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Le Sarkoshow sur TF1 (1) : Laurence Ferrari en hôtesse d’accueil

par Henri Maler,

Le 25 janvier 2010, Laurence Ferrari recevait le président de la République au cours du JT de 20 h pour qu’il réponde à des questions d’actualité, avant que celui-ci ne soit confronté à des « gens ordinaires ».

Un prologue du Sarkoshow. Un apéritif, avec quelques amuse-gueule, mais sans alcool.

Comme le montre la transcription des questions posées par Laurence Ferrari (que nous proposons en « Annexe »), la réception du président de la République pour le Sarkoshow que lui avait réservé TF1 a commencé, au cours du journal télévisé, par un accueil très convivial.

Relativement pugnace sur le double salaire d’Henri Proglio, Laurence Ferrari le sera beaucoup moins sur les autres sujets abordés, se bornant la plupart du temps à rappeler à Nicolas Sarkozy la question qu’elle lui avait posée quand elle n’avait pas obtenu de réponse ou à ponctuer le discours présidentiel de rares demandes de précisions. Jamais elle n’élèvera la moindre objection.

Plus révélatrice encore peut-être, la façon même de soulever certains problèmes, les contenant dans des limites assez singulières. Parlant des « réfugiés kurdes » et non des « clandestins », comme on l’entend habituellement, elle neutralise immédiatement cette audace en demandant (à deux reprises) si le problème a été bien « géré ». Parlant du débat sur l’identité nationale, elle interroge Nicolas Sarkozy exclusivement sur son opportunité. Évoquant le « dossier des retraites », elle n’en retient que deux aspects : l’allongement éventuel de la durée de cotisation et « l’équité entre le public et le privé » dont on sait par avance qu’elle consiste à aligner le public sur le privé et non l’inverse, etc.

Si l’on ajoute à cela la cascade des questions à la fois niaises et habituelles (qui appellent des réponses qui sont déjà comprises dans les questions) sur les régionales, les rapports avec François Fillon, la prochaine présidentielle, etc., il n’est que trop évident que l’entretien n’a guère dérogé aux règles de la bienséance et de la révérence.

Il reste que c’est moins Laurence Ferrari qui est en cause que le genre auquel elle s’est prêtée : un entretien sur les questions d’actualité devait se traduire par un tour d’horizon qui ne laissait pratiquement aucune place pour une véritable confrontation. Nicolas Sarkozy a donc pu délivrer son message sans crainte d’être véritablement mis à la question. Treize thèmes ont été abordés en 20 minutes et 56 secondes : une cure d’approfondissement.

Plus généralement, cet entretien confirme ce que nous écrivions dans un précédent article (« Un monologue de Nicolas Sarkozy, avec Pujadas et Ferrari dans leur rôle de figurants »). Ces interviews sous la Ve République sont, avec les conférences de presse, des « rituels de monarchie républicaine » : « Présidentialisme des institutions et journalisme de révérence conjuguent leurs effets, sans qu’il soit toujours aisé de démêler ce qui relève du droit de Sa Majesté à discourir sans réplique et ce qui doit être attribué à la courtoisie complaisante des faire-valoir. »

Bilan ? Laurence Ferrari s’est informée auprès du président de la République pour nous informer de ce que pense le président de la République. Un dialogue, avec quelques pointes, c’est quand même plus vivant qu’un monologue, et ce genre de grand-messe télévisuelle a un peu plus d’audience qu’un communiqué de presse, pour une teneur en « information » à peu près comparable. Et Nicolas Sarkozy, sans avoir été trop abreuvé de questions gênantes au cours de cet apéritif, a pu se rendre paisiblement au bar du coin où l’attendaient Jean-Pierre Pernaut et « ses invités ».

Après le journalisme d’actualité, le journalisme de proximité.

À suivre…

Henri Maler, grâce à la transcription d’Eric.


Annexe : Les interventions de Laurence Ferrari

Nous avons intégralement transcrit les questions et interventions de Laurence Ferrari, ne retenant des propos de Nicolas Sarkozy que de très brefs extraits, nécessaires à la compréhension du rôle de la questionneuse.

* Présentation du Sarkoshow
- « Et notre invité de ce soir c’est le président de la République, Nicolas Sarkozy, bonsoir Monsieur le Président.  »
- « Bonsoir. »
- « Merci d’avoir accepté notre invitation, l’invitation de TF1 pour cette émission exceptionnelle qui va se dérouler en deux temps ce soir. D’abord les questions d’actualité, dans le journal de 20 h et puis ensuite vous rejoindrez Jean-Pierre Pernaut, pour répondre directement aux questions de onze Français qui vont vous parler de leurs préoccupations en matière d’emploi ou de retraite. Des Français qui ont été sélectionnés d’une façon très simple : ils figuraient tous dans nos reportages, des reportages de la rédaction de TF1. Tous, évidemment, ils souhaitaient venir vous poser des questions : vous serez en face d’eux tout à l’heure. »

Après ce prologue qui laisse entendre que Nicolas Sarkozy ne s’est pas invité lui-même et qui assure l’autopromotion de TF1, Laurence Ferrari enchaîne aussitôt par une première question :

1. L’affaire Proglio
- « Alors justement, sur ces questions de pouvoir d’achat et de salaire, Monsieur le Président, l’affaire du double salaire, du double mandat d’Henri Proglio à la tête d’EDF, choque profondément les Français. 1 million six cent mille euros pour EDF, quatre cent cinquante mille euros pour Veolia, est-ce que vous avez autorisé M. Proglio à cumuler ces deux postes ? »

- « Alors je vais expliquer les choses, je vais les expliquer très franchement et très simplement […]. Et je regrette que personne ne parle de la qualité professionnelle exceptionnelle d’Henri Proglio.  »
- « Personne ne la remet en cause. »
- « Un peu, mais je vais y venir […]. »
- « Donc pour ma question, vous l’avez bien autorisé… »
- « J’y viens […] et nous lui avons indiqué bien sûr qu’on ne peut pas être président exécutif de deux entreprises. »
- « Privée et publique ? »
- « Peu importe. »
- « Il n’y a pas de conflit d’intérêt ? »
- « Savez-vous que M. Proglio, est-ce que vous savez que M. Proglio était administrateur d’EDF depuis 5 ans ? […] Toutes les organisations syndicales de Veolia, toutes demandent quoi ? Que M. Proglio puisse faire la transition. »
- « Pendant combien de temps ? »
- « Pendant quelques mois, il sera président non exécutif de Veolia. […] Un dernier mot sur le salaire parce que les Français… »
- « Un million six cent mille, c’est effectivement 140 fois le salaire de base d’un salarié d’EDF. »
- « … Bien sûr on peut entrer, mais vous savez, on pourrait vous demander votre salaire, et je suis sûr que si je le comparais à un smicard, ça choquerait beaucoup nos téléspectateurs, je ne le ferais pas, ne nous amusons pas à cela […]. »
- « M. Proglio a été augmenté de 45 %. »
- « Non, M. Proglio perd par rapport à ce qu’il gagnait comme président de Veolia. […] J’ajoute que M. Proglio, après que nous en ayons parlé, ne prendra pas un centime chez Veolia. […] »
- « C’est vous qui lui avez demandé ? »
- « On en a parlé et j’ai pensé que c’était raisonnable [.. .] Mon choix avec le gouvernement, c’est le choix du meilleur, pour la meilleure des entreprises, EDF. »

Le déluge d’explications présidentielles n’a pas trop impressionné Laurence Ferrari : elle a bien demandé s’il y avait « conflit d’intérêt ». Comme il n’y en a pas, nous sommes rassurés. Quant à l’allusion à son propre salaire, elle est… osée – mais sans risque : Ferrari encaisse, mais ne bronche pas.

2. La mise en rétention des réfugiés kurdes
- « Autre question d’actualité, puisque le temps passe. 123 réfugiés kurdes , ont débarqué ce week-end sur les plages de Corse. Les Français ont assisté à un scénario en deux temps, donc, dans un premier temps, le ministre de l’Immigration les a tous placés dans des centres de rétention, et puis la justice a invalidé les procédés, et tout le monde est remis en liberté. Est-ce que cette mise en rétention était une erreur ? Est-ce que la situation a été bien gérée , Monsieur le Président ?  »
- « Qu’est-ce qui s’est passé ? Des esclavagistes, des assassins, utilisent la misère humaine, et ont débarqué sur les côtes de Corse, une centaine de malheureux, certaines femmes enceintes, des enfants. [...]  »
- « Est-ce que la situation a été bien gérée par le ministre de l’Immigration, Éric Besson ? »

Et le président de répondre qu’en effet « le ministre de l’Immigration a très bien géré […] ».

3. Le débat sur l’identité nationale
- « Un mot du débat sur l’identité nationale que vous avez lancé il y a quelques mois qui n’est pas de nature à atténuer les tensions communautaires [présupposant ainsi qu’elles existent, et laissant à penser qu’elles ne sont pas « ténues »]. Est-ce que vous pensez que c’était vraiment le bon moment , pour lancer ce débat sur l’identité nationale, Monsieur le Président ? »
- « Mais au contraire […] »
- « Mais, est-ce que c’est un débat qui préoccupe les Français , on voit qu’ils sont préoccupés d’emploi, de salaire, ils vont vous le dire, tout à l’heure avec Jean-Pierre Pernaut… »

Et le président de répondre qu’en effet... « bien sûr que c’est un débat qui préoccupe les Français. […] »

4. Le dossier des retraites
- « L’un des gros dossiers de l’année 2010 pour vous, ce sera le dossier de la réforme des retraites. Le 15 février, les partenaires sociaux seront réunis Est-ce que vous allez changer le départ, l’âge légal du départ à la retraite , Monsieur le président ?  »
- « Bon je ne vais pas ouvrir le débat, Laurence Ferrari, et en même temps le conclure […] »
- «  Et vous ferez l’équité entre le privé et le public ?  »
- « […] J’ai vu que Mme Aubry proposait que les Français partent à la retraite à 62 ans.  »
- « Vous allez discuter avec elle ? »
- « Mais bien sûr : c’est mon devoir. Pourquoi ? Parce que cette affaire de financement des retraites, ce n’est pas une question de gauche ou de droite […]. »

5. Les chômeurs en fin de droit
- « Autre question très importante : un million de chômeurs en fin de droits, en 2010, six cent mille d’entre eux n’auront plus rien . Le parti socialiste, le parti communiste vous demandent des mesures d’urgence : est-ce que vous allez les faire pour ces personnes ? »
- « Bon d’abord que les choses soient claires, […] mais le problème de la France, c’est de travailler plus, pas de travailler moins. »
- « Et vous les aiderez, donc il y aura des aides pour ces chômeurs en fin de droit ?  »
- « Je vois le 15 février les forces syndicales […] »

Et il est vraisemblable que le 15 février, nous saurons ce que Nicolas Sarkozy aura déclaré leur avoir dit.

6. Guyanne et Martinique
- « La Guyane et la Martinique viennent de dire oui au passage à une collectivité unique, le taux de participation était faible, ça vous inquiète ?  »

7. Haïti
- «  Est-ce que vous allez en Haïti ?  »

Et… c’est tout.

8. L’Afghanistan
- « L’Afghanistan. Est-ce que la France va envoyer des renforts de troupes françaises sur place ? »
- « La France restera en Afghanistan parce qu’il y va de notre sécurité […] »

Sujet suivant…

9. Journalistes français retenus en otage

- « Deux journalistes français sont actuellement retenus en otages, j’espère que vous allez me dire qu’ils sont vivants et en bonne santé, vous avez reçu leurs familles, est-ce que vous jugez qu’ils ont fait preuve d’une imprudence coupable en faisant leur métier ? »
- « J’ai effectivement reçu leur famille […] il sera temps, une fois qu’on les aura fait revenir dans leur famille, de voir ce qui s’est passé et pourquoi ils se sont conduits comme cela, on ne polémique pas sur des gens qui sont retenus en otage. »

Mais de toute façon « on » n’a pas le temps de « polémiquer »…

10. Les Régionales
- « Un mot des régionales les 14 et 21 mars. C’est un scrutin évidemment important, une échéance politique qui intervient à la moitié de votre mandat, est-ce que vous allez vous impliquer dans cette campagne ? »
- « Non. le rôle du président de la République n’est pas de faire campagne pour les présidents de Région. »
- « Est-ce que vous tiendrez compte du message que vous enverront les électeurs à cette occasion ? »
- « Laurence Ferrari, quand des millions de gens votent, mon devoir c’est de les écouter […]  »

Reste cette question (que Laurence Ferrari n’a pas posée) : « Est-ce que le fait de programmer le Sarkoshow, à quelques jours de l’ouverture de la campagne des régionales et du décompte des temps de parole, est une façon pour TF1 de s’impliquer dans cette campagne ? »

11. Le Premier ministre
- « Vous n’avez pas envisagé de changement de Premier ministre pour les mois qui viennent ? »
- « Mais ça ne se passe pas à la télévision, même à TF1… »
- « D’accord »
- « Ce genre de décision… »
- « La cote de popularité de votre Premier ministre est haute, est-ce que cela vous agace ou bien au contraire est ce qu’au contraire c’est un atout pour la majorité ? »
- « Écoutez, c’est… François Fillon et moi travaillons depuis deux ans et demi ensemble, en parfaite entente, […] »

12. La prochaine présidentielle
- « Vous êtes effectivement à deux ans et demi de la prochaine présidentielle, comment est-ce que vous vous voyez après l’Elysée ?  »
- « Mais vous vous rendez compte dans un pays qui sort d’une crise pareille, avec deux millions six cent mille chômeurs […] Le moment venu, il faudra prendre une décision, je la communiquerai aux Français […] »

Sur TF1 ?

13. Le jugement dans l’affaire Clearstream
- « Cette semaine, le jugement dans l’affaire Clearstream sera rendu. Qu’est-ce que vous attendez de ce jugement ?  »
- « Que la justice fasse son travail et dise ce qu’elle pense »
- « Est-ce que vous ferez appel ? »
- « Que la justice fasse son travail et dise ce qu’elle pense. »

Epilogue
- « Merci beaucoup Monsieur le président d’avoir été ici en plateau, sur le journal de 20 heures, pour répondre à nos questions. Je vous rappelle que demain c’est Martine Aubry, la première secrétaire du Parti Socialiste, qui aura l’occasion de s’exprimer pour vous répondre, notamment sur la question des retraites. Et des retraites, du pouvoir d’achat, et du chômage, il va en être question sur le plateau de Jean-Pierre Pernaut […] »

A demain donc, pour le communiqué de l’opposition. Et à tout de suite, pour la suite du Sarkoshow…

 

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