Caroline Lensing-Hebben s’appuie, pour l’essentiel, sur un corpus d’entretiens avec 34 « enquĂŞtĂ©s » (reprĂ©sentants les diverses disciplines des sciences humaines et sociales) qu’elle distribue en deux groupes qu’elle dĂ©signe ainsi : « La MinoritĂ© visible » (26 chercheurs parmi les plus mĂ©diatisĂ©s et « La « MajoritĂ© silencieuse » (8 reprĂ©sentants parmi les chercheurs les moins mĂ©diatisĂ©s). Sur cette base, en s’efforçant de problĂ©matiser les discours de ces tĂ©moins et acteurs, Caroline Lensing-Hebben parcourt les diverses faces de la mĂ©diatisation.
(1) Le premier chapitre – « Genèse d’une mĂ©diatisation. L’entrĂ©e du chercheur dans le cercle » – est consacrĂ© aux « dĂ©terminants des chances d’accès aux positions occupĂ©es dans l’espace mĂ©diatique ». Parmi tous ceux que mentionne l’auteure, on retiendra : le poids des titres et institutions de rĂ©fĂ©rence, l’importance des qualitĂ©s et propriĂ©tĂ©s requises pour ĂŞtre un « bon client », la fonction des « listes » de ces « bons clients ». Mais on retiendra aussi, et notamment, l’ajustement de Sciences Po et des sondologues aux attentes des journalistes politiques, ou la primautĂ© de la performance mĂ©diatique sur les compĂ©tences scientifiques. Et surtout, bien que cet aspect eĂ»t peut-ĂŞtre mĂ©ritĂ© une Ă©tude plus poussĂ©e (et plus tranchante), le rĂ´le des propriĂ©tĂ©s sociales, intellectuelles et politiques comme facteurs d’affinitĂ©s et de discriminations.
(2) Le chapitre 2 – « Paroles d’experts » – s’efforce de cerner ce que recouvrent les figures de « l’expert » et « de « intellectuel » et les dĂ©nominations correspondantes, la place qui est attribuĂ©e Ă l’expertise ( « les experts au chevet d’un journalisme en perte de compĂ©tence », leur rĂ´le d’accompagnement ou de caution, leur activitĂ© hors antenne, etc.), les qualifications et les fonctions que les chercheurs sollicitĂ©s s’attribuent, entre l’expert spĂ©cifique et l’intellectuel universel.
(3) Le chapitre 3 – « Vulgarisation scientifique dans l’audiovisuel » – s’arrĂŞte, comme le suggère son titre, sur les conditions, les modalitĂ©s et les contradictions de la vulgarisation scientifique dans l’espace mĂ©diatique. Faut-il, et comment, mettre Ă la disposition du plus grand nombre ce qui n’est pas naturellement accessible ? Si la vulgarisation a fait l’objet d’une « suspicion historique », elle s’impose dĂ©sormais. Mais au prix de tensions entre la logique scientifique et la logique mĂ©diatique, diffĂ©remment assumĂ©es par les chercheurs.
(4) Le chapitre 4 – « Les raisons de leur course Ă la mĂ©diatisation » – revient sur l’accès Ă la mĂ©diatisation en s’intĂ©ressant aux « motivations qui incitent les chercheurs Ă investir l’espace mĂ©diatique malgrĂ© l’ensemble de contraintes Ă l’œuvre pour un scientifique ». La lecture de l’ouvrage de Caroline Lensing-Hebben invite Ă distribuer les raisons invoquĂ©es et les motifs rĂ©els entre les motivations scientifiques, civiques, morales ou politiques et ceux qui reposent sur la recherche d’avantages moins dĂ©sintĂ©ressĂ©s. Parmi les premiers, on relèvera, entre autres, le « dĂ©sir de faire partager les rĂ©sultats de la recherche par-delĂ la communautĂ© des initiĂ©s », la tentative de rĂ©pondre Ă la « taraudante question de l’utilitĂ© », la volontĂ© d’ « agir dans la citĂ© » et d’exercer une influence. Quant au second genre de motifs, ils relèvent de la recherche de rĂ©tributions symboliques (la notoriĂ©tĂ© et ses effets) ou matĂ©rielles (des rĂ©munĂ©rations complĂ©mentaires).
(5) Le chapitre 5 – « Le savant et le politique » – s’interroge sur « les usages politiques des travaux scientifiques dans les mĂ©dias » et parcourt les diverses figures et postures des chercheurs face Ă l’engagement politique : de ceux qui s’imposent ou qui revendiquent un devoir de rĂ©serve Ă ceux qui affirment leur engagement, scientifiquement fondĂ© selon certains d’entre eux et plus ou moins occasionnel. On relèvera ici que le positionnement politique (ou le non positionnement) revendiquĂ© sont loin d’être indĂ©pendants du contenu et de la validitĂ© scientifiques des travaux des chercheurs. Mais ceci est une autre affaire…
Une critique académique soulignerait sans doute les défauts de la méthodologie, l’éclectisme des références sociologiques, les maladresses de l’exposition. Mais une critique généreuse retiendra d’abord que cet ouvrage offre une ample matière à réflexion. Une critique dans la mêlée, comme celle que pratique Acrimed, pourra s’y approvisionner en munitions.
Henri Maler