« La grande matinale » de France Inter, en tête dans le paysage radiophonique français avec 4,6 millions d’auditeurs chaque jour, dispose de deux cases d’interview : « L’invité de 7h50 » (un entretien de 9 à 11 minutes chaque jour [1]), et « L’invité de 8h20 » (un grand entretien de 20 à 25 minutes, du lundi au vendredi [2]). Constitué entre le 28 septembre et le 13 octobre, notre corpus compte 28 interviews au total. Ces prestigieux segments sont les temps forts de l’émission quotidienne : ceux qui font le plus d’audimat, qui génèrent des posts sur les réseaux sociaux, des commentaires dans le champ politique et des reprises à travers toute la presse. Comment les journalistes-vedettes qui les animent ont-ils traité les mobilisations lycéennes et étudiantes ? Réponses chiffrées – et accablantes pour la « première matinale de France ».
Désintérêt
Premier constat : alors que le pays connaît un mouvement lycéen d’une ampleur inédite, le sujet ne semble pas passionner les matinaliers de France Inter. Entre le 28 septembre et le 13 octobre, sur 28 entretiens (d’une durée cumulée de 7 heures et près de 36 minutes), seulement 14% du temps d’antenne a porté sur le sujet.
Sur ces 28 entretiens, trois ont été consacrés entièrement (ou presque) à la mobilisation lycéenne ; un quatrième le fut en grande partie : celui de Manuel Bompard (29/09), au cours duquel le sujet a occupé 8 minutes et 15 secondes – soit un tiers du temps d’antenne. Pourtant brûlante, cette actualité occupera une part résiduelle de cinq entretiens supplémentaires, pour une durée allant de 27 secondes (face au gouverneur de la Banque de France Emmanuel Moulin, 07/10) à 2 minutes et 50 secondes (face à l’acteur Vincent Lindon, 08/10).
Au cours de ces deux semaines, les mobilisations lycéennes ont bel et bien été traitées ailleurs dans la matinale, dans « Le grand débat » du week-end [3] et, bien sûr, dans les journaux d’information. Mais on le sait : beaucoup plus courts, bien moins exposés et rarement repris par les confrères, les sujets de journaux n’occupent pas la même place dans la hiérarchie de l’information. La parole des premiers concernés y est de surcroît sélectionnée et fatalement compressée par le format du micro-trottoir, donc de portée moindre que lors d’un entretien seul à seul face à un intervieweur pendant près de dix ou vingt minutes en continu…
Priorité au gouvernement
Deuxième constat : parmi les trois entretiens focalisés sur le mouvement social, deux ont été accordés à des ministres – Laurent Nuñez (« L’invité de 8h20 », 06/10) et Édouard Geffray (« L’invité de 7h50 », 13/10) – et un seul à des représentants de lycéens : le 2 octobre, Sabrine Kharbach et Ryad Rani, respectivement porte-parole de l’Union étudiante et de l’Union syndicale lycéenne (USL), ont été conviés pour le créneau d’interview le plus court, dont nous avons en outre pu observer la teneur…
Bilan des courses : au cours des deux premières semaines de médiatisation du mouvement social, alors que les intervieweurs de « La Grande matinale » ont consacré 1 heure 2 minutes et 6 secondes au sujet, ils auront passé la moitié du temps d’antenne (31 minutes et 30 secondes) à en discuter… avec des membres du gouvernement !
Occultation des violences policières
Sur cette soixantaine de minutes au total, 22 minutes et 24 secondes ont été consacrées aux « violences » en général – poubelles brûlées et mains arrachées confondues. L’entretien avec Laurent Nuñez en accapare pas moins de 15 minutes et 20 secondes. Si le ministre de l’Intérieur n’est pas ménagé, et si l’entretien questionne avec insistance sa « stratégie de maintien de l’ordre », les violences policières ne sont jamais problématisées comme telles par les intervieweurs. S’il mentionne quelques cas précis au détour de relances (main arrachée à Lens, mâchoire fracturée à Saint-Ouen-l’Aumône, lycéens éborgnés par des tirs de LBD à Tours et Argenteuil), Benjamin Duhamel ne les mobilise que comme des exemples d’éventuels abus de la force (toujours) légitime. Une approche qui se pense neutre et factuelle, qui oppose de fait un propos contradictoire… mais qui se borne à parler de « maintien de l’ordre » plutôt que de « violences policières ». Un cadrage d’ailleurs bien pratique pour le ministre qui, même placé face à des cas concrets, peut justifier son recours à la force au nom de l’ordre et de la lutte contre les « violences urbaines ». Les intervieweurs parleront bien volontiers de « consignes de retenue » ; ils questionneront une « disproportion » de la force, mais le feront en présentant systématiquement cette dernière comme une « réponse » ou des « répliques » des « forces de l’ordre ». Le ministre ne s’y trompe pas et félicite d’ailleurs la présentatrice Florence Paracuellos au terme de sa toute première question : « J’aime bien que vous parliez de "répliques" ». Courageux mais pas téméraires, les matinaliers délègueront l’emploi du terme « répression policière »... à un auditeur reçu par téléphone (en l’occurrence Kaïs, un lycéen de Créteil). L’inégalité du dispositif se chargera du reste : « On ne peut pas parler de répression », balaye en une phrase Laurent Nuñez. Les journalistes n’y reviendront pas.
En réalité, seules 38 secondes porteront véritablement sur les violences policières désignées comme telles. Elles ne le seront qu’à l’initiative des deux représentants des lycéens, Sabrine Kharbach et Ryad Rani (02/10), et non sans opposition. Initialement interrogée sur les violences des manifestants, Sabrine Kharbach détourne en effet la question de Quentin Lafay une première fois : « Oui, on peut parler des violences policières », cingle-t-elle, avant de mentionner les cas d’un lycéen éborgné et de plusieurs « étranglements » commis par la police. Un non-sujet pour le journaliste, qui relance les deux syndicalistes sur d’autres « violences précises », à savoir « certains établissements […] incendiés » et « certains personnels de l’Éducation nationale qui ont été pris à partie, blessés ». Ryad Rani tente de boycotter la question une seconde fois. « Le gouvernement est coupable de chaque violence policière et il est responsable de l’entièreté de cette situation », amorce-t-il, avant d’être cette fois-ci interrompu et rabroué par Quentin Lafay : « Sur les violences policières, on a bien compris, mais je parle des violences du camp d’en face, comment les qualifier ? Est-ce que vous les condamnez, déjà ? »
« On a bien compris » : vraiment ? En deux semaines, en dehors de ce cas, aucun intervieweur n’aura formulé lui-même le terme « violences policières » dans une question. En revanche, le 7 octobre, la matinale de France Inter s’inquiétait auprès du gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin : « Les marchés financiers scrutent la mobilisation des lycéens. Ça a quel effet, ça, sur la signature de la France ? » À chacun ses priorités…
« Le grand portrait » de Sonia Devillers : rien à voir
Après les coups de neuf heures, « La Grande matinale » se prolonge avec « La Grande matinale - Le mag » sous l’égide de Sonia Devillers, qui anime à cette occasion « Le débat » – portant sur « un grand fait d’actualité politique, économique, nationale ou internationale » – et conduit un grand entretien d’environ vingt minutes intitulé « Le Grand portrait ». Du 28 septembre au 15 octobre, aucun des dix créneaux « Le débat » ne porte sur le mouvement social [4]. Assumant une portée magazine relativement détachée de « l’actualité politique » – telle que la conçoivent en tout cas les grands journalistes… –, « Le Grand portrait » a lui aussi totalement snobé les mobilisations des lycéens. À la même période, Sonia Devillers a mené 12 interviews, principalement avec des artistes (comédiens, chanteurs, écrivains, etc.). Sur 3 heures, 55 minutes et 51 secondes d’antenne, le sujet sera uniquement abordé par Omar Sy… pendant 1 minute et 25 secondes.
Un surgissement par effraction de la politique, que Sonia Devillers se chargera d’ailleurs ni une ni deux de ramener à la niche. Alors qu’Omar Sy décrit la mobilisation des lycéens comme l’une des « petites lumières » du moment et dénonce de manière virulente le fait qu’« on ne les écoute pas du tout » et qu’en lieu et place, « le réflexe, c’est […] de leur taper sur la gueule », « de les mettre les uns en face des autres pour faire des combats d’enfants » et de « leur demand[er] de se taire », la journaliste n’embraye pas. Mieux, elle passe du coq à l’âne en jouant la carte de la pacification :
Sonia Devillers : Moi, j’ai trouvé quelque chose qui rassemble. J’ai trouvé une petite lumière qui rassemble. Dans le genre petite lumière, petite source d’énergie qui rassemble, il s’appelle Nadir Hifi [le joueur de basket-ball]. Regardez. [Extrait audio de commentateurs sportifs en liesse pendant la fin d’un match du Paris Basketball face au Mans Sarthe Basket, lorsque Nadir Hifi offre la victoire au club parisien en marquant un panier sur le buzzer final.]
À l’évidence, ce n’était là non plus ni le lieu, ni le moment pour les lycéens. Comprenez : il ne faudrait pas enrayer la « douce machinerie néolibérale ».
Pauline Perrenot et Jérémie Younes


