui d’établir ce constat car François-Régis Hutin dans son éditorial hebdomadaire se borne à mettre en avant le message, tout à fait légitime, de la solidarité européenne.
Dimanche au soir, le parti d’Aznar est battu aux élections législatives. Sur les raisons de ce vote, Ouest-France reste pudique et multiplie les euphémismes dans l’édition du lundi 15 mars. Ainsi, à la une, en titre principal : " Le parti d’Aznar subit le contrecoup des attentats " puis en légende de la photo de militants socialistes : " La droite paie son acharnement à accuser les Basques de l’ETA, alors que l’enquête semble désigner les islamistes. " Il ne sera pas question ni de mensonge, ni de manipulation

L’éditorial de Joseph Limagne, titré " Un vote-sanction " commence par présenter le vote comme un simple contrecoup des attentats : " Et pourtant, les terroristes ne se sont pas contentés de gâcher la fête électorale ; ils ont directement affecté le scrutin et contribué à en dévier le cours " (souligné par moi).

Que les mensonges de José Maria Aznar puissent avoir directement affecté le scrutin est a priori exclu. Et Joseph Limagne de poursuivre : " Au moment ultime, une rude querelle [toujours cet art de l’euphémisme] est venue entamer le vaste élan de communion dans le deuil ".

Comprenez : la communion d’un peuple dans le deuil le rend admirable, sa colère face au mensonge, beaucoup moins voire pas du tout. Et la suite confirme cette dépréciation :

" Si le gouvernement de José Maria Aznar a défendu si longtemps la thèse de la responsabilité de l’ETA, c’est qu’il mesurait à quel point celle du terrorisme islamique pouvait être ravageuse, dans les urnes, pour sa majorité. ". Un bien bel exercice de compréhension, voire de justification du mensonge d’Etat.

Et ça continue :

" Sitôt que la piste d’Al-Qaida a commencé à prendre de la consistance, une partie de l’opposition s’en est prise au Premier ministre comme à celui qui avait attiré la foudre de la terreur islamique sur l’Espagne pour avoir soutenu la guerre américaine en Irak. Dans un pays dont l’immense majorité de la population était, l’an dernier, opposée à un tel engagement, l’argument a porté. Il se traduit par un vote-sanction. Le Parti populaire d’Aznar, grand favori avant le drame, a perdu son avance au bénéfice du Parti socialiste. […] Pour José-Maria Aznar, qui pensait s’en aller en beauté après deux mandats successifs, la potion est amère. Sur les ruines du franquisme, il avait reconstruit, avec son Parti populaire, une droite moderne, puissante et démocratique. Son bilan faisait pâlir d’envie ses voisins européens : huit ans de croissance ininterrompue, un chômage réduit de moitié pendant la même période, des finances publiques en équilibre. Las ! Les assassins du 11 mars ont noyé tout cela dans une sinistre flaque de sang. "

CQFD. Quoi que les pages intérieures du week-end aient pu révéler sur la conception tout à fait singulière qu’Aznar se fait de la démocratie, sa défaite n’est pas imputable à ses mensonges.

D’Aznar à Zapatero : Suivisme et volte-face

Après s’être remis de sa surprise devant le résultat des élections, Joseph Limagne décide pour son éditorial du lendemain (mardi 16 mars) de s’informer comme le fait l’ensemble de ses collègues ce jour là sur l’adversaire et vainqueur d’Aznar. Il découvre alors qui est le leader socialiste Zapatero : ses engagements, ses convictions. La surprise est totale et tellement agréable : Zapatero est pro-européen !

Changement de cap : " Pour les plus fervents partisans d’une Union forte [dont fait partie Ouest-France], la première priorité de José Luis Rodriguez Zapatero, grand vainqueur socialiste des législatives de dimanche, est une divine surprise. "

Tout en ne faisant pas des événements passés table rase (" Des tensions qui nous ont opposés, nous devons retenir la nécessité de tenir compte des mentalités, aspirations et priorités des autres "), l’éditorialiste ne cache pas sa joie : " Madrid réoriente sa politique étrangère, selon une ligne qui nous convient. Tant mieux ! ", " Tenir compte des autres priorités diplomatiques de José Luis Zapatero ne nous nuirait pas davantage. " La conclusion tombe, enthousiaste : " Si l’Europe, soucieuse d’affirmer son poids politique dans une région qui lui est proche, voulait agir vraiment en faveur de la paix, elle disposerait, avec l’Espagne de Zapatero, d’une carte maîtresse. "

Aznar et sa politique miraculeuse, Aznar et les motifs de sa défaite : oubliés ! Tout cela en 24 heures.

En page intérieure, même retournement : un article revient sur la situation économique espagnole. Il apparaît soudainement que celle-ci n’est pas aussi florissante qu’on la présentait avant les élections : " Et, en cas de relèvement du loyer de l’argent, des familles " vont souffrir ", a averti le directeur générale de la Banque d’Espagne […], dans une allusion au fort endettement de nombreux ménages. Selon les syndicats et des organisations humanitaires comme Caritas, ces succès macroéconomiques ont une face cachée. L’équilibre des comptes publics, dénoncent-ils, a été obtenu au détriment des dépenses sociales, l’Espagne figurant au bas de l’échelle dans ce domaine dans l’Union européenne ".

Questions d’opinion que tout cela ? Pas vraiment : une pratique du journalisme qui adopte (presque) toujours le point de vue des gouvernants, quels qu’ils soient.

Simone Ouvrard

 

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