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Les suicides de clandestins ne sont pas suffisamment médiatiques

par Christiane Restier-Melleray,

En concentrant les attentions sur des événements secondaires ou spectaculaires, les faits-divers font diversion et cultivent le consensus fondé sur l’émotion. Généralement... Il est, en effet, des questions sociales qui peuvent être éclairées par les faits-divers. Mais encore faut-il que leur traitement ne soit pas désinvolte... Ainsi, certains suicides (faits-divers privilégiés par les médias) semblent avoir plus de valeur journalistique -ou/et politique ?- que d’autres. Deux exemples récents permettent de toucher du doigt ce qui peut leur conférer, ou non, une valeur médiatique.

Qui peut ignorer qu’un accusé s’est suicidé par balle en Cour d’Assises à Laon dans la nuit du 13 au 14 juin 2007 tant cela a été martelé par l’ensemble des médias ?

Tous les quotidiens nationaux du 15 juin ont commenté l’affaire : Libération, La Croix, L’Humanité, Le Figaro (3 articles), Le Monde (qui reviendra aussi sur cette affaire le lendemain), mais aussi les gratuits parisiens comme Métro, 20 Minutes et Matin Plus. Tous les journaux télévisés du même jour y sont revenus et ce, non seulement dans le journal de mi-journée, mais aussi au 20 heures (qu’il s’agisse de TF1, France 2 ou France 3). On pourrait sans doute faire le même constat en passant en revue la presse quotidienne régionale ou les radios publiques et privées. Les citoyens sauront gré aux médias d’avoir accordé de l’importance à ce fait-divers alors que la politique de la justice est une question à l’ordre du jour du nouveau gouvernement.

Mais une autre question peut sembler tout aussi importante aujourd’hui : celle de l’immigration. Et, à ce titre, un autre fait aurait pu être évoqué. « Un Marocain se suicide au centre de rétention administrative de Bordeaux »  : ainsi intitulée, la dépêche AFP en date du 12 juin 2007 (21h27) aurait pu être reprise : « Un Marocain de 27 ans s’est suicidé mardi au centre de rétention administrative de Bordeaux, situé dans les locaux du commissariat central, a indiqué à l’AFP le procureur de la République, confirmant une information parvenue de source associative. Âgé de 27 ans et interpellé le 30 mai en situation irrégulière à Bordeaux, le jeune homme a été retrouvé pendu avec une serviette dans les douches du centre de rétention à 16H55 [...]. Sous le coup d’un arrêté de reconduite à la frontière émis par la préfecture de la Gironde, la victime, qui n’avait "pas de famille en France", selon le procureur, avait reçu dans la journée la visite d’un membre du consulat marocain, qui avait délivré un sauf-conduit, préalable à son expulsion du territoire national. Bien qu’aucune "trace suspecte" n’ait été relevée sur le corps du jeune homme, une autopsie aura lieu mercredi à 14H00 et une enquête a été confiée à la brigade criminelle de la Sûreté départementale. »

Les journalistes disposaient aussi d’une seconde dépêche AFP en date du 13 juin 2007 à 19h41 mentionnant un « Rassemblement à Bordeaux après le suicide d’un clandestin marocain » et précisant « Réunis à l’appel du Réseau éducation sans frontières, RESF-33 et de diverses associations, les manifestants ont réclamé la "fermeture des centres de rétention", dans lesquels les immigrés clandestins sont retenus "dans des conditions inhumaines", a expliqué Claude Mellier, conseillère municipale communiste. » Après le rappel des faits, la dépêche reprenait les déclarations de cette élue : « Ils sont traités comme des détenus, sans en avoir les droits » et celle d’un membre du RESF, visiteur au centre de rétention : « 20 des 23 à 24 retenus refusent de s’alimenter depuis hier (mardi) soir ». Il ajoutait : « Ils vivent dans des chambres de quatre, sur des lits superposés, sans frigo, sans pendule, sans ouverture sur l’extérieur et on leur a interdit de détenir des téléphones portables ». La seconde dépêche se terminait sur les mots d’ordre de la manifestation « Etrangers pourchassés, liberté en danger » et « Fermeture des centres de rétention ».

Qui a bien pu en entendre parler ? A l’exception d’un entrefilet dans l’Humanité, ce sont seulement les éditions de la presse et de la télévision locales qui en ont fait état : Sud-Ouest (2 articles le 14 juin : « Quartier du désespoir » et « Manifestation après le suicide du Marocain »), Métro (à Bordeaux) (« Émotion après la mort d’un sans-papiers. La polémique sur la question de l’immigration est relancée »), Bordeaux 7 (« Immigration : 100 personnes manifestent après le suicide d’un jeune marocain ») et 20 Minutes (à Bordeaux) (« un Marocain sur le point d’être expulsé se suicide ») mais aussi France3 qui a abordé la question mais dans son édition locale du 19-20 le 13 juin.

A problème local (qu’y a-t-il de plus typiquement local que le suicide d’un jeune clandestin marocain à Bordeaux ?), traitement journalistique local nous rétorquera-t-on. Au moment où le Ministre chargé de la politique d’immigration met en place une politique de refoulement des clandestins et demande aux officiers de police et aux juges de fonctionner aux quotas, le suicide d’un clandestin détenu dans de telles conditions aurait pourtant pu alimenter la réflexion citoyenne tout aussi judicieusement que le suicide de Laon donnait à réfléchir sur la situation de la justice en France.

Soyons justes : les médias nationaux peuvent considérer qu’un drame de ce type a une valeur informative. Mais sous certaines conditions seulement. Car si ni France 2 ni France 3 n’en reparlèrent les jours suivants, le 20 heures de TF1 lui a consacré un sujet le 16 juin. Il s’agissait alors de mettre en exergue ... DEUX décès au commissariat de police de Bordeaux. Et c’est sur ce chiffrage que démarra le lancement du sujet « DEUX décès en 48 heures au commissariat de Bordeaux ... », tout comme sur France 3 Aquitaine dans son édition locale du soir : « DEUX décès en un peu moins de 48 heures au commissariat de Bordeaux ... ». Une troisième dépêche AFP en date du 16 juin 2007 le précisait en effet : « un homme interpellé pour ivresse sur la voie publique à Mérignac (Gironde) est décédé dans la nuit de jeudi à vendredi dans une cellule de dégrisement au commissariat central de Bordeaux [...]. Ce décès est le deuxième en un peu plus de 48 heures dans les locaux du commissariat central de Bordeaux, après le suicide, mardi après-midi, d’un Marocain en situation irrégulière. L’homme, âgé de 27 ans, avait été retrouvé pendu dans les douches du centre de rétention administrative, situé au sous-sol du commissariat. Dans cette affaire, une enquête a été confiée à la brigade criminelle de la Sûreté départementale. »

Est-il permis de se demander pourquoi le suicide du jeune clandestin marocain n’est alors abordé qu’en seconde position ? Et, plus généralement, qu’est-ce qui justifie la relégation dans les médias de ce genre de tragédie ? Il conviendrait sans doute de former les clandestins aux canons de la communication médiatique avant qu’ils ne se suicident.

Christiane Restier-Melleray.

 

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