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Lu, vu, entendu : « L’information-spectacle »

I. L’information-spectacle

Du plus grave au plus anodin

– Le sourire de Sharon. Ce n’est pas une surprise : les IsraĂ©liens, de façon gĂ©nĂ©rale, ne portent pas le deuil d’Arafat. Que certains d’entre eux se rĂ©jouissent est probable. Mais fallait-il pour Ă©noncer ces Ă©vidences les illustrer par des images sĂ©lectives ou trafiquĂ©es ? La question s’adresse Ă  la rĂ©daction de France 2 et particulièrement Ă  David Pujadas. Le 10 novembre 2004, au journal de 20 heures, dans le cadre de la sĂ©rie de reportages sur les prĂ©paratifs de l’enterrement de Yasser Arafat, David Pujadas prĂ©tend prĂ©senter « deux images du cĂ´tĂ© israĂ©lien » : un groupe de quatre Ă©tudiants sautant de joie, puis six hassidim dansant dans les rues de JĂ©rusalem. Ces images Ă©taient accompagnĂ©e du commentaire suivant : « D’abord ces quelques dizaines de juifs orthodoxes qui ont chantĂ© et dansĂ© sans attendre l’annonce officielle de la mort de Yasser Arafat. » Suivent alors des images sans paroles d’Ariel Sharon, agrĂ©mentĂ©es de ces quelques mots : « Et puis le sourire d’Ariel Sharon.  ». Le 13 novembre, lors l’Ă©mission « Hebdo du MĂ©diateur » prĂ©sentĂ©e par Jean-Claude Allanic, Charles Enderlin, avec sa probitĂ© habituelle, prĂ©cise que ces images ont Ă©tĂ© diffusĂ©es sans son accord, que les premières n’Ă©taient pas forcĂ©ment liĂ©es Ă  l’actualitĂ© et que le sourire de Sharon Ă©tait sans rapport aucun avec la mort d’Arafat. Ce n’est certes pas le soutien aux droits du peuple palestinien qui a inspirĂ© une telle mise en spectacle. Ce soutien, au contraire, n’a rien Ă  y gagner. Et l’information encore moins.

Lors des attentats du 11 septembre 2001, pour se convaincre et tenter de convaincre de la liesse des Palestiniens, les tĂ©lĂ©visions avaient cru bon de montrer un gros plan d’enfants et adolescents palestiniens, comme s’il s’agissait de foules entières. Pour mĂ©moire, on peut lire notre article consacrĂ© partiellement Ă  ces prĂ©tendus « manifestations de joie ».

Quand le commentaire dĂ©cide du choix des images, c’est que le spectacle a entièrement dĂ©vorĂ© l’information.

– Une critique borgne ? « Le talent le plus important dans le journalisme aujourd’hui est la capacitĂ© non pas Ă  obtenir de l’information pertinente, mais Ă  faire de la mise en scène, Ă  la vendre ». C’est dans Le Monde 2 du 5 novembre que l’on peut lire cette sĂ©vère critique, ... mais sous le titre : « Les dĂ©rives du système mĂ©diatique amĂ©ricain ». Question : l’entrĂ©e d’Hollywood sans les salles de rĂ©daction ne concernent-elles que les Etats-Unis ? La question s’adresse aussi Ă  la rĂ©daction du Monde, et particulièrement Ă  celle du Monde 2.

– Simulacre. Lancement de la nouvelle Ă©mission politique le 24 novembre sur TF1, le 24 novembre de 25 minutes intitulĂ©e « Face Ă  la Une ».

Pour appâter le chaland, avec en guise de produit d’appel (et de premier invitĂ©) le discret Nicolas Sarkozy, TF1 (Newsletter CB NEWS, 15 novembre) fait de gorges chaudes de sa grande nouveautĂ© : « Nous voulions une Ă©mission qui confronte les politiques Ă  ceux qui nous regardent [...] Ce sont les tĂ©lĂ©spectateurs qui via Internet pourront poser leurs questions Ă  l’invitĂ© [...] grâce au jeu de l’interactivitĂ© et des synergies avec TF1.fr. ». Un site dĂ©vorĂ© par la publicitĂ© par ailleurs, ce qui reste certes moins onĂ©reux que les SMS que Christophe Hondelatte incite Ă  envoyer Ă  son JT de 13 heures de France 2.

Patrick Poivre d’Arvor sera le prĂ©sentateur principal, et « bien Ă©videmment, ceux qui animeront (sic) l’Ă©mission - Ă  savoir Patrick Poivre d’Arvor et deux ou trois journalistes spĂ©cialistes des sujets concernĂ©s - poseront des questions sur les dossiers importants de l’actualitĂ© et recadreront le dĂ©bat si nĂ©cessaire  », dĂ©clare, pour nous rassurer « le patron de l’info de TF1  », Robert Namias (Le Figaro Economie du 20 novembre.).

– Journalisme Ă©lectronique ?- Sur le site Xbox-mag.net et sous le titre « Quand LibĂ©ration et France TĂ©lĂ©visions dĂ©rapent en reprenant une blague de Xbox Mag » on apprend que LibĂ©ration, le 1er novembre et France TĂ©lĂ©visions, le 21 ont diffusĂ© une information Ă©mouvante et spectaculaire : au Japon, 147 collĂ©giens et lycĂ©ens se sont suicidĂ©s en fĂ©vrier dernier en gobant des poches de silicone » après le report de la commercialisation d’un jeu vidĂ©o « Dead or Alive »).

Mais si l’information Ă©tait alors passĂ©e inaperçue, malgrĂ© son importance, c’est tous simplement parce qu’il s’agissait d’une « blague » (pour reprendre le terme de Xbox-mag.net), publiĂ©e sous le titre « DoA Online repoussĂ© au Japon ». LibĂ©ration, sur son site et en tĂŞte de l’article incriminĂ© - « Japon : ils pactisent pour mourir » ( « Tokyo de notre correspondant [sic]) », prĂ©sente des excuses pour son « erreur » (lien pĂ©rimĂ©).

Les dernières nouvelles (25 novembre 2004) selon Xbox-mag.net ? « De son cĂ´tĂ©, le journaliste de LibĂ©ration ayant rĂ©digĂ© l’article en question nous a appelĂ©s de Tokyo pour nous expliquer qu’il avait commis une erreur. Il a vu cette "info" dans un journal anglophone et n’a pas pris le temps de la vĂ©rifier. Fatigue ? Il ne sait pas, mais le fait est qu’il est conscient de l’erreur commise, et du tort que cela causera Ă  LibĂ©ration et Ă  la profession dans son ensemble. Pour le moment nous n’avons en revanche aucune information de la part de la rĂ©daction de France TĂ©lĂ©vision, qui va bien ĂŞtre obligĂ©e de s’expliquer tĂ´t ou tard de la prĂ©sence de cette "info" dans un document du journal de 20H.  »

– Les matrices de l’info-spectacle ? « ObĂ©sitĂ©, police, chirurgie esthĂ©tique, la tĂ©lĂ© reprend toujours les mĂŞmes sujets », constate TV Magazine du 7 novembre

II. Conseillers en consommation

– BientĂ´t NoĂ«l. La vie en numĂ©rique suite. Les appels au massacre des portes monnaies se multiplient, sans originalitĂ©. Dernier en date, L’Express du 22 novembre : « On rĂ©sistera d’autant moins au numĂ©rique « miroir personnel » que s’y ajoutent d’autres incitations très concrètes ». Mais le club n’a cessĂ© de grandir :

- Challenges publie un supplĂ©ment dans son premier numĂ©ro de novembre : « 2004 annĂ©e numĂ©rique ». Avec cet avertissement en Ă©dito, digne d’un pĂ©riodique Ă©conomique : « Etre High-Tech ... ou ne pas ĂŞtre ». Le supplĂ©ment cĂ©lèbre les joies du salariĂ© mobile et de sa meilleure productivitĂ© ; les DVD Ă  la maison (achetez les dernier modèles) et Ă©videmment nos jeunes mis en tribu par le marketing (ciblez, en joue, feu...)  ».
- Le Point publie un guide du « numĂ©rique 2004-2005 » (17 novembre).
- Le Nouvel Observateur du 17 novembre (mĂŞme groupe que Challenges, par ailleurs), propose le sien, en se diffĂ©renciant avec un vernis pseudo-sociĂ©tal. Cette mauvaise conscience lui colle Ă  la peau. Le Nouvel Obs, rappelons-le, dĂ©jĂ  Ă©pinglĂ© ici [1] pour sa schizophrĂ©nie s’acharne : il dĂ©nonce, dans un dossier, la ghettoĂŻsation par l’immobilier « d’en haut », puis consacre un article au
titre rĂŞveur : « Tant qu’il y aura le luxe » Ă  la France « d’en bas » : « Le look idĂ©al de cette fin d’annĂ©e respire le luxe discret, l’Ă©lĂ©gance bon chic joli genre. ».

–  La Tribune fĂ©licite les banques. Sous l’impulsion de l’ « UFC-Que Choisir ? », Sarkozy s’est appliquĂ© Ă  se montrer, en se dĂ©menant pour faire cesser le « scandale » des tarifications bancaires - un maquis dans lequel le client se fait embourber. Verdict aux termes de ses moulinets : « Les consommateurs ne doivent pas s’attendre Ă  des baisses importantes, mais les banques ont consenti des efforts de transparence », prĂ©vient La Tribune du 9 novembre. La transparence en guise de rabais, ça coĂ»te combien ? Le dĂ©but de l’Ă©dito sur la question est nettement plus savoureux : « Bien, jouĂ© ! Les banques n’ont rien cĂ©dĂ©, ou rien d’essentiel, aux injonctions de Nicolas Sarkozy, relayant les associations de consommateurs ». Quand La Tribune fĂ©licite les banques, on se rĂ©jouit d’une telle transparence Ă©ditoriale.

– PublicitĂ© du Parisien. Le 19 novembre, le quotidien nous offre cette information de la plus haute importance ou comment faire de la publicitĂ© pour le livre de Michèle Cotta dans « Politic Circus » (le livre de portraits très enlevĂ©s qu’elle publie Ă  l’Archipel) » [sic]

RĂ©ponse : un titre « Les chaussettes de Borloo » qui (depuis Messier) donne envie de lire une brève : « RĂ©vĂ©lĂ© par Michèle Cotta, le rĂ©cit du dĂ®ner Jean-Louis Borloo-François Hollande chez le publicitaire Jacques SĂ©guĂ©la entre les deux tours de la dernière prĂ©sidentielle est, avec le recul, savoureux  ».

Tellement savoureux et avec le recul, ça sonne tout de mĂŞme justifiĂ©e de manière honteuse , on comprend pourquoi en lisant la suite : « Borloo est alors porte-parole du candidat UDF François Bayrou qui, comme Jospin, vient d’ĂŞtre Ă©vincĂ© du second tour. « La conversation, Ă©crit Cotta (pp. 43 et 44), est brillante, aimable, dĂ©senchantĂ©e. Si Jean-Louis Borloo a tenu Ă  rencontrer Hollande, c’est, explique-t-il ce soir-lĂ  Ă  son interlocuteur, comme il l’a dĂ©jĂ  dit la veille au fabiusien Claude Bartolone, parce qu’il est convaincu qu’en France, dans le dĂ©sordre créé par l’absence de la gauche au deuxième tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle, il est urgent de porter un coup d’arrĂŞt Ă ... l’empire de Jacques Chirac. » Pourtant, quinze jours plus tard, le voilĂ  ministre dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la Ville. Chez SĂ©guĂ©la (le dĂ©tail fait mouche) Borloo avait, apprend-on, retirĂ© ses chaussures et planchait en chaussettes dans le salon. »

III. Ils s’engagent !

– Mort du militant antinuclĂ©aire. Participant au relais de la mort accidentelle d’un militant anti-nuclĂ©aire [2], cisaillĂ© par les roues du train de la Cogema, Jean-Michel Helvig LibĂ©ration du 8 novembre 2004) moralise dans son Ă©ditorial.

Loin de critiquer le lobby nuclĂ©aire, il prĂ©fère dĂ©noncer la « dĂ©sobĂ©issance civique » Helvig rĂ©sume l’ « accident » Ă  de la « maladresse, sinon inconscience », de l’ »imprudence », et glisse sur « l’action directe et minoritaire » qui pourrait quand mĂŞme « s’emballer ou mĂŞme servir Ă  des fins douteuses » et se montre frileux sur la « dĂ©sobĂ©issance civique ».

Mais il donne aussi dans le cynisme « Quant Ă  l’observation que le « risque zĂ©ro » n’existe pas dès lors qu’on pratique l’action directe et minoritaire, aujourd’hui volontiers recouverte de l’ample manteau conceptuel de « dĂ©sobĂ©issance civile », elle est peut-ĂŞtre abusive. Il n’est pas interdit d’appliquer aux autres comme Ă  soi-mĂŞme le principe de prĂ©caution ». Pour conclure : "On ne sort pas impunĂ©ment du cadre de cet État de droit" [3]

– France-Soir / ValĂ©rie Lecasble. Pour mĂ©moire, sur la Une de France-Soir, inaugurant la nouvelle direction de la rĂ©daction de ValĂ©rie Lecasble, le fidèle lecteur a droit au petit mot de la susnommĂ©e et qui promet : « Un journal qui n’hĂ©sitera pas Ă  prendre parti sur les sujets qui vous concernent directement au-delĂ  des clivages politiques. Un journal Ă  la fois populaire, moderne, de qualitĂ©. France-Soir, quoi.  ». Application immĂ©diate Ă  la « Une » mĂŞme jour : « InsĂ©curitĂ© : le vrai bilan - Dans la lutte contre la criminalitĂ©, le chef de l’Etat veut mettre le turbo ». Un titre « au-delĂ  des clivages politiques » !

– Haro sur les fonctionnaires. La « Une » du Point du 10 novembre 2004 dĂ©nonce, pas moins, « Le scandale d’Etat  ». Avec cette « accroche » : «  Incroyable ! Les salariĂ©s du privĂ© vont devoir largement mettre la main au portefeuille pour financer les retraites dorĂ©es des salariĂ©s d’EDF. Un tour de passe-passe cautionnĂ© par le ministre de l’Economie, Nicolas Sarkozi ». Imaginez que nous Ă©crivions : «  Incroyable ! Les contribuables vont devoir largement mettre la main au portefeuille pour financer les exonĂ©rations fiscales dont bĂ©nĂ©ficient les journalistes du Point »...

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