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Lire : Le journalisme ou le professionnalisme du flou, de Denis Ruellan

par Henri Maler,

Présentation, résumé et sommaire du livre de Denis Ruellan Le journalisme ou le professionnalisme du flou [1], dont l’édition de 2007 complète la première édition parue en 1993.

Qu’est-ce que le journalisme et, plus exactement, le journalisme professionnel ? Alors que cette question n’a jamais reçu de réponse fermée et durable, elle est relancée par la montée en puissance d’internet et la crise que traverse la presse écrite imprimée.

Le journalisme est de longue date une profession diversifiée, voire morcelée entre plusieurs « familles ». Ses limites, historiquement mouvantes et toujours instables, semblent devoir être aujourd’hui redessinées par de nouvelles figures de journalisme citoyen ou de journalisme participatif. Cette déstabilisation est-elle une menace ou une chance ? Souvent, les journalistes professionnels réagissent en revendiquant leur professionnalisme. « Professionnalisme » pris dans un double sens : dans le sens – tautologique – de l’exercice du journalisme comme une profession salariée ; dans le sens – normatif – de la maîtrise d’un ensemble de savoirs et de savoir-faire.

Or les critères de délimitation de la profession (hormis ceux d’attribution de la carte de presse, et encore…) comme les compétences mobilisées pour l’exercer sont beaucoup plus flous qu’il n’y paraît ou qu’on le prétend. Mais ce « « flou », loin d’être le signe d’un défaut ou une défaillance, peut et doit être considéré comme constitutif et créatif : telle est la thèse que soutient Denis Ruellan dans Le journalisme ou le professionnalisme du flou.

On comprend l’intérêt particulier que l’on peut trouver à le lire aujourd’hui (et d’en proposer ici un simple résumé) quand les limites de la profession et la définition des compétences requises pour l’exercer semblent plus « floues » que jamais.

Un résumé

L’introduction du livre, parmi les « intuitions » qu’elle mentionne (Avant-propos : deux intuitions et une conviction), évoque celle-ci : un détour parmi les représentations cinématographiques des journalistes pourrait permettre d’aborder ce qu’ils sont.

L’auteur commence donc par analyser la représentation des grands reporters dans le cinéma. (Chapitre 1 : Mythologies du journaliste), Conclusion de cette analyse ? « […] à l’opposé des exégèses courantes, le cinéma ne définit pas le professionnalisme en termes de normes, de contrôles, de processus de formation, de listes de compétences, de règles déontologiques. Il le rapporte à des manières de faire, à des usages, à des médiations entre l’individu et sa pratique ». D’où l’hypothèse suivante : le journalisme de reportage « est fait de flou », compris non comme « un flottement incontrôlé des conceptions et des pratiques », mais comme un fondement du professionnalisme.

Puis le livre se déploie en deux parties :
- La première (chapitres 2 et 3) porte essentiellement sur la délimitation du journalisme comme profession : sa dynamique interne et sa discrimination externe.
- La deuxième partie (chapitre 4, 5, et 6) porte sur les savoirs et les pratiques professionnelles qui permettent ou permettraient de définir le professionnalisme.

I. Profession

- Comment aborder la profession de journaliste et le professionnalisme qu’elle revendique (Chapitre 2 : Profession et professionnalisme) ?

La sociologie fonctionnaliste s’efforce de définir les professions par les fonctions sociales qu’elles remplissent : approche discutable en général, mais surtout peu appropriée s’agissant du journalisme. Si l’on se tourne vers une approche des professions par les organisations dont elles se dotent, le compte n’y est pas non plus. Pour qu’une activité puisse prétendre se constituer comme profession et, à ce titre, revendiquer le monopole de son exercice professionnel, elle doit satisfaire des exigences précises : de formation, de contrôle de l’activité et de ses frontières, d’extension par l’annexion de nouveaux champs de pratiques. Mais, avant d’examiner comment les journalistes affrontent ces exigences, Denis Ruellan, s’appuyant sur les remarques de Luc Boltanski sur les cadres, souligne que c’est souvent l’imprécision des limites d’un groupe qui peut garantir sa pérennité. En ce sens, l’indétermination est productive.

- Or si on cherche ce qui pourrait permettre de circonscrire la profession de journaliste (Chapitre 3 : L’espace professionnel des journalistes français), il apparaît qu’une telle indétermination demeure en dépit des tentatives de délimitation de la profession, particulièrement dans l’entre-deux guerres.

D’abord, les tentatives pour définir une formation spécifique des journalistes, qui ont vu s’affronter plusieurs conceptions résumées par l’auteur, ont laissé cette formation ouverte. Ensuite, les tentatives de fermeture de la profession par le tracé de frontières entre « le libéral amateur » et « le salarié professionnel » ne se sont pas traduites par une limitation franche de l’accès au travail. En particulier, la tentative de constitution d’un ordre des journalistes qui prolongeait les visées de fermeture s’est concrétisé par… l’instauration d’une carte professionnelle dont le rôle – toujours en débat – dans la régulation de l’activité journalistique ne permet pas de fermer véritablement l’accès au journalisme. « Mur de paille » sur le plan juridique, la carte de presse joue pourtant un rôle essentiel, comme instrument de démarcation symbolique (conforté par le mythe de la garantie qu’elle apporterait). « Dynamique du flou », puisque, avec la carte de presse notamment, « la fiction d’un espace fermé contribue à la production d’une identité sociale. »

Et si le flou était « constitutif tout court » ? Tel est l’hypothèse centrale de Denis Ruellan : « Si, en soi, le journalisme était un savoir professionnel flou » ? C’est cette hypothèse que vérifie la deuxième partie de l’ouvrage.

II. Professionnalisme

L’affirmation ressemble à une pure tautologie : un professionnel doit faire preuve de professionnalisme ; c’est le professionnalisme qui définit une profession. En quoi consiste ce professionnalisme ? C’est ce que l’auteur essaie d’appréhender en proposant trois approches du reportage, compris comme le genre majeur du journalisme.

- Une première approche – préliminaire – propose (Chapitre 4 : Aux origines du journalisme, le reportage) de défaire le mythe, propagé par l’école libérale, de l’origine étatsunienne du reportage.

En effet, le reportage porte « l’empreinte du XIXe siècle » et de genres antérieurs aux apports étatsuniens. De surcroît, ses méthodes ont été influencées par « l’apport de la littérature et de la sociologie », et en particulier par « la contribution des naturalistes » (Zola, notamment) : « En se répandant dans les journaux qui bientôt les ont imités, ils [les naturalistes] ont donné l’impulsion à une nouvelle pratique journalistique qui fut appelée généralement reportage (et parfois enquête), et qui, bientôt, devait leur échapper, et les oublier. » Autrement dit : « Transfert et oubli ». Reste à savoir pourquoi : pourquoi de la dualité des influences – étatsunienne et française – le discours professionnel n’a-t-il retenu que l’influence étatsunienne… et « l’exposé des techniques du journalisme inspirées des doctrines issues d’outre-Atlantique » [2] ? Ce qui renvoie à cette autre question : « Quelle est la réalité de cette technicité du reportage » ?

- Une deuxième approche du « professionnalisme » (Chapitre 5 : Rationalisation de l’information) s’efforce précisément de répondre à cette question et à vérifier cette prétendue technicité par un examen de ce qu’enseignent les ouvrages de pédagogie du journalisme et de ce que l’on peut retenir du rôle joué par la technique.

À parcourir « un siècle de pédagogie », on relève, certes, un « glissement sémantique » du reporter-médiateur au reporter-témoin (un « témoin actif », un reporter-acteur), mais sans que changent les arguments avancés par les pédagogues qui font du reporter « un personnage sensuel, si possible talentueux », dont la fonction est d’abord de « transmettre des sensations ». On comprend dès lors que la technique remplit « un rôle croissant et contradictoire » qui se traduit par « un discours ambivalent qui, d’une part tente de fonder la reconnaissance d’une compétence spécifique sur des savoirs techniques et, d’autre part ne cesse d’en souligner les limites sur le plan de l’efficacité productive ». En pratique, la technique ne joue qu’« un rôle relatif », notamment parce que la pratique journalistique doit faire face à une double exigence de cohérence et d’originalité, une double exigence dont rend compte la notion d’« angle ».

L’auteur propose de définir l’angle comme « la décision et la manière, propre à un journaliste, d’interroger la complexité du réel, de choisir les questions et leur forme. » Or l’analyse des « procédés angulaires » met en évidence que ceux-ci sont très peu codifiables. Dès lors, de l’examen des rapports entre « rationalité technique et espace professionnel », il ressort la conclusion suivante : « le discours sur la technique n’est qu’une façade qui a servi à la structuration du groupe, mais qui ne correspond pas à une réalité dominante des processus de production ».

- Une troisième approche du « professionnalisme » (Chapitre 6 : Rhétoriques : le terrain et la feuille blanche) propose, après les efforts précédents pour « chasser de vieilles chimères », de revenir à ce que font effectivement les journalistes, sur la base d’entretiens avec vingt reporters, en distinguant deux phases : « la phase amont qui correspond au moment de la préparation de l’enquête sur le terrain ; la phase aval quand le reportage s’attache à restituer ce qu’il a recueilli ». Chaque reporter, bien qu’il pratique ces deux phases, « raconte sa pratique en insistant préférentiellement » sur l’une d’entre elles : le terrain ou la feuille blanche. De là deux « rhétoriques ».

- Les rhétoriques de l’amont (l’enquête), en mettant l’accent sur le terrain, revendiquent « l’immédiateté » (la présence au cœur de l’événement), « l’implication » (poussée jusqu’à l’identification), la « proximité » (qui n’exclut pas la reconstruction).
- Les rhétoriques de l’aval (l’examen), en insistant sur la feuille blanche, privilégient la « distance réflexive ». Mais « les demi-certitudes » l’emportent sur la référence positiviste qui prétend que des techniques appropriées permettent de restituer la réalité. Le journalisme se présente alors comme une « quête perpétuelle au cours de laquelle le journaliste utilisera les armes qu’il s’est choisies et parfois forgées lui-même : le doute, la précision, la conviction  » (et que l’auteur examine successivement).

Sur ces rhétoriques et ces pratiques (comme sur l’ensemble de l’ouvrage), un résumé, (forcément très réducteur) ne peut être qu’une invitation à lire le livre lui-même....

* Conclusion et suites

... Qui s’achève par la conclusion de sa première édition et un résumé du chemin parcouru depuis.

- De la conclusion de 1993 (Le flou, constitutif et productif) on retiendra le dernier paragraphe :

« Dès lors que l’on renonce à analyser l’activité journalistique selon les critères professionnalistes usuels (déontologie, fermeture du groupe, technicité, codification des procédures) et que l’on préfère s’attacher aux qualités proprement dynamiques propres au groupe (que sont l’imprécision des frontières et la créativité des modes de production), le journalisme apparaît dans toute sa riche spécificité : un métier dont l’original intérêt et dans sa capacité de produire rapidement un discours attractif, éphémère et imprécis par nécessité sur ce qui a été », avec les moyens qu’il juge utiles et des procédures que lui seul apprécie : le flou est productif. »

- Des « suites » rédigées en 2007 (Flou, dispersion et ordinaire du journalisme), on retiendra cette invitation :

« La recherche sur le journalisme doit désormais se tourner vers ce fait majeur, nouveau par l’ampleur qu’il prend en profitant des disponibilités technologiques : l’irruption du public journaliste, cette singularisation de l’acte de produire et de diffuser de l’information dont se saisissent les individus dans des pratiques variées ; celle-ci peuvent être incorporées par les médias de masse […] ; elles sont aussi souvent déliées des espaces traditionnels, affranchies de la tutelle technologique et financière qui maintient l’autorité du groupe professionnel et des éditeurs. »


Henri Maler


Au sommaire

Avant-propos : deux intuitions et une conviction

Chapitre 1 : Mythologies du journaliste
Le stéréotype immédiat – Le privilège de l’outil – Ouvert, dangereux et créatif – La tentation du réel.

Chapitre 2 : Profession et professionnalisme
Professions et fonctions sociales – Professionnalisme et organisations – Professionnalisme et monopoles : la formation, le contrôle de l’activité et de ses frontières, L’extension – L’indétermination productive.

Chapitre 3 : L’espace professionnel des journalistes français.
Une formation ouverte – Libéral amateur ou salarié professionnel – L’ordre des journalistes – Fiction de l’espace – La dynamique du flou.

Chapitre 4 : Aux origines du journalisme, le reportage.
L’empreinte du XIXe siècle – L’apport de la littérature et de la sociologie – La contribution des naturalistes – Transfert et oubli.

Chapitre 5 : Rationalisation de l’information
Un siècle de pédagogie – La technique un rôle croissant et contradictoire – l technique, un rôle relatif – Procédés angulaires – Rationalité technique et espace professionnel.

Chapitre 6 : Rhétoriques : le terrain et la feuille blanche
Rhétoriques de l’amont : L’immédiateté ; l’implication, La proximité.- Rhétoriques de l’aval : les demi-certitudes, le doute méthodologiques, la précision, les convictions

Conclusion (1993). Le flou, constitutif et productif

Suites (2007). Flou, dispersion et ordinaire du journalisme
Interdiscours et dispersion - invention permanente – Public journaliste ou ordinaire du journalisme

Bibliographie.

 

Notes

[1Aux Presses Universitaires de Grenoble, 2007, 232 p. 21 euros.

[2Des techniques dont la plus connue est le paradigme des cinq W : who, what, when, where, why.

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