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Lire : La fin des journaux et l’avenir de l’information, de Bernard Poulet

par Henri Maler,

Au moment où la presse généraliste imprimée traverse une crise économique et éditoriale qui n’a guère de précédent et dont l’issue est plus qu’incertaine, on ne peut que recommander la lecture du livre de Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information [1], qui propose un diagnostic précis sur l’état de la presse écrite et de l’information et un pronostic alarmé sur son avenir.

On se bornera ici à résumer quelques idées-forces de l’ouvrage ou, plus exactement, celles que nous avons retenues. Toutes méritent des discussions que n’entame pas ce compte-rendu inévitablement réducteur, dans lequel nous tairons nos désaccords.

Le livre de Bernard Poulet s’ouvre sur un chapitre dont le titre vaut résumé de l’ensemble (Chapitre I : Peut-être est-il temps de paniquer). Pourquoi paniquer ? Parce que les patrons et analystes étatsuniens (abondamment cités) laissent présager un sombre avenir pour la presse écrite imprimée aux Etats-Unis. Parce que la situation française – l’exception française – est encore pire. Les journaux sont de « grands corps malades » dans les autres pays européens aussi.

Partant de là, le livre multiplie les approches (plus ou moins distinctes) d’une époque de transition qui ébranle les supports techniques, les modèles économiques, les contenus éditoriaux, les usages sociaux des divers types de médias. On peut résumer ces approches ainsi…

I. La crise du modèle économique de la presse écrite

La presse écrite imprimée a vécu sur un modèle économique qui reposait sur l’existence d’un double marché : celui de la publicité et celui des lecteurs. Côté publicité, ça ne va pas très fort…

(1). Le financement de la presse écrite payante par la publicité traverse une crise grave et peut-être définitive (Chapitre II : Publicité : les journaux asphyxiés) provoquée par la chute des revenus publicitaires, la migration de la publicité vers d’autres supports et en particulier vers Internet, « seul média à voir sa part de marché réellement augmenter »  : une migration qui se double d’une affectation de la publicité à d’autres contenus que l’information. Bref, solidement étayée par de nombreuses données, que nous ne pouvons pas reproduire ici, l’analyse de Bernard Poulet diagnostique : « les annonceurs ne financent plus l’information » - et pronostique : « Certaines formes de presse vont disparaître », à l’heure du « tout numérique ».

(2). De cette emprise croissante d’Internet, Google est l’acteur le plus important (Chapitre III. La machine Google). Google est à la fois « le plus gros succès de l’ère numérique » et « la plus grande régie publicitaire du monde ». Non seulement Google absorbe une part croissante des investissements publicitaires sur Internet [2], mais la machine Google pénètre d’autres marchés (celui des navigateurs avec Chrome, celui des systèmes d’exploitation avec Androïd, celui des télécommunications avec un satellite exclusif), se lance dans la mesure d’audience avec Ad Planner, une encyclopédie en ligne (Knol), et multiplie les services qui permettent de drainer des informations sur les utilisateurs (Googler Health, Gmail) et, partant, de « cibler » la publicité.

Et comme le lectorat payant de la presse généraliste nationale ne cesse de décroître…

II. La crise de l’information raisonnée

(1) Déjà abordée sous l’angle de la crise du modèle économique et de l’emprise de Google, la crise de l’information n’est pas seulement leur conséquence (Chapitre IV. Qu’est-ce que l’information). Sans doute n’a-t-il jamais existé un âge d’or de la qualité de l’information. Mais certaines formes de l’information de qualité, déjà compromises, sont menacées : à commencer par celles qui relèvent du journalisme d’enquête et de rubrique. Plusieurs processus contribuent à accroître cette menace. Du côté du financement, déjà évoqués : l’affaiblissement des budgets publicitaires de la presse écrite imprimée, les modalités de l’affectation de la publicité dans la presse numérique, ainsi que le financement de la gratuité (voir plus loin). Du côté d’Internet, prévalent, particulièrement sur les blogs, non l’information construite, mais une surabondance de commentaires.

(2) Cette crise de l’information raisonnée est surtout celle d’un rôle des médias. (Chapitre V. L’éclatement de la scène publique commune). Bernard Poulet examine ici l’affaiblissement du « pouvoir des médias », en entendant par là l’affaiblissement du rôle qu’ils ont joué dans la vie politique : « Quand les médias faisaient de la politique ». Or ils auraient plus ou moins cessé d’en faire, soutient l’auteur, qui entend par politique la contribution au débat public. Deux phénomènes ont concouru à ses yeux à ce (relatif) effacement : la puissance de la télévision (qui a contribué à des formes fâcheuses de désacralisation de la politique) et le journalisme d’investigation façon Le Monde de l’ère Plenel (dont le triomphe s’est avéré « dangereux » pour la politique elle-même). Bref, « Les médias contre les politiques ».

III. Des transformations plus profondes ?

Partant de ce double diagnostic ou de ce diagnostic d’une double crise - la crise économique et la crise éditoriale de la presse écrite imprimée –, Bernard Poulet l’inscrit dans une analyse d’autres transformations qui mettent en évidence que cette double crise résulte de la désaffection publicitaire et de la désaffection du public.

(1) Des mutations de type anthropologique (Chapitre V. Une société en pleine mutation), puisque se dessinent, selon l’auteur, « une autre façon de penser  », « une autre façon de lire », « une autre façon d’être en société » qui affectent ou menacent la lecture de la presse imprimée. « Le triomphe de la culture jeune » accroît la désaffection de plus en plus grande des jeunes à l’égard de l’information telle que l’auteur la comprend.

(2) A quoi « s’ajoutent » les effets de la « culture de la gratuité » (Chapitre VII. Le gratuit peut rapporter gros). Une gratuité qui profite (au sens strict) à quelques-uns, mais qui, en l’état, est ruineuse pour la presse et l’information, du moins pour l’information de qualité.

(3) Internet, enfin, produirait des illusions qui ne sont pas sans conséquences (Chapitre VIII. L’idéologie d’Internet). L’auteur manifeste alors plus que son scepticisme sous forme d’une série de questions que voici : « Le retour de l’utopie ? – Le triomphe démocratique ? Un monde sans experts ? – Tous journalistes ? […] L’intelligence des foules ? – Une « longue traîne » un peu courte ? – Post-modernes ou post-humains ? »

Le dernier chapitre (Chapitre IX. Survivre, mourir, renaître) et la conclusion (« Non, sire, c’est une révolution ! ») explorent les nouvelles tendances qui s’affirment, les solutions qui s’esquissent, à l’heure des « expérimentations tous azimuts ». Retenons l’identification d’un risque majeur : celui d’une polarisation, socialement marquée, entre le « haut de gamme » et le « bas de gamme ». Et l’affirmation d’une nécessité : celle d’un service public de l’information.

Henri Maler

 

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Notes

[1Le débat/Gallimard, janvier 2009, 217 p., 15,90 euros.

[2Et multiplier les « outils » pour ce faire : le système d’enchères AdWords, la régie d’espace AdSense, DoubleClick et le partage des revenus publicitaires avec d’autres médias.

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