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Les leçons de quelques intellectuels universels sur France 5

Dimanche 2 mai 2004, le plateau de l’émission littéraire Le Bateau Livre présentée par le journaliste Frédéric Ferney et diffusée sur France 5, accueillait Jacques Julliard (éditorialiste au Nouvel Obs), Bernard-Henri Lévy (philosophe multisupport) et Géraldine Mulhmann (pour son livre sur le journalisme).

De Jacques Julliard, on apprend avec grand intérêt qu’il se sent « à la fois socialiste, libéral, et conservateur » et que, non content de se réclamer également « d’un internationalisme qui est à la fois d’inspiration chrétienne et prolétarienne », il se considère aussi comme « social démocrate, réactionnaire et anarchiste voire libertaire tendance proudhonienne  ». Pas avare de qualificatifs, Julliard précisera, en fin d’émission et en guise de confidence, qu’il est « de plus en plus marxiste ».

Une délicieuse colère de BHL

Le débat avait donc pris une tournure bien amusante avant que BHL ne pique une de ses mondaines colères :

« Je suis en colère lorsque je vois par exemple des gens comme Bourdieu ou certains de ses disciples qui font depuis leur bureau, le confort de leur petite chaire, le procès du journalisme en général (sic), le procès de cette école du regard (la sienne ?), bon c’est vrai que ça me consterne, je trouve ça navrant, je pense que c’est une perte sèche pour la pensée et la littérature. »

Ce qui est consternant, mais habituel, ce sont ces tentatives de tabler sur l’ignorance des téléspectateurs pour légitimer la morgue de l’intellectuel pour médias qui espère pouvoir dire n’importe quoi, n’importe où, sans crainte d’être contredit par qui que ce soit. Passons sur « le procès du journalisme en général », cette invention qui permet de dédouaner le réseau des amis de BHL, en charge de sa gloire médiatique. Passons sur la critique à la cantonade de « Bourdieu et de ses disciples » au nom du journalisme de terrain que BHL prétend sans doute incarner : la majorité des journalistes qui, de gré ou de force, doivent se contenter d’un « bureau » (et ne disposent pas d’une « petite chaire »...) savent que le « journalisme au quotidien » n’a rien à voir avec les « romanquêtes » des vrais pigistes de luxe et des faux aventuriers de la plume.

Le mépris pour les sciences sociales en général et pour le travail de Pierre Bourdieu en particulier, dans une émission réputée culturelle, qui transpire dans les propos de BHL fleure bon la (petite) démagogie.

Le téléspectateur « cultivé » ne doit pas savoir que BHL était trop jeune pour avoir déjà inventé la « nouvelle philosophie » quand Pierre Bourdieu se trouvait au cœur de l’Algérie française, questionnant inlassablement Kabyles et autres autochtones. Avec de surcroît un statut d’opposant au colonialisme clairement affiché dans son premier livre Sociologie de l’Algérie (ce qui est perceptible dès la couverture de l’ouvrage estampillée d’un drapeau de l’Algérie indépendante) [1].

Le téléspectateur « cultivé » est invité à ne rien savoir du regard critique qui a vacciné Pierre Bourdieu contre la pure « contemplation esthétique de la conscience par elle même », pour reprendre le mot de Lévi-Strauss, dans laquelle se vautraient des philosophes de l’époque et dont il parle en ces termes : « Du temps de mes études, ceux qui se distinguaient par un cursus brillant ne pouvaient pas, sous peine de déroger, s’engager dans des tâches pratiques aussi vulgairement banales que celles qui font partie du métier de sociologue. Les sciences sociales sont difficiles pour des raisons sociales : le sociologue est quelqu’un qui va dans la rue et interroge le premier venu, l’écoute et essaie d’apprendre de lui. » [2] Orientation scientifique qui sera confirmée par de nombreux ouvrages, au rang desquels son enquête en Béarn Célibat et condition paysanne, et plus tard, cette entreprise collective qu’est La misère du monde, tiennent une place centrale.

Peu importe tout cela ! Un prétendu philosophe prétend défendre le journalisme « en général » dont il est une caricature [3].

Suit alors un échange débridé et révélateur...

Un échange de mondanités universelles

- Géraldine Mulhmann, heureusement, est là pour recadrer les choses : « Si je peux me permettre un petit mot. Je suis frappé, d’ailleurs, à quel point Michel Foucault est un peu là, et on arrête pas de le euh... Et il dit une chose très juste dans un article de 76, il dit que c’est un peu la fin des intellectuels universels, et on est entré dans l’ère des intellectuels spécifiques, c’est-à-dire des champs de savoir, un peu des sociologues sur leur terrain... »

- Ferney, plus affirmatif qu’interrogatif : « Est-ce que le journaliste est compétent sur tous les sujets ?! Est-ce qu’il n’y a pas des spécificités de champs ?! » (pourtant, il ne pense pas adresser la critique à l’un de ses deux invités masculins)

- Mulhmann reprend : « Et moi j’admire ceux qui essaient malgré le vent de l’histoire, d’essayer de garder la figure de l’intellectuel universel, ça me paraît vital. Et je ne suis pas sûr que le combat soit gagnable »

- Julliard : « S’il y en a une, c’est Foucault ! »

- Mulhmann (son regard se pose sur Julliard) : « Foucault lui même (elle semble hésiter puis se lance), et je pense que vous êtes, vous essayez de garder cette figure là. Je crains que l’histoire n’aille pas dans ce sens » (il suffit donc de se déclarer tour à tour « social démocrate, réactionnaire et anarchiste voire libertaire tendance proudhonien... » pour obtenir le titre d’intellectuel universel).

- Et Muhlmann de poursuivre à l’attention de BHL : « Il faudrait inventer peut-être une troisième figure, ni universelle ni spécifique, y’a ptêt’ quelque chose à inventer. Mais c’est un peu ce que j’entendais lorsque vous disiez à la fois (sic) d’Alain Finkielkraut, ce salut (?), il est aussi un intellectuel universel. [4]

Inutile d’inventer cette « troisième figure » que Géraldine Mulhmann appelle de ses voeux, puisqu’elle existe déjà. Cet intellectuel spécifiquement universel et universellement spécifique, ni philosophe, ni journaliste, est un spécialiste de tout et du tout. Aux côtés de BHL, on en trouvait quelques exemplaires sur le plateau de l’émission littéraire Le Bateau Livre. Les autres viendront une prochaine fois.


Cédric Baylocq Sassoubre

 

Notes

[1Pour un éclairage sur cette période de la vie de Bourdieu, voir Interventions 1961-2001, éditions Agone,2002, p. 15 à 54, textes commentés et compilés par Thierry Discepolo et Franck Poupeau.

[2Pierre Bourdieu avec Loïc Wacquant, Réponses, Seuil, 1992, p.176.Ibid., p. 177

[3Lorsque BHL s’aventure hors des cocktails des maisons d’éditions pour étancher son manque d’empirisme, le résultat n’est pas toujours au rendez-vous. C’est ce qui transparaît à plusieurs reprises dans son "romanquête" sur les traces du meurtrier de Daniel Pearl, comme l’a récemment montré un spécialiste du Pakistan William Dalrymple. Lire : « Le douteux bricolage de Bernard-Henri Lévy », Le Monde diplomatique, décembre 2003, p. 30-31.

[4Mulmann enchaîne : « Et puis peut-être la critique que vous faisiez - moins de Bourdieu d’ailleurs que des bourdieusiens - ... ». Sans doute veut-elle parler des auteurs de La Misère du monde, par exemple, ou des centaines de doctorants qui, « bourdieusiens » ou pas, passent non pas quelques jours sur un terrain de « romanquête » mais ... plusieurs années sur le terrain d’enquête.

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