I.Un conseiller social-libéral, plus libéral que social
1. De Balladur Ă Jospin : le « cercle de raison »
Dans Le Monde datĂ© 25-26 mars 2001, Patrick Jarreau (pages une puis 15) revient sur la "surprise" suscitĂ©e par la rĂ©cente consultation Ă©lectorale (les Ă©lections municipales) auprès des "responsables politiques et [des] commentateurs". EnumĂ©rant divers prĂ©cĂ©dents, il rappelle qu’ "en 1995, la remontĂ©e de Jacques Chirac avait brisĂ© le "cercle de la raison" formĂ© autour d’Edouard Balladur".
"Cercle de la raison" bĂ©nĂ©ficie de guillemets et d’italiques. Mais il aurait Ă©tĂ© instructif d’indiquer qui est l’auteur de la formule, Ă savoir M. Alain Minc, ardent supporteur de Balladur Ă l’Ă©poque et aujourd’hui prĂ©sident du conseil de surveillance du Monde. et de rappeler que Le Monde soutenait alors Balladur au sein du « cercle de raison » qui est aujourd’hui formĂ©, Ă ses yeux, autour de Lionel Jospin. Quand Le Monde se souvient, c’est pour nous proposer une autocritique subliminale.
(Première publication : 24 mars 2001- Légèrement modifié)
2. Un conseiller fermement cramponné à la barre
Le Monde datĂ© 23 mars 2001 titre page 6 : « Lionel Jospin n’envisage pas de "coup de barre Ă gauche" »
L’expression "coup de barre Ă gauche" ne figure pas dans l’article : les guillemets ne signifient donc pas qu’il s’agit d’une citation mais d’une forme de distanciation du journal. En lisant l’article on s’aperçoit que l’expression veut signifier : une politique plus sociale du gouvernement.
Pourtant, on ne se souvient pas que Le Monde ait utilisĂ© "coup de barre Ă droite", mĂŞme entre guillemets, pour Ă©voquer, par exemple, les nombreuses baisses d’impĂ´ts qui, depuis 1997, ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’abord aux plus aisĂ©s.
(Première publication : 23 mars 2001 - titre modifié)
3. Un conseiller social-libéral
Dans l’Ă©ditorial du Monde datĂ© du 4 juillet 2001, on pouvait lire notamment ceci (nos commentaire sont en italiques) :
« M. Fabius doit aussi obtenir satisfaction sur les impĂ´ts. Il a raison de ne pas vouloir remettre en cause les baisses annoncĂ©es, pour des raisons politiques autant qu’Ă©conomiques.
Politiques, parce que la stratĂ©gie gouvernementale a besoin d’ĂŞtre rééquilibrĂ©e au centre.
(Ce qui laisse entendre qu’elle est "dĂ©sĂ©quilibrĂ©e" Ă gauche, voire Ă l’extrĂŞme-gauche.)
Economiques, parce que la consommation des mĂ©nages (qui paient des impĂ´ts et sont tentĂ©s par le "centre") est le seul moteur solide de la croissance actuelle (Si l’on exclut les augmentations de salaires et des minima sociaux : voir l’augmentation dĂ©risoire et humiliante du SMIC) et qu’il faut absolument la consolider.
Annuler les baisses d’impĂ´ts pour augmenter les dĂ©penses de l’Etat dans un esprit de relance, comme certains le proposent, aurait une efficacitĂ© très alĂ©atoire et mettrait Ă coup sĂ»r le moral des mĂ©nages en pĂ©ril. M. Jospin aurait dĂ» rĂ©duire le dĂ©ficit beaucoup plus nettement durant les trois annĂ©es prĂ©cĂ©dentes comme l’ont fait la plupart des autres pays europĂ©ens.
(Ah ! La comparaison européenne ! Jospin, encore un effort pour ressembler à Tony Blair ou Schröder).
Aujourd’hui, sans marge de manĹ“uvre, la France est contrainte de toutes parts. C’est l’occasion de voir, enfin, s’engager le dĂ©bat non plus sur le volume des dĂ©penses ministĂ©rielles aujourd’hui forcĂ©ment limitĂ©es mais sur la qualitĂ© des politiques publiques.
(Cette chute Ă©nigmatique exige une traduction : dĂ©battre sur la "qualitĂ© des politiques publiques" sans augmenter les dĂ©penses, cela signifie en gĂ©nĂ©ral ou la rationalisation de la pĂ©nurie ou la privatisation. Mais personne, au Monde et au "centre" n’y songe sĂ©rieusement …)
II. Un conseiller modeste, mais exigeant
1. Un conseiller grandement déçu par son « poulain »
Le Monde est déçu ... Car Lionel Jospin a déçu Le Monde. Et si Lionel Jospin a déçu Le Monde, c’est parce que Lionel Jospin n’ a pas tenu compte des conseils du Monde.
C’est du moins ce que nous apprend l’Ă©ditorial du 18 avril 2001, sous le titre... "Lionel Jospin a déçu"
On peut y lire ceci :
« Lionel Jospin n’a pas Ă©coutĂ© ceux qui lui recommandaient de se montrer plus combatif au lendemain de l’Ă©chec des Ă©lections municipales. Il n’a pas suivi les conseils de ceux - Le Monde notamment - qui l’invitaient Ă sortir du piège de la cohabitation en prĂ©sentant aux Français un projet et en abandonnant, ne serait-ce que pendant un moment, ses habits de premier ministre pour endosser ceux de potentiel candidat Ă l’Ă©lection prĂ©sidentielle.(...) Qu’on l’appelle projet, vision ou volontĂ©, qu’on parle de nouveau souffle ou de nouvelle dynamique, c’est cette orientation stratĂ©gique qui fait aujourd’hui dĂ©faut Ă la pĂ©dagogie jospinienne. Et c’est lĂ que la dĂ©ception est grande. » (soulignĂ© par nous)
(Première publication : 21 avril 2001- titre modifié)
2. Un conseiller bien reçu et faussement modeste
Dans son feuilleton de début juillet "Histoire secrète de la loi sur la Corse", Libération a publié le 10 juillet 2001 un encadré intitulé : "Au 57 de la rue de Varenne, Jospin reçoit Le Monde ", dont voici de larges extraits :
« Dans ce bureau oĂą Lionel Jospin travaille, la plupart du temps (et) reçoit ses multiples visiteurs, le Premier ministre a parlĂ© de l’avenir de la Corse en recevant des gens du journal Le Monde.
Deux fois consĂ©cutivement, son directeur de la publication, d’origine corse, Jean-Marie Colombani, a Ă©tĂ© reçu Ă dĂ©jeuner en compagnie de deux confrères journalistes, Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach. C’Ă©tait peu avant le 13 dĂ©cembre 2000. Juste avant que Lionel Jospin ne lève son ’prĂ©alable’ et accepte de dialoguer avec les Ă©lus insulaires, nationalistes compris. "D’habitude, en pareille occasion, Jean-Marie Colombani est peu bavard, tĂ©moigne un proche du Premier ministre. Il Ă©coute, il enregistre. Mais lorsqu’il s’agit de la Corse, il devient tout feu tout flamme." Bien vite, la conversation vire Ă l’aigre. Jospin essaie de convaincre ses interlocuteurs du bien-fondĂ© de sa politique. Notamment son refus de dialoguer "avec les poseurs de bombe et ceux qui les soutiennent". Colombani rĂ©plique : "Si vous ne faites rien, la violence ne s’arrĂŞtera pas". Entre les deux protagonistes, Alain Duhamel s’emploie Ă jouer les Casques bleus. "C’Ă©tait tellement passionnel entre eux", se souvient l’Ă©ditorialiste. Finalement, Ă court d’arguments, Jospin lâche : "le Premier ministre c’est moi, ce n’est pas vous, monsieur Colombani".
Jospin recevra une nouvelle fois les hommes du Monde. Exclusivement. Outre Jean-Marie Colombani, le directeur de la rĂ©daction, Edwy Plenel, et le rĂ©dacteur en chef des pages RĂ©gions, Jean-Louis AndrĂ©ani, viennent plaider en faveur du processus. "Ils sont venus apporter leur soutien Ă©ditorial Ă Jospin si celui-ci ouvrait les nĂ©gociations", croit-on savoir dans les milieux gouvernementaux. Impossible d’avoir une confirmation de la direction du quotidien du soir. "On discute avec tout le monde, se contente d’affirmer Jean-Marie Colombani. Après, ils font ce qu’ils veulent. Ce serait prĂ©somptueux de croire qu’on les influence. Nous, nous sommes dans un rĂ´le confortable. Ce sont eux qui dĂ©cident. Nous, on commente". A posteriori, Colombani estime que "Jospin a changĂ© de politique" en mettant fin Ă "la folle Ă©quipĂ©e menĂ©e par Jean-Pierre Chevènement". Et jure de "ne pas faire partie du processus". »
Ah la modestie de Jean-Marie Colombani !
(Première publication : juillet 2001- titre modifié)
3. Un conseiller, psychologue en marketing politique
Le Monde dispense rĂ©gulièrement ses conseils Ă Lionel Jospin. Mais l’Ă©ditorial du 28 aoĂ»t 2001- « L’Ă©quation personnelle » - se borne Ă proposer un diagnostic subtil (et morose).
Le psychologue-conseil-éditorialiste anonyme écrit en effet :
« Comme tous les faux rigides, qui ne cessent de s’astreindre Ă contrĂ´ler de vraies passions, Lionel Jospin est souvent plus bavard qu’il ne le voudrait, Ă son corps dĂ©fendant. Depuis la confirmation de son long engagement politique et intellectuel au sein d’une des variantes du trotskisme français, on sait que l’homme qui prĂ©tendait avoir "fendu l’armure" Ă©tait, en rĂ©alitĂ©, nouĂ© par un secret dans lequel il s’Ă©tait lui-mĂŞme enfermĂ©. »
Il y a tout lieu d’espĂ©rer que, grâce aux rĂ©vĂ©lations du Monde, Lionel est enfin dĂ©nouĂ©... et qu’il peut enfin affronter l’avenir et faire face aux handicaps politiques qui le menacent dans sa course Ă l’ElysĂ©e.
En effet :
« Dans la course prĂ©sidentielle, ces handicaps ne peuvent ĂŞtre surmontĂ©s que par un facteur subjectif : l’Ă©quation personnelle, la rencontre d’un homme et d’une attente. »
Espérance immédiatement déçue :
« De ce point de vue, Lionel Jospin a encore du chemin Ă faire pour rĂ©ussir Ă escalader le mur qui est devant lui. »
Que faire s’il n’y parvient pas ? Soutenir Bayrou ?
(Première publication : 31 août 2001)