Des attentats aux élections : esquives et euphémismes
A Ouest-France, on est prudent. Dans l’Ă©dition du week-end (13 mars) qui suit les attentats, l’Ă©ditorial de François-RĂ©gis Hutin Ă©voque encore les deux hypothèses (ETA et Al-Qaida) sur la mĂŞme longueur alors que les indices permettant de douter de la piste ETA sont clairement Ă©noncĂ©s dans la page 2 du journal. Un article - titrĂ© " Un poids sur le scrutin de dimanche " - commence ainsi : " Les Espagnols sauront-ils, avant de voter, dimanche, Ă qui attribuer les quatre attentats simultanĂ©s de Madrid ? ", avant de faire le point sur ce qui commence Ă ressembler Ă un mensonge d’État (mais ce ne sera jamais prĂ©sentĂ© comme tel). Le lecteur attentif se dit qu’il y a quelque chose qui cloche au royaume d’Espagne. Mais ce sera Ă lui d’Ă©tablir ce constat car François-RĂ©gis Hutin dans son Ă©ditorial hebdomadaire se borne Ă mettre en avant le message, tout Ă fait lĂ©gitime, de la solidaritĂ© europĂ©enne.
Dimanche au soir, le parti d’Aznar est battu aux Ă©lections lĂ©gislatives. Sur les raisons de ce vote, Ouest-France reste pudique et multiplie les euphĂ©mismes dans l’Ă©dition du lundi 15 mars. Ainsi, Ă la une, en titre principal : " Le parti d’Aznar subit le contrecoup des attentats " puis en lĂ©gende de la photo de militants socialistes : " La droite paie son acharnement Ă accuser les Basques de l’ETA, alors que l’enquĂŞte semble dĂ©signer les islamistes. " Il ne sera pas question ni de mensonge, ni de manipulation
L’Ă©ditorial de Joseph Limagne, titrĂ© " Un vote-sanction " commence par prĂ©senter le vote comme un simple contrecoup des attentats : " Et pourtant, les terroristes ne se sont pas contentĂ©s de gâcher la fĂŞte Ă©lectorale ; ils ont directement affectĂ© le scrutin et contribuĂ© Ă en dĂ©vier le cours " (soulignĂ© par moi).
Que les mensonges de JosĂ© Maria Aznar puissent avoir directement affectĂ© le scrutin est a priori exclu. Et Joseph Limagne de poursuivre : " Au moment ultime, une rude querelle [toujours cet art de l’euphĂ©misme] est venue entamer le vaste Ă©lan de communion dans le deuil ".
Comprenez : la communion d’un peuple dans le deuil le rend admirable, sa colère face au mensonge, beaucoup moins voire pas du tout. Et la suite confirme cette dĂ©prĂ©ciation :
" Si le gouvernement de JosĂ© Maria Aznar a dĂ©fendu si longtemps la thèse de la responsabilitĂ© de l’ETA, c’est qu’il mesurait Ă quel point celle du terrorisme islamique pouvait ĂŞtre ravageuse, dans les urnes, pour sa majoritĂ©. ". Un bien bel exercice de comprĂ©hension, voire de justification du mensonge d’Etat.
Et ça continue :
" SitĂ´t que la piste d’Al-Qaida a commencĂ© Ă prendre de la consistance, une partie de l’opposition s’en est prise au Premier ministre comme Ă celui qui avait attirĂ© la foudre de la terreur islamique sur l’Espagne pour avoir soutenu la guerre amĂ©ricaine en Irak. Dans un pays dont l’immense majoritĂ© de la population Ă©tait, l’an dernier, opposĂ©e Ă un tel engagement, l’argument a portĂ©. Il se traduit par un vote-sanction. Le Parti populaire d’Aznar, grand favori avant le drame, a perdu son avance au bĂ©nĂ©fice du Parti socialiste. […] Pour JosĂ©-Maria Aznar, qui pensait s’en aller en beautĂ© après deux mandats successifs, la potion est amère. Sur les ruines du franquisme, il avait reconstruit, avec son Parti populaire, une droite moderne, puissante et dĂ©mocratique. Son bilan faisait pâlir d’envie ses voisins europĂ©ens : huit ans de croissance ininterrompue, un chĂ´mage rĂ©duit de moitiĂ© pendant la mĂŞme pĂ©riode, des finances publiques en Ă©quilibre. Las ! Les assassins du 11 mars ont noyĂ© tout cela dans une sinistre flaque de sang. "
CQFD. Quoi que les pages intĂ©rieures du week-end aient pu rĂ©vĂ©ler sur la conception tout Ă fait singulière qu’Aznar se fait de la dĂ©mocratie, sa dĂ©faite n’est pas imputable Ă ses mensonges.
D’Aznar Ă Zapatero : Suivisme et volte-face
Après s’ĂŞtre remis de sa surprise devant le rĂ©sultat des Ă©lections, Joseph Limagne dĂ©cide pour son Ă©ditorial du lendemain (mardi 16 mars) de s’informer comme le fait l’ensemble de ses collègues ce jour lĂ sur l’adversaire et vainqueur d’Aznar. Il dĂ©couvre alors qui est le leader socialiste Zapatero : ses engagements, ses convictions. La surprise est totale et tellement agrĂ©able : Zapatero est pro-europĂ©en !
Changement de cap : " Pour les plus fervents partisans d’une Union forte [dont fait partie Ouest-France], la première prioritĂ© de JosĂ© Luis Rodriguez Zapatero, grand vainqueur socialiste des lĂ©gislatives de dimanche, est une divine surprise. "
Tout en ne faisant pas des Ă©vĂ©nements passĂ©s table rase (" Des tensions qui nous ont opposĂ©s, nous devons retenir la nĂ©cessitĂ© de tenir compte des mentalitĂ©s, aspirations et prioritĂ©s des autres "), l’Ă©ditorialiste ne cache pas sa joie : " Madrid rĂ©oriente sa politique Ă©trangère, selon une ligne qui nous convient. Tant mieux ! ", " Tenir compte des autres prioritĂ©s diplomatiques de JosĂ© Luis Zapatero ne nous nuirait pas davantage. " La conclusion tombe, enthousiaste : " Si l’Europe, soucieuse d’affirmer son poids politique dans une rĂ©gion qui lui est proche, voulait agir vraiment en faveur de la paix, elle disposerait, avec l’Espagne de Zapatero, d’une carte maĂ®tresse. "
Aznar et sa politique miraculeuse, Aznar et les motifs de sa défaite : oubliés ! Tout cela en 24 heures.
En page intĂ©rieure, mĂŞme retournement : un article revient sur la situation Ă©conomique espagnole. Il apparaĂ®t soudainement que celle-ci n’est pas aussi florissante qu’on la prĂ©sentait avant les Ă©lections : " Et, en cas de relèvement du loyer de l’argent, des familles " vont souffrir ", a averti le directeur gĂ©nĂ©rale de la Banque d’Espagne […], dans une allusion au fort endettement de nombreux mĂ©nages. Selon les syndicats et des organisations humanitaires comme Caritas, ces succès macroĂ©conomiques ont une face cachĂ©e. L’Ă©quilibre des comptes publics, dĂ©noncent-ils, a Ă©tĂ© obtenu au dĂ©triment des dĂ©penses sociales, l’Espagne figurant au bas de l’Ă©chelle dans ce domaine dans l’Union europĂ©enne ".
Questions d’opinion que tout cela ? Pas vraiment : une pratique du journalisme qui adopte (presque) toujours le point de vue des gouvernants, quels qu’ils soient.
Simone Ouvrard