Les gardiens de l’espace mĂ©diatique - journalistes dominants entièrement dĂ©vouĂ©s Ă la lĂ©gitimation de leur domination - rĂŞvent que cet espace se confond entièrement avec l’espace public ouvert Ă la discussion rationnelle : un monopole jalousement protĂ©gĂ© et rĂ©glementĂ© par ses tenanciers.
Laurent Joffrin, dans Le Nouvel Observateur du 20-26 mai 1999, éditorialise :
« La dĂ©mocratie suppose un "espace public" oĂą l’on puisse user ensemble de l’argumentation rationnelle. Il lui faut donc une base commune, un accord minimal sur les faits. C’est cette base dĂ©cisive que minent les mauvais critiques des mĂ©dias (il y en a de bons, que les journalistes auraient grand tort de ne pas Ă©couter). »
Qu’est-ce qu’un bon critique des mĂ©dia ? C’est un critique que les mĂ©dias - sous la plume de Laurent Joffrin - trouvent bon. Qu’est-ce qu’un mauvais critique des mĂ©dias ? C’est, par exemple, un critique qui, pour vĂ©rifier l’existence d’un « accord minimal sur les faits », montrerait, preuves Ă l’appui, que les journalistes dominants, Ă force de connivence et de complaisance, ont soutenu d’une seule voix la guerre du Golfe ou le traitĂ© de Maastricht.
C’est un critique qui aurait fini par inspirer Ă Laurent Joffrin, dans le mĂŞme article, cette rĂ©flexion dĂ©sabusĂ©e : « Quant Ă la pensĂ©e unique, elle a sĂ©vi au moment du Golfe ou du rĂ©fĂ©rendum sur Maastricht. » Une rĂ©flexion nuancĂ©e, il est vrai par cette parenthèse : « et encore, les opposants avaient-ils, tout de mĂŞme voix au chapitre. »
D’oĂą l’on peut -provisoirement - conclure que mĂŞme Laurent Joffrin connaĂ®t des moments de lucidité… Reste la question suivante : qu’est-ce que un bon « espace public » ? C’est un espace mĂ©diatique ouvert aux tribunes libres, mais oĂą les Ă©ditorialistes arbitrent de dĂ©bat en chantant d’une mĂŞme voix, en adressant leurs conseils dĂ©ontologiques aux critiques qui les interpellent et leurs conseils stratĂ©giques aux militaires qui les déçoivent.