Revue de presse qui, en dĂ©pit des omissions, permet de se faire une idĂ©e d’ensemble (complĂ©tĂ©e en « Annexe » par les sommaires des JT de nos glorieuses tĂ©lĂ©visions, relevĂ©s par Philo et Thibault).
Du 15 au 19 mai 2011 : un sommeil peu agité
Ainsi, du dimanche 15 mai au mercredi 18, alors que les mĂ©dias sont en prise Ă bras-le-corps avec « l’affaire DSK », Ă peine quelques dĂ©pĂŞches d’agence filtrent sur les sites de presse en ligne – d’ordinaire plus rĂ©actifs en ce qui concerne l’information internationale.
Le 17 mai, alors que les manifestants occupent depuis deux nuits la place principale de Madrid, rien sur les sites des principaux titres de presse, hormis une dĂ©pĂŞche de l’AFP reproduite sur celui du Figaro (entre autres ?). Euronews, chaĂ®ne d’information spĂ©cialisĂ©e sur les questions europĂ©ennes, produit quant Ă elle un sujet qui Ă©voque assez vaguement une « manifestation contre le plan d’austĂ©ritĂ© » qui serait « apolitique ». Et ce sera tout pour les sites d’information en ligne et a fortiori la presse Ă©crite.
Le 18 mai, alors que les mobilisations font la « une » des principaux titres de la presse espagnole depuis trois jours [2], les mĂ©dias français (qui ne disposent apparemment pas de cette source d’information – barrière de la langue ?) restent d’une remarquable discrĂ©tion. Sur leurs sites, on relève un article de la correspondante de L’Express, plutĂ´t expĂ©ditif sur le mouvement lui-mĂŞme : « Espagne : une jeunesse indignĂ©e dans la rue », une dĂ©pĂŞche de l’AFP (reprise par Lexpress.fr), et avec des illustrations (dont la vidĂ©o d’Euronews… en espagnol) sur Lemonde.fr. Une dĂ©pĂŞche qui affirme, pĂ©remptoire, que les manifestants « portent des revendications très disparates, parfois confuses ».
Un quasi-silence assourdissant est donc de mise, que la revue de presse internationale de France Culture du 18 mai souligne en ces termes : le mouvement est « presque totalement absent, il faut le dire, des pages de la presse française et internationale et pourtant omniprĂ©sent sur toutes les “unes” de toute la presse espagnole. »
Ă€ relever, pourtant, sur le blog de la correspondante de Rue89, un article, qui souligne qu’ « on n’avait pas vu ça depuis le dĂ©but de la dĂ©mocratie » (en 1978). Mais pas de quoi Ă©mouvoir les mĂ©dias plus en vue !
Rendons néanmoins hommage au Parisien, qui s’intéresse, sur son site, dès le 18 mai, à l’Espagne :
Le jeudi 19 mai, après quatre jours d’occupation de la Puerta del Sol, et une mobilisation qui s’étend dans plus de soixante villes en Espagne, l’information est toujours aussi succincte. Ainsi Lexpress.fr (« Par Reuters ») constate : « Poursuite du mouvement des “jeunes indignĂ©s” Ă travers l’Espagne ». Ă€ noter, pourtant, deux articles :
– France-Soir, dans un bref article d’information s’interroge : « Un "printemps espagnol" est-il en train de naĂ®tre ? »
– Libération, dans sa version imprimée, publie un premier article (de moins de 3 000 signes).
Du 20 au 22 mai 2011 : un réveil difficile
Le vendredi 20 mai, soit cinq jours près le début du mouvement, c’est quasiment une mobilisation générale.
– LibĂ©ration.fr, alors que les mobilisations s’amplifient, « complète » son article de la veille par… un portfolio. Le quotidien se rattrapera le lendemain – 21 mai – en publiant un article tout aussi bref que celui du 20 mai – mais au demeurant correct – sur la rĂ©volte de la jeunesse espagnole [3]… Ă€ comparer avec les treize articles (de toutes tailles) sur l’« affaire DSK », ses Ă -cĂ´tĂ©s, ses consĂ©quences…
– Les Echos (grâce Ă son « bureau de Madrid ») est enfin au courant : « Ă€ bout, les Espagnols prennent le pavĂ© et la parole ».
– Lemonde.fr (« avec AFP et Reuters ») constate que « le gouvernement veut interdire les manifestations avant les Ă©lections » et confirme que, dĂ©cidĂ©ment, « les manifestants ont des revendications très disparates, parfois confuses ». Des revendications qu’il est manifestement impossible de mentionner. On apprend pourtant qu’ils « dĂ©noncent le système politique dominĂ© par deux grands partis, socialiste et conservateur, la “corruption des politiciens” ou rĂ©clament plus de justice sociale ». Heureusement, une vidĂ©o d’Euronews complète l’information… Elle est en anglais, alors que la prĂ©cĂ©dente Ă©tait en espagnol : Lemonde.fr est bien un site cosmopolite ! C’est d’un blog associĂ© que provient la plus-value informative : il apprend aux lecteurs que la « grogne » des Espagnols est celle d’un mouvement social « organisĂ© et connectĂ© ».
Enfin, le site du « quotidien de rĂ©fĂ©rence » (privĂ© d’autres sources d’information et de moyens d’enquĂŞter lui-mĂŞme ?) lance un appel Ă tĂ©moignages.

1500 signes sont réservés à chaque témoignage [4].
Mais que deviendraient la presse écrite et la presse en ligne sans les agences de presse ?
– « Vaste mouvement de protestation en Espagne », dĂ©couvre Lepoint.fr [5] : « Source AFP » ;
– Ă€ Madrid, les manifestants dĂ©terminĂ©s Ă braver l’interdiction », annonce 20minutes.fr ou, plus exactement l’AFP… dans la rubrique Économie, sous une publicitĂ© très « contextuelle ».

– Lefigaro.fr (« avec agences ») nous apprend qu’« en Espagne la gĂ©nĂ©ration perdue s’indigne dans la rue ». Si vous cliquez sur ce lien vous dĂ©couvrirez que tel est bien son titre, mais que l’article a changĂ© !
– Lexpress.fr (« par Reuters ») recycle lui aussi une dĂ©pĂŞche. Celle-ci Ă©pouse le point de vue des responsables politiques (pourtant mis en cause par le mouvement) sous ce titre magnifique qui oppose « l’Espagne » aux manifestants (qui, de source bien informĂ©e, seraient… espagnols.

Le samedi 21 mai, veille des élections en Espagne, il est encore temps d’informer. Mais sur quoi ?
Sur le site du Nouvel Obs, un titre occupe enfin la « une »â€¦ pendant quelques heures :

– Sur Leparisien.fr, on peut lire un article sommairement factuel dont le titre nous apprend que c’est la crise – et non les effets qu’ils subissent – que des manifestant illégaux dénoncent. Et pourquoi pas le mauvais temps ?

– Slate.fr, qui a dĂ©couvert – l’expression mĂ©rite dĂ©sormais de figurer dans notre lexique… – le « malaise de la rue » ne s’attarde guère sur ce malaise, puisque c’est la politique des politiques qui l’intĂ©resse.

Dimanche 22 mai : jour d’élections en Espagne. On connaît les résultats. Le lendemain, ce sont eux qui font l’objet de toutes les attentions. Mais ce jour-là et les jours suivants, la presse écrite, imprimée ou en ligne, confirme son indigence : aucune information digne de ce nom sur les aspirations et les revendications des manifestants (si l’on excepte quelques propos saisis de-ci de-là ) ; aucune enquête sur sa dynamique interne, ses débats, son extension au-delà de Madrid.
Le printemps des dépêches, des blogs et… des commentateurs
Après un long sommeil (et ce malgré une mobilisation historique), les grands médias ont donc fini par daigner informer sur le mouvement espagnol… avec les moyens du bord : dépêches, témoignages, blogs. Mais ce réveil signale aussi le réveil des éditorialistes…
Des agences…
Il suffit de parcourir la revue de presse qui précède pour découvrir que, à de rares exceptions près, pour la majorité de la presse et, surtout, de la presse en ligne, la couverture médiatique des mobilisations espagnoles relève davantage d’une compilation de copie de dépêches d’agence… des dépêches d’agence, le cas échéant modifiées, sans que l’on sache d’ailleurs sur quoi ont porté les modifications.
Ă€ cet Ă©gard, les pratiques varient. Sur Lemonde.fr, on reprend les dĂ©pĂŞches en les commentant selon l’humeur : sur les six articles dĂ©diĂ©s au mouvement depuis le 15 mai, quatre sont des reprises de dĂ©pĂŞches d’agence (et signĂ©es « Lemonde.fr avec AFP »). Ă€ la diffĂ©rence de Lefigaro.fr, qui reprend les dĂ©pĂŞches de l’AFP telles quelles : sur les sept articles consacrĂ©s aux mobilisations en Espagne, cinq sont des dĂ©pĂŞches d’agence.
Rares, très rares, sont les articles émanant de correspondants en Espagne, auxquels il est réservé un espace très restreint, pour des articles sommairement informatifs, assortis de quelques témoignages et d’une évocation de l’ambiance.
Des blogs…
Les blogs de journalistes ou les tĂ©moignages de lecteurs se prĂ©sente dĂ©cidĂ©ment comme une source privilĂ©giĂ©e d’information. L’appel Ă contribution, lancĂ© par Lemonde.fr, en est une illustration. Mais d’autres titres ne sont pas en reste. Ainsi, « avec le Plus, Le Nouvel Observateur vous propose une expĂ©rience inĂ©dite d’information. L’objectif est de mettre en valeur les richesses insoupçonnĂ©es du Web en vous faisant participer ». Et parmi les articles proposĂ©s, Nouvelobs.com sĂ©lectionne… une contribution au titre mĂ©dical : « L’Espagne au bord de la crise de nerfs ».
Les sites « indĂ©pendants » ne font pas exception. Au contraire. Ainsi, Rue89 compte parmi les rares sites qui proposent le tĂ©moignage d’une correspondante sur place. Mais parmi les articles dĂ©diĂ©s aux mobilisations (plus d’une dizaine), on compte en rĂ©alitĂ© deux articles Ă©crit par la rĂ©daction, dont un Ă©dito dont le titre surprenant Ă©voque « une rĂ©volution social-dĂ©mocrate ». Enrichissement Ă©ditorial ou cache-misère ? Ce sont les blogs associĂ©s qui ont le plus contribuĂ©.
Et des penseurs
C’est donc sur la base d’une information raréfiée et d’enquêtes quasi-inexistantes que les commentateurs commentèrent avec la hauteur de vue qui sied à leur fonction. Après une semaine de mobilisation, il était temps que les experts expertisent et se répandent en généralités générales que n’importe qui aurait pu énoncer. Quant aux chroniqueurs et éditorialistes…
– Dès le 20 mai, Pierre Rousselin, directeur adjoint de la rĂ©daction du Figaro, proposait son « analyse » – c’est le surtitre –, dont il suffit de livrer le titre pour en deviner le contenu : « L’inquiĂ©tant "printemps" espagnol ».
– Le Monde a, lui, pris le temps de la rĂ©flexion. Il faut attendre le 23 mai pour que le donneur de leçons tire « la leçon de "los indignados" ». En souvenir sans doute de ses Ă©tudes, l’éditorialiste anonyme pontifie notamment ainsi : « Les critiques qui, ailleurs en Europe, trouvent un dĂ©bouchĂ© politique dans des mouvements d’extrĂŞme droite populistes accouchent, Ă Madrid, Barcelone ou SĂ©ville, de propositions aux allures de mĂ©moires d’Ă©tudiants en sciences politiques : rĂ©forme de la loi Ă©lectorale, du SĂ©nat, critique du bipartisme. » Sourire ? Évidemment, le correcteur de mĂ©moires de Sciences Po a « oubliĂ© » la quasi-totalitĂ© des autres revendications !
- Recueillons pour finir l’oracle du plus prestigieux de nos chroniqueurs, omniprésent dans la presse écrite, mais qui, le 24 mai, délivrait son important message sur RTL.
Un mélange de paternalisme compréhensif et de condescendance méprisante (qui tient en quelques mots) :
« C’est ce qu’on appelle “le mouvement du 15 mai”, c’est-Ă -dire l’occupation, dans Ă peu près cent cinquante villes, des principales places publiques, de façon extrĂŞmement pacifique, avec des discussions sur des propositions, il faut bien le dire, plutĂ´t fumeuses. Mais, nĂ©anmoins, bon, ce sont des jeunes et ce sont des professions libĂ©rales qui s’inquiètent pour l’avenir. Et, du coup, on a vu hier le roi Juan Carlos qui parle très rarement de politique et qui a pris la parole en public pour dire que la question de l’emploi des jeunes, ça devenait une prioritĂ© pour les Espagnols et qu’il fallait commencer Ă trouver des solutions. »
Puisque c’est le roi qui le dit, et qu’Alain Duhamel n’est jamais fumeux, nous lui laisserons, provisoirement, le mot de la fin.
Frédéric Lemaire, Henri Maler et Julien Salingue
(avec Philo et Thibault)
Annexes
- Du côté des télévisions (15/22 mai)
- Du côté des la presse écrite (23-24 mai)
I. Du côté des télévisions, le volcan DSK enfume le reste de l’actualité
Comme en tĂ©moignent les relevĂ©s effectuĂ©s par Philo et Thibault, lors des JT de TF1 et de France 2, sur la pĂ©riode allant du 15 au 23 mai, le moins que l’on puisse dire est que l’Espagne n’a pas Ă©tĂ© au cĹ“ur des prĂ©occupations des journaux tĂ©lĂ©visĂ©s. Un indice : entre le 16 et le 22 mai inclus, France 2 a consacrĂ©, sur les 280 min des JT de 20 heures, pas moins de 154 min Ă « l’affaire DSK » contre… 8 min Ă la mobilisation historique qui secoue l’Espagne. Quant Ă TF1...
Découvrez ici le contenu fabuleux de minutes (presque...) aussi historiques que la mobilisation.
II . Du côté des la presse écrite (23-24 mai)
Quelques fragments…
Libération enquête sur le terrain
Le 24 mai, le quotidien fait sa « une » sur les mobilisations en Espagne. Un long article, d’une journaliste « en intĂ©rim Ă Madrid », nous offre un aperçu des informations jugĂ©es comme prioritaires : « Au menu du jour, fabada asturienne (sorte de cassoulet) et lentilles, en fonction des rĂ©serves de l’épicerie alimentĂ©e par les dons des sympathisants » ; « Certains finissent leur nuit sur un bout de sofa esquintĂ©, d’autres sont dĂ©jĂ Ă la guitare » ; « "Tu votes, tu votes, toute ta vie… et qu’est-ce qui se passe ? Rien […]", s’enflamme une blonde, la quarantaine, en robe fleurie et perchĂ©e sur des sandales Ă talon vertigineux. Zazu, cheveux rouges et pantalons de treillis, Ă©tudiante en psychologie, tente de faire baisser le ton ». Contenu des assiettes, couleur des cheveux, tenues vestimentaires… on saura tout. Il ne manque plus que les revendications des manifestants !
Les simples témoins du Figaro
Le 24 mai, Le Figaro publie sur son site les « tĂ©moignages » de quelques « internautes du Figaro.fr espagnols ou expatriĂ©s en Espagne ». Extraits :
- « MĂ©fiants envers leur gouvernement et les partis d’opposition, beaucoup, Ă l’image d’Antoine de Fontanges, estiment qu’il est “normal que les Espagnols se plaignent de la situation mais l’absence de cohĂ©rence dans les diffĂ©rentes revendications font plutĂ´t penser Ă une manipulation politique”. »
- « “Toutes les personnes avec lesquelles je m’entretiens ne comprennent rien Ă ce mouvement, sorti comme ça, du jour au lendemain”, explique l’internaute espagnol Jacinto L., retraitĂ© aux Canaries. “Dans mon quartier, les gens se fichent de ce mouvement”, renchĂ©rit l’internaute espagnol SerafĂn G., retraitĂ© de Madrid ».
- « Discours confus, revendications multiples, suspicion d’un mouvement politisé… Au final, la jeunesse espagnole semble avoir du mal Ă se faire entendre. “Sur le fond ils ont raison mais on a l’impression qu’ils ont voulu braver les institutions pour imiter les rĂ©volutions arabes”, compare SerafĂn G. Du mĂŞme avis, Antoine de Fontanges imagine que “les manifestants se sont sentis un moment comme ceux de la place Tahir, mais c’est plutĂ´t de la Foire du TrĂ´ne dont il s’agit !” »
La « rue espagnole » a parlĂ© : et elle n’est frĂ©quentĂ©e que par des lecteurs du Figaro.fr.
Lemonde.fr pose les bonnes questions
Le 23 mai, le site du quotidien propose une interview de « Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur spĂ©cialiste de l’Espagne Ă l’Iris ». Voici la liste (exhaustive) des questions posĂ©es au chercheur, qui donne une idĂ©e des prĂ©occupations du quotidien du soir : « Les rĂ©sultats des Ă©lections locales de dimanche Ă©taient-ils attendus ? » ; « Comment expliquer cet Ă©chec cuisant des socialistes ? » ; « Le scrutin ne traduit donc pas une droitisation du pays… » ; « Le mouvement de contestation qui touche l’Espagne depuis le 15 mai a-t-il eu des consĂ©quences sur le vote ? » ; « Comment le scrutin va-t-il redessiner les rapports de force entre les partis et en leur sein ? » ; « Le mouvement du 15-Mai peut-il perdurer jusqu’aux Ă©lections de 2012 ? »
Le « mouvement » n’a donc d’intĂ©rĂŞt que du point de vue de ses consĂ©quences Ă©lectorales…