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Le bal des faux-culs sur France Inter

Deux semaines après une chronique sur Dominique de Villepin lui valant un avertissement et un sermon de Philippe Val, Didier Porte, chroniqueur dans la matinale de France Inter et dans l’émission « Le Fou du Roi », a pu apprĂ©cier le soutien que ses collègues ont apporté… Ă  leur direction, sur Canal Plus et en son absence. Alors que sa chronique matinale semble devoir s’arrĂŞter Ă  la rentrĂ©e prochaine, après deux ans et demi d’existence, il faut sans doute y voir une sorte de pot de dĂ©part par contumace. Mais si c’est la « vulgaritĂ© » de Porte ou de sa chronique qui est en cause, comme le veut la version officielle, le patron de France Inter a la mĂ©moire bien courte…

Le premier coup de couteau a été donné sur Canal Plus le 3 juin 2010 à 19 h 20. Invitée par Michel Denisot pour commenter le départ de Nicolas Demorand de la matinale de France Inter – sujet d’une importance planétaire, en pleine crise financière, quelques jours après l’intervention sanglante de l’armée israélienne sur un navire humanitaire, et en période de réforme des retraites –, l’équipe de la matinale de radio publique a fait bloc… contre Didier Porte.

Mais d’abord, les invitĂ©s (Nicolas Demorand, Bernard Guetta, Thomas Legrand – un habituĂ© du « Grand Journal » – et Philippe LefĂ©bure – qui ne prononcera qu’une seule phrase dans toute l’émission) se gargarisent en louant le travail remarquable du futur dĂ©missionnaire – car il ne veut pas « s’endormir sur [d]es lauriers » qu’il se dĂ©cerne au passage – et multiplient les appels du pied Ă  Ali Baddou, chroniqueur au « Grand Journal » et ami de l’animateur, pour succĂ©der Ă  Demorand.

« Ce n’est pas la radio que je veux faire. »

Pour Ă©lectriser l’atmosphère, Michel Denisot propose d’aborder la question des chroniques humoristiques de la matinale et illustre ce thème par deux extraits vidĂ©o. Dans le premier, StĂ©phane Guillon compare Éric Besson Ă  « une fouine », dans le second, Dider Porte fait dire Ă  un Dominique de Villepin souffrant de la maladie de Gilles de Tourrette et qui doit passer Ă  l’antenne : « J’encule Sarkozy ».

D’une naĂŻvetĂ© un brin calculĂ©e, Michel Denisot questionne Demorand : « Comment on reprend derrière ? » Et la rĂ©ponse ressemble Ă  un vĂ©ritable rĂ©quisitoire. Ă€ charge, cela s’entend :

« Eh bien on reprend vraiment très mal, derrière. […] Moi je le dis très franchement : j’ai trouvĂ© que cette chronique n’était pas drĂ´le – celle de Porte –, qu’elle Ă©tait vulgaire. Quand vous recevez des mails d’auditeurs – et je vais parler vulgairement, je suis dĂ©solĂ© – qui vous demandent : "comment expliquer Ă  mon gamin qui a 8 ans le sens du verbe ’enculer’ qu’il vient d’entendre Ă  la radio", moi, ça, ce n’est pas la radio que je veux faire… C’est certain. Et c’est deux choses très diffĂ©rentes entre la chronique de Porte qu’on vient de voir et l’exercice bouffon dĂ©lirant de Guillon. […] Quand on voit un usage de cette nature de la libertĂ©, lĂ  on n’est pas dans la caricature, c’est pas drĂ´le, c’est juste vulgaire, quoi. »


On a souvent saluĂ© ici l’indĂ©niable attachement de Nicolas Demorand Ă  la libertĂ© d’expression [1]. Il a certes le droit de ne pas trouver « drĂ´le » la chronique de Porte, et il peut mĂŞme estimer qu’elle est « vulgaire », mais le proclamer ainsi en public en l’absence du principal intĂ©ressĂ©, en se gardant de mentionner ses dix annĂ©es de chroniques sur France Inter, manque cruellement d’élĂ©gance. Et faire appel, le trĂ©molo dans la voix, au message d’un auditeur dont le fils de 8 ans aurait Ă©tĂ© choquĂ© par le mot « enculer » relève de la pure dĂ©magogie. Faut-il donc faire une radio pour les enfants de 8 ans ?

Le précédent Benasayag

Cette affaire en fait remonter une autre Ă  la surface. En mars 2004, Miguel Benasayag, chroniqueur dans « Les Matins de France Culture », animĂ©s Ă  l’époque par Nicolas Demorand, est renvoyĂ© car sa chronique est jugĂ©e « trop engagĂ©e, trop militante » [2].

Le lendemain de l’éviction du chroniqueur, Nicolas Demorand fait preuve d’un courage… incertain : « ces Ă©lections font bouger les rendez-vous habituels, pas de chronique de Miguel Benasayag », annonce-t-il, avant de « prĂ©ciser » le jour suivant : « Un mot Ă  l’attention des auditeurs qui se sont Ă©tonnĂ©s par mail de ne plus trouver Miguel Benasayag dans l’émission, qu’ils se rassurent, dès lundi 8h35, nous aurons la joie d’accueillir dans l’équipe un autre chroniqueur pour donner un nouveau souffle Ă  ce courant de pensĂ©e. » Pour plus d’explications, il faudra repasser… [3]

… Ou demander Ă  Miguel Benasayag, qui est revenu sur le comportement peu glorieux du jeune animateur, la semaine suivante : « Nicolas Demorand, le jour oĂą je me suis fait virer, comme un petit Judas de sous-prĂ©fecture, m’a fait la bise et m’a dit :"Va Ă  ton rendez-vous avec Laure [Adler, directrice de France Culture]. Il n’y a aucun problème ma poule, nous restons groupĂ©s." J’ignorais pourquoi on devait rester groupĂ©s, je ne savais pas que j’allais me faire virer ; et après il a eu cette charmante attitude que j’ai bien connue en Argentine, qui consiste Ă  regarder ailleurs pendant que les gens disparaissent. Les jeunes talents qui regardent ailleurs vont loin mais ils vont vides » [4].

Retour sur Canal Plus, oĂą la « franchise » de Demorand semble libĂ©rer l’équipe de la matinale de France Inter. Bernard Guetta, en pleine harmonie avec son collègue, donne son avis et raconte sa rĂ©action – avec la mesure qu’on lui connaĂ®t : « Moi j’étais dans ma bagnole, arrivant Ă  Inter, pendant cette chronique de Porte, et franchement, j’ai failli rentrer dans un autobus. Je trouvais ça simplement inconcevable. Simplement inconcevable. […] Tout le monde peut faire une connerie, je pense que ce matin-lĂ , Porte a fait une connerie. »

« Tout le monde peut faire une connerie » : on peut considĂ©rer que la matinale en fournit rĂ©gulièrement l’illustration. Mais toutes les « conneries » n’ont pas l’honneur d’occuper ainsi le devant de la scène. Absent du plateau, Didier Porte ne peut Ă©videmment pas rĂ©pliquer aux saillies de ses petits camarades. Denisot prĂ©cise d’ailleurs que « Didier Porte ne vient pas dans les talk-shows ». Et c’est tout Ă  son honneur.

« On ne règle pas ses comptes Ă  l’antenne ! »

S’il ne vient pas dans les talk-shows, Didier Porte participe malgrĂ© tout Ă  celui de France Inter : « Le Fou du Roi ». Ainsi, le lendemain (4 juin) de ce « lynchage mĂ©diatique », il profite de sa chronique pour apporter la contradiction… et Ă©claircir plusieurs points :

« Je suis moi-mĂŞme en train de goĂ»ter aux joies du lynchage mĂ©diatique : rien que pour la journĂ©e d’hier, j’ai eu droit le matin au Nouvel Observateur qui a appelĂ© Ă  mon licenciement [5] de France Inter, et le soir, au « Grand Journal » de Canal Plus, oĂą je me suis vu infliger un beau dĂ©but de mise Ă  mort professionnelle par contumace, avec dans les rĂ´les des bourreaux mes propres collègues de la matinale de France Inter qui ont dĂ©couvert que j’étais "vulgaire" et "pas drĂ´le" après deux ans et demi Ă  me cĂ´toyer et Ă  m’écouter tous les jeudis. Il Ă©tait temps qu’ils s’en rendent compte. Et ils sont venus le dire hier soir, Ă  plusieurs et en mon absence. Ça a plus de panache. »

Porte termine sa chronique en disant – avec humour – qu’il pourrait bien consacrer son temps libre Ă  la politique. La solidaritĂ© n’étant pas la marque de fabrique de France Inter, StĂ©phane Bern conclut ainsi : « C’était Didier Porte, mais enfin, en mĂŞme temps, en politique, on ne règle pas ses comptes personnels Ă  l’antenne. »

En plus d’être complètement fausse, cette assertion permet Ă  StĂ©phane Bern, dans un premier temps, de se dĂ©solidariser de son chroniqueur. Depuis, il l’a plusieurs fois assurĂ© de son soutien, notamment Ă  l’antenne. Il considère mĂŞme avoir Ă©tĂ© dĂ©savouĂ© publiquement par sa direction (voir son interview sur le site de voici.fr) [6].

Dans la foulĂ©e de cet Ă©pisode, Thomas Legrand, chroniqueur politique dans la matinale, en remet une couche dans une tribune publiĂ©e sur le site Rue 89 : « J’ai la pĂ©nible impression d’avoir Ă©tĂ© piĂ©gĂ© par Didier Porte ». Dans cette tribune, Legrand explique que « le problème, ce n’est pas qu’il ait dĂ©passĂ© les bornes ce jour-lĂ  puisque, justement, c’est son mĂ©tier de dĂ©passer les bornes […] mais C’est que Didier Porte n’Ă©tait pas drĂ´le ». Et ce crime s’en double d’un autre, que Legrand laisse sous forme interrogative : « Tout est apparu comme une provocation jusqu’au-boutiste […] c’est l’ensemble de la matinale qui est mis Ă  mal. On ne peut pas arriver au milieu d’une tranche d’infos, dĂ©verser "ça" et repartir ». Et comme « en sortant du studio, Didier a dit : "Quitte Ă  se faire virer, autant que ça se fasse avec Ă©clat", la question demeure : Tout cela Ă©tait-il donc prĂ©mĂ©ditĂ© ? ». Une sorte de suicide professionnel, en somme, prĂ©cĂ©dĂ© d’une tentative d’assassinat collectif.

L’argumentation est un peu brouillonne, mais le tout n’est pas très confraternel. ExceptĂ©s François Morel (chroniqueur le vendredi matin) [7] et StĂ©phane Guillon, les collègues de Didier Porte n’ont pas Ă©tĂ© très solidaires. L’« impertinent » StĂ©phane Guillon, restĂ© dans un premier temps silencieux, a finalement rĂ©agi. Il s’est permis de critiquer, d’abord dans sa chronique sur Canal Plus du 12 juin 2010, le comportement contradictoire de Philippe Val qui avait, lors d’un spectacle avec son complice Patrick Font, utilisĂ© une affiche "explicite"... Il a ensuite reproduit sa critique Ă  l’Ă©gard de Philippe Val, et apportĂ© son soutien Ă  Didier Porte sur France Inter, le 14 juin 2010 [8].

« Un trou poilu et des nichons »

Ă€ la suite de sa chronique du 20 mai, Didier Porte a Ă©tĂ© convoquĂ© par Philippe Val, celui-ci n’admettant pas la « vulgaritĂ© » sur France Inter. Il estime que le mot « enculer », cette « obscĂ©nitĂ© sexiste », n’a pas sa place sur une radio publique [9]. « On ne peut se cacher derrière l’habit d’humoriste pour prononcer des insanitĂ©s. La libertĂ© d’expression, ce n’est pas transformer l’antenne en poubelle » a mĂŞme expliquĂ© au Point une source « au sommet de Radio France ». Faut-il comprendre qu’il s’agit de Jean-Luc Hees ? Ce dernier n’ayant jamais cachĂ© son aversion Ă  l’égard des textes de Porte.

Val et Hees ont la mémoire courte. Mais pas Acrimed.

Alors qu’il Ă©tait chroniqueur sur la radio publique, l’actuel patron de France Inter ne dĂ©daignait pas la langue peu châtiĂ©e dont il fait aujourd’hui reproche Ă  Didier Porte. Par exemple, Val avait utilisĂ© un procĂ©dĂ© similaire avec Patrick SĂ©bastien. Il lui faisait ainsi tenir ces propos ni « obscènes » ni « sexistes », Ă  propos de Marlène, une proche de l’animateur : elle « n’est qu’une gourde avec un trou poilu et des nichons » (SĂ©bastien n’ayant jamais prononcĂ© cette phrase), puis il avait ajoutĂ© : « la femelle est une reproductrice qui vide les burnes du mâle » [10].

Autre exemple, lors du Mondial de 1998, Val, parlant des marchands de merguez, avait dĂ©clarĂ©, sans la moindre « vulgaritĂ© » : « Et quand la Coupe du monde sera finie, ils pourront se les foutre au cul, les merguez, hein ? » [11] Ça ressemble Ă  ça, la « radio que veut faire » Nicolas Demorand ? Il suffit d’embaucher son patron [12].

***

En dĂ©finitive, la chronique de Porte de la matinale ne devrait pas ĂŞtre reconduite Ă  la rentrĂ©e prochaine. Et l’avenir de Porte au « Fou du Roi » est incertain. Selon Le Point, cette dĂ©cision « a Ă©tĂ© prise avant mĂŞme la chronique du 20 mai ». Pas Ă©tonnant. Didier Porte est l’antithèse de Val, Demorand, Hees ou Bern. Ne cachant pas ses opinions politiques – « marxistes », dit-il –, il n’est pas un habituĂ© des soirĂ©es mondaines, refuse de participer aux talk-shows, a soutenu publiquement SinĂ©, et signe des chroniques acerbes contre Bernard-Henri LĂ©vy, le chouchou de Val et Demorand !

On nage alors en pleine hypocrisie : comme si Didier Porte Ă©tait le premier et le seul Ă  prononcer des « obscĂ©nitĂ©s » sur France Inter [13]. Ce que personne ne relève c’est que c’est moins le « j’encule » qui fâche, que la personne visĂ©e : Sarkozy. Et c’est donc seulement au nom de la bonne moralitĂ© que Didier Porte est sanctionnĂ©. Un prĂ©texte qui ne trompe pas grand monde.

Car Didier Porte, moins mĂ©diatisĂ© – et moins mĂ©diatique – que StĂ©phane Guillon, est bien plus embarrassant politiquement. Guillon adopte une posture apolitique ou non partisane et pratique sans complexe le cynisme stratĂ©gique : il n’hĂ©site pas Ă  se servir de France Inter comme une tribune promotionnelle Ă  moindre coĂ»t (350 € par chronique), et reste tendre comme un agneau sur Canal Plus (tous les samedis dans « Salut les terriens », prĂ©sentĂ© par Thierry Ardisson), oĂą il touche le gros lot (9.000 € par semaine) sans jamais Ă©gratigner la chaĂ®ne cryptĂ©e ou l’animateur en noir… [14]

Bien plus que le cas de Didier Porte, la non-reconduction de sa chronique à la rentrée prochaine est un parfait indicateur de l’état concurrentiel qui règne dans l’univers du journalisme. Alors que la profession connaît une véritable crise et que les emplois se précarisent, une caste se partage, comme toujours, les parts du temps de parole, excluant les voix dissidentes.

Certes, Nicolas Demorand n’animera plus la matinale de France Inter. Mais que ses fans se rassurent : « il ira loin dans la vie, ce petit ».

Mathias Reymond

Nota Bene La dernière vilenie de Philippe Val est de taille : dans une note interne Ă  France Inter, il souligne qu’« Ă  plusieurs reprises, au cours de ces dernières semaines, l’antenne a Ă©tĂ© instrumentalisĂ©e Ă  des fins personnelles, au mĂ©pris de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral. » Puis, visant Didier Porte, sans le nommer, la note enchaĂ®ne : « RĂ©cemment encore, un chroniqueur a rĂ©pondu sur l’antenne de France Inter Ă  des mĂ©dias extĂ©rieurs Ă  Radio France qui le mettaient en cause. » Cette phrase hypocrite oublie simplement de prĂ©ciser que le principal concernĂ© – ici, Didier Porte – rĂ©pondait Ă  des collègues qui l’avaient mĂ©diatiquement lynchĂ© sur Canal Plus. Pis, la mauvaise foi du patron de France Inter n’a pas de limite : « Ce n’est, hĂ©las, pas la première fois que le micro est utilisĂ© au service d’intĂ©rĂŞts qui n’ont rien Ă  voir ni avec ceux de l’antenne, ni avec le thème de l’émission. Ceci est intolĂ©rable et sera dĂ©sormais sanctionnĂ© comme il se doit. C’est dans l’intĂ©rĂŞt de tous, de l’image du service public et de notre radio. »

En effet, ce n’est pas la première fois qu’un chroniqueur de France Inter « rĂ©pond sur l’antenne de France Inter Ă  des mĂ©dias extĂ©rieurs Ă  Radio France qui le mettaient en cause. » Ainsi, le 29 dĂ©cembre 2003, un certain Philippe Val – mais il ne doit pas s’agir du mĂŞme… – avait utilisĂ© pendant plus de cinq minutes l’antenne de France Inter pour rĂ©pondre Ă  un journal de critique des mĂ©dias, PLPL (Pour Lire Pas Lu) malheureusement disparu, dont il Ă©tait « une des cibles principales ». Il avait mĂŞme utilisĂ© cette tribune pour sommer Daniel Mermet – animateur de « LĂ -bas si j’y suis » sur France Inter – de se dĂ©solidariser de ce journal [15]. Quand la mĂ©moire flanche, Acrimed veille.

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