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Le Monde s’exerce à « l’expertise » sur « les filières de la “guerre sainte ” »

Le Monde, 16 décembre 2004. Deux adresses aux lecteurs. La première est explicite et est signée du directeur du quotidien et s’intitule : « A nos lecteurs » La seconde est implicite et prend la forme d’un dossier qui prend les lecteurs à témoin. A en croire Jean-Marie Colombani, Le Monde s’apprête à « remettre en lumière  » ses « fondamentaux  ». Mais à lire le dossier - « Enquête sur les filières de la « guerre sainte » en Irak », le rétablissement est loin d’être acquis !

Jean-Marie Colombani, rappelle avec « force », quelques règles intangibles en matière d’information : «  Le conditionnel n’est pas un mode de journalisme. La chaleur d’une affirmation ne peut se prévaloir sur l’indispensable froideur du jugement. La complexité même de la société dans laquelle nous vivons, sa dureté, nous obligent à placer l’expertise au centre de notre métier, à remettre en lumière nos fondamentaux, à mettre au - dessus de tout , le respect des faits. Sans renoncer en rien à la nécessité de révéler, de surprendre, il nous faudra chaque jour davantage veiller à strictement séparer l’information du commentaire, à vous garantir la qualité et la rigueur de nos informations  ». [souligné par nous]

On peut vérifier immédiatement, dans la même édition, ce que valent ces règles quand elles sont mises en application par Gilles Davet et Piotr Smolar dans le dossier « Enquête sur les filières de la « guerre sainte » en Irak ».

Des faits et des sources

Deux articles, aux titres accrocheurs (et partiellement contradictoires) permettent de vérifier ce retour aux règles : « Les filières de recrutement de la « guerre sainte » sont en place » et « Des embryons de réseaux que les spécialistes jugent encore marginaux, sans commune mesure avec l’Afghanistan ».

Comme « le conditionnel n’est pas un mode de journalisme », Gilles Davet et Piotr Smolar, ne s’en servent qu’à... 25 reprises ! Et, comme la vérification de l’information et le croisement des sources sont les conditions de « l’expertise »..., nos enquêteurs n’utilisent comme source d’informations que les seuls services de police, renseignement généraux ou de renseignements (DGSE, DST pour la France, CIA ou services secrets allemands ou occidentaux,) qui sont cités à ... 29 reprises.

A ce stade, il n’est sans doute pas inutile de préciser que Piotr Smolar a été un auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure, transformé par un décret paru au journal officiel le 27 juillet 2004, en Institut National des Hautes Etudes de Sécurité (INHES). Cet organisme, placé directement sous l’autorité du Ministre de l’Intérieur, a été mis en place en 1989 ; son objectif affiché « était de favoriser, par une meilleure compréhension, l’adhésion du plus grand nombre aux nouvelles politiques, car la sécurité est l’affaire de tous. Tel était notre slogan  » [1].

Cet institut, qui a déjà vu passer 1 500 auditeurs, universitaires, policiers, gendarmes, douaniers, magistrats, politiques, administratifs, journalistes, chefs d’entreprises (dont certains travaillant justement dans la sécurité qui constitue leur fonds de commerce), représente un formidable réseau.

Qu’on ne se méprenne pas : ce ne sont pas les connaissances ainsi acquises qui sont en cause, mais leur usage. En effet, le dossier ne porte pas pour titre : « Enquête auprès des services de police et de renseignements sur leur perception des «  filières de la “guerre sainte ” ». Il se présente comme une enquête sur ces filières elles-mêmes. La familiarité avec les services de police et de renseignement suffit-elle à les considérer comme des sources suffisamment fiables pour que l’on puisse se dispenser de les croiser avec d’autres ?

Des convictions et des preuves

Cette « confiance » en des sources « secrètes » donc forcément sulfureuses (et à l’occasion pouvant contredire les thèses officielles qui chercheraient à minimiser la réalité des choses), permet aux deux journalistes de se contenter de formules aussi précises que : « Les services de renseignements français sont convaincus de l’existence de réseaux encore marginaux qui envoient des combattants mener le djihad en Irak[...]Les services français ont acquis la certitude qu’ils se trouvent en présence d’une « poussée djihadiste de quartier », plus précisément dans le 19ème arrondissement de Paris ».

Si la « conviction » et la « certitude » suffisaient à établir les faits, les faux coupables d’Outreau, désignés comme tels par la furia médiatique, auraient été condamnés à perpétuité !

En matière de preuves irréfutables, les deux journalistes sont nettement plus discrets. Le mot n’est prononcé qu’une seule fois, et encore, ce n’en est pas une, la preuve : « Mais les filières, peu à peu, prennent de l’envergure. La présence de volontaires arabes remonte à la fin de l’année 2002, à l’initiative du régime irakien. Dès l’été 2003, « la guerre sainte » devient une motivation. L’arrestation d’Hassan Ghul, le 22 janvier , en Irak, vient apporter la première preuve concrète de la présence du réseau A.- Quaida dans le pays . Il n’est autre que l’un des proches du comité directorial de la structure créée par Oussama Ben Laden, et peut entrer en contact avec Saïf Al - Adel, le n°3 de l’organisation. Sa spécialité serait d’acheminer des volontaires dans les terres du djihad ». [souligné par nous]

En quoi cette arrestation est-elle une « preuve », et non un simple indice ? Mystère...

Pourtant, malgré les titres destinés à accréditer la thèse de « la guerre sainte » partout, y compris dans le 19 ème arrondissement de Paris, nos deux journalistes reconnaissent, en catamini, que le danger n’est sans doute pas aussi immédiat que les titres pourraient le laisser supposer : « Il faut relativiser ce phénomène (des filières), assure t-on dans les milieux du renseignement, la filière française reste marginale[...] Pour l’heure, les spécialistes de l’antiterrorisme invitent à la plus grande prudence concernant cette « filière irakienne » embryonnaire ».

Ouf ! « L’enquête » accouche enfin de conseils de prudence... des spécialistes de l’antiterrorisme que l’on a imprudemment consultés comme source d’une enquête rigoureuse, au demeurant peu conforme au conseil de Jean-Marie Colombani : «  il nous faudra chaque jour davantage veiller à vous garantir la qualité et la rigueur de nos informations  ». [souligné par nous]

Les lecteurs pris à témoin de cette « enquête » qui avoue ne pas savoir grand-chose pourraient se demander ce qui la justifie.

La recherche des effets

Une lecture attentive des conseils du Docteur Colombani nous met sur la piste : « La force, le rythme, le flux continu des informations font qu’un quotidien est parfois obligé de choisir entre une réponse sûre et une réponse rapide, les deux n’étant pas nécessairement confondues. Il peut en découler des prises de risques au cours desquelles la rigueur laisse la place à la précipitation où la recherche d’un effet prendra le pas sur l’analyse des faits.  »

« La prise de risques » vaut absolution rétrospective et préventive tous les « dérapages ». Quant à la « recherche d’un effet » elle vaut justification des faux scoops et des « enquêtes » qui n’en sont pas, comme l’illustre « L’enquête sur les filières de » la guerre sainte » en Irak ». Une enquête qui porte mal son nom, puisqu’il s’agit surtout d’une enquête sur les « informations » dont prétendent disposer les services de police et de renseignement.

Une fois de plus, Le Monde confond journalisme de révélation (qui consiste à « sortir » les informations plus ou moins fiables et crédibles détenus par des institutions comme la police ou la justice) et journalisme d’investigation (qui repose prioritairement sur le travail autonome des journalistes).

 

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Notes

[1Jean-Marc Erbès « Aux origines de l’Institut », Les cahiers de la sécurité intérieure, 3 ème trimestre 1999 (cité par Pierre Rimbert, « Les managers de l’insécurité - production et circulation d’un discours sécuritaire  » dans La machine à punir, 2004, L’Esprit Frappeur, p. 256

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