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Le Monde a trouvé les armes irakiennes

... dans la propagande de la CIA
par Patrick Lemaire,

Dans les mois qui ont précédé l’attaque militaire contre l’Irak, l’administration étatsunienne prenait prétexte de la détention par le régime baasiste irakien d’un stock d’ " armes de destruction massives ". Des milliers de pages dans les journaux, d’heures d’antenne dans les médias audiovisuels, étaient consacrés à ce potentiel militaire qui " menaçait la paix mondiale ". Il importe de le rappeler car six mois après la fin officielle des hostilités, le prétendu surarmement du régime déchu de Saddam Hussein est étrangement négligé dans la couverture médiatique de la situation moyen-orientale.
Mais Le Monde veille au grain, qui le 5 novembre 2003 titre sur quatre colonnes en page 3 (haut de page) :

" Selon la CIA, l’Irak aurait dissimulé jusqu’à 1 million de tonnes d’armement "

Cet article signé de Jacques Isnard, spécialiste des armées au Monde (ou l’inverse ? Lire Le Monde, c’était "mieux avant" ?) est un modèle du genre car la plupart des phrases sont écrites au conditionnel et/ou se réfèrent à une source unilatérale (des plus fiables...) : la CIA, les " services de renseignements "...

Ci-dessous, nous avons souligné dans l’ " article " les mots les plus révélateurs de l’absence de toute information vérifiée (verbes au conditionnel, sources indéfinies ou unilatérales : la CIA, les " services de renseignement ", les " forces américaines "...).

(chapo) " Les missiles sol-air portables, cause particulière d’inquiétude pour les services de renseignement. "
(texte) " La CIA (Central Intelligence Agency) estimait, début octobre, entre 600 000 et 1 million de tonnes les stocks d’armes et de munitions que les forces irakiennes auraient dissimulés, selon ses agents, sur l’ensemble du territoire avant même le déclenchement, fin mars, de la guerre contre le régime de Saddam Hussein. Ce qui représente, de même source, le tiers des stocks d’armes globalement détenus par la seule armée de terre américaine, hormis les deux autres armées et les marines, sur le sol même des Etats-Unis.
Cette évaluation est fondée sur la panoplie des moyens - véhicules de toute nature, avions et hélicoptères - estimée en possession de l’Irak par la CIA avant le début du conflit, en rapport avec la puissance de feu.
Apparemment, cette estimation de la CIA est contestée par ce que l’on a appris, depuis, du véritable état de l’arsenal irakien. En effet, des années d’embargo, décrété après l’invasion du Koweït par l’armée de Saddam Hussein en août 1990, et les difficultés financières de Bagdad, suite au contrôle des revenus de son pétrole, ont contribué au fait que l’Irak a dû emprunter des voies compliquées et peu fiables pour moderniser ses forces.
Néanmoins, les armées américaines ont lancé, dès le mois de mai, une vaste traque, dans tout l’Irak, pour tenter de découvrir les caches d’armes et de récupérer les équipements en état de fonctionner. Cette recherche les a menées dans des écoles, des hôpitaux, des mosquées - où des stocks d’armes étaient supposés être disséminés - souvent à partir de dénonciations par d’anciens soldats ou de voisins. On rapporte que, pour recevoir une telle aide, les Américains auraient distribué 1 million de dollars en primes versées à ceux qui les ont informés. La prime moyenne est de 500 dollars pour chaque stock découvert.
MARCHÉ NOIR
Le tonnage exact et complet des armes qui ont été ainsi récupérées n’a pas été révélé. On sait seulement que, des stocks où elles ont eu accès, les forces américaines ont pu retirer - outre quelques blindés et avions volontairement enterrés sous le sable et empaquetés dans des filets censés les protéger - des obus de tous calibres, des armes automatiques, des roquettes antichar, des mines, des grenades, des mortiers, des explosifs piégés ou commandés à distance et des missiles antiaériens portables ou fixes. Les missiles sol-air portables à l’épaule - le Stinger américain, le Strela SA-7 russe ou le Mistral français - sont des outils militaires particulièrement redoutés.
Selon un document non classifié de l’armée de terre américaine, diffusé avant l’attaque contre un hélicoptère Chinook à l’ouest de Bagdad, quelque 300 missiles sol-air portables auraient été saisis depuis mai, date à laquelle George Bush a déclaré achevées les opérations militaires "majeures" en Irak.
Il existe un marché noir pour ce type d’armement, qui a été exporté à plus de 100 000 exemplaires, par leurs fabricants, dans les quinze dernières années. Un SA-7 se vendrait 5 000 dollars. Selon le Centre du renseignement sur le terrorisme, à Londres, une trentaine de réseaux terroristes en détiennent. Les avions de ligne dans le monde pourraient être visés, autant que les aéronefs militaires. "

On remarquera l’habile glissement, à la fin de l’article, des spéculations de l’armée américaine sur les armes irakiennes, vers des données relatives au " marché " des armements, sans qu’aucun lien ne soit établi entre les deux.

Extraits du " Style du Monde " (publié par Le Monde, 2002), chapitre " Règles et usages " :

Conditionnel. " L’usage du conditionnel de précaution est restreint ".
Sources. " L’existence d’une source ne suffit pas à valider une information ".

 

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