On aurait aussi bien pu demander : la science est-elle bonne ou mauvaise ? Monsanto reprĂ©sente-elle le Progrès ? JosĂ© BovĂ©, l’ayatollah dans nos assiettes ?
Mais je ne rendrai pas compte du contenu de l’Ă©mission proprement dit, dans la mesure oĂą tout ce que j’en sais, c’est ce qu’en dit le compte-rendu enthousiaste de Fabien Gruhier dans TVObs.
"De la vraie, de la belle science dont il ne faut pas avoir peur"...
Pour Fabien Gruhier, il s’agit avant tout de convaincre. Et pour cela, de prendre Ă rebrousse-poil les prĂ©jugĂ©s. Opposer "slogans langues de bois, terreurs irraisonnĂ©es" Ă de "vrais" Ă©lĂ©ments d’information sur ces sujets - faites attention - "complexes", que sont le clonage, les OGM, la thĂ©rapie gĂ©nique. Ainsi par exemple des techniques du clonage thĂ©rapeutique qui, passĂ©es au crible d’une analyse objective, apparaissent comme riches de promesses Ă©videmment "formidables".
Une première salve, sans grand rapport, est tirĂ©e sur le "très mĂ©diatisĂ©" (par qui ?) JosĂ© BovĂ©, "pseudo-paysan" arracheur de maĂŻs transgĂ©nique. Paf. On s’Ă©tait trompĂ©s, on nous a trompĂ©s, il nous a trompĂ©s : le "gars bien sympa", "AstĂ©rix pourfendeur des lĂ©gions McDo" n’est peut-ĂŞtre, "au fond" (quittons momentanĂ©ment les ragots superficiels, donnons de la profondeur Ă l’analyse...), qu’un "obscurantiste". Pif-paf. Et en plus il est mĂŞme pas nĂ© sur le Larzac, c’est un faux, il vient de Nanterre. Je le sais, c’est mon oncle gauchiste - repenti - qui me l’a dit. Pif-paf-et-repaf. Donnez-nous des paysans, des vrais, qui produisent sans se poser de questions, diable ! Encore un peu, et JosĂ©Bovix Ă©tait accusĂ© d’avoir quittĂ© sa femme pour faire du tourisme militant. Mais ce chef d’accusation est malheureusement sous copyright.
Puis on passe aux clones, sans transition - question dont JosĂ© BovĂ© ne s’est jamais occupĂ©. Et de nouveau : "nous expliquent les spĂ©cialistes", tout cela est bien "difficile". Complexe, difficile... Vous ĂŞtes trop jeunes pour comprendre, seuls nos enfants sauront ce qu’il en est vraiment. En attendant, circulez.
L’auteur ne craint pas de se contredire : après avoir annoncĂ© en chapeau que certaines peurs pouvaient apparaĂ®tre "irraisonnĂ©es" (plĂ©onasme), voire "suspectes", voilĂ qu’il nous fait, non pas peur, mais rire en citant l’exemple d’illuminĂ©s ayant des exigences effectivement "irraisonnĂ©es" voire "suspectes" : cloner JĂ©sus, avoir la vie Ă©ternelle, etc. La "manip’", terme un peu lâche auquel l’auteur rĂ©duit les techniques gĂ©nĂ©tiques (qui sont des opĂ©rations complexes, contrairement Ă leur finalitĂ©), consiste en fait Ă mettre face-Ă -face deux doxa (JosĂ© BovĂ© reprĂ©sentant les anti ; Fred Hubbard les pro) et Ă se poser souverainement, ou plutĂ´t Ă laisser le lecteur croire qu’il se pose souverainement (ça se discute, après tout), comme arbitre dĂ©tenteur du savoir. Et s’en remettre non seulement Ă la "vraie", mais Ă la "belle" science, dont il ne faut pas avoir "peur".
Au trou, Bové ! Libérez Monsanto !
Bref, ce que tout cela laisse entendre se rĂ©sume Ă la thèse selon laquelle la science est non seulement raisonnable, mais encore innocente de tout ce dont on (l’opinon, la doxa) l’accuse. Très profond. Un mauvais discours naĂŻf continue de faire le dĂ©part entre bonne science fondamentale et mauvaise technique appliquĂ©e, entre Max Planck et Hiroshima, Jacques Testart (tiens, Fabien Gruhier n’en parle pas... dommage !) et Dolly, voire Marx et Staline ; et on pourrait conseiller Ă tous ceux qui opposent ainsi thĂ©orie et pratique la lecture de bonnes feuilles tirĂ©es de Bruno Latour, Thomas Kuhn, Jacques Ellul ou - pour ce qui concerne plus prĂ©cisĂ©ment l’exemple de l’Ă©cart entre matĂ©rialisme scientifique et système soviĂ©tique, plus discutable - Maurice Merleau-Ponty. Notre petit redresseur de torts ne s’en donne mĂŞme pas la peine, escamotant littĂ©ralement la diffĂ©rence (et non pas l’opposition) entre science et technique. Cette diffĂ©rence a une qualitĂ©, elle ne se joue pas entre deux pratiques de nature essentiellement "diffĂ©rente", cette diffĂ©rence est qualitative au sens oĂą elle articule, dialectise prĂ©cisĂ©ment les deux termes (faussement opposĂ©s) de "science" et de "technique" et pourrait ĂŞtre nommĂ©e, pour ce qui nous occupe, tout simplement : "technologie". Autrement dit : on connaĂ®t quelque chose auquel on a donnĂ© le nom de gène (science), on imagine les nombreuses applications dont cette science est porteuse sans pouvoir (impossibilitĂ© technique) ou vouloir (interdit Ă©thique) les mettre en oeuvre, mais on perçoit bien la "logique" dĂ©ductible de notre savoir sur les gènes, la technologie (certains appellent ça "gĂ©nie", l’ingĂ©nierie se rĂ©duisant aux diffĂ©rentes applications techniques de ce gĂ©nie) gĂ©nĂ©tique.
Mais le meilleur est sans doute pour la fin, dans l’encadrĂ© intitulĂ© "Les idĂ©ologues de l’anti-science" (toujours cette manie de frapper du sceau infamant d’"idĂ©ologie" tout ce qui diffère de la sienne propre - en l’occurrence un vulgaire positivisme, d’autant plus redoutable qu’il est inconscient). Après avoir raillĂ© (une nouvelle fois, on ne s’en lasse pas) le "paisible" JosĂ© BovĂ© - si ça continue, se dit le petit journaliste qui ne lit que ses journaux ou ceux de son groupe, je ne vais plus croire ces articles qui me prĂ©sentent comme "paisible" un gauchiste attardĂ© menant des actions terroristes contre le Bien (la bonne science, le Progrès, l’ouverture Ă la complexitĂ©, McDonald’s, l’AmĂ©rique...) -, notre dĂ©busqueur politiquement incorrect en remet une couche avec ces pauvres chercheurs qui n’ont pas le "droit" d’Ă©tudier les OGM. Et nous fait le coup du chantage au "retard français" : car en effet, grave question, "les chercheurs français, persĂ©cutĂ©s (sic !) et dĂ©moralisĂ©s, sont-ils encore dans la course ?". En rĂ©sumĂ© : ne vous inquiĂ©tez pas pour ce que vous mangez, ne vous inquiĂ©tez pas du recul de certaines libertĂ©s publiques (la libertĂ© syndicale), tout cela est idĂ©ologie ; en revanche, posez-vous la question de savoir si la Science Française est OK pour complaire Ă Monsanto.
Notre journaliste n’a jamais entendu parler de dĂ©sobĂ©issance civile, apparemment (jusqu’Ă preuve du contraire, c’est BovĂ© qui est hors-la-loi parce qu’il conteste et combat ce droit, c’est BovĂ© qui est en prison et les chercheurs qui continuent leurs travaux, non pas "librement" - ça n’a aucun sens pour l’industrie gĂ©nĂ©tique - mais en paix) ; jamais lu Antigone, ni rien appris des luttes qui font avancer ou reculer des droits, des "libertĂ©s". "Face aux idĂ©ologues de l’antiscience, les chercheurs souffrent d’un handicap rĂ©dhibitoire : ils ne peuvent garantir l’inexistence du plus mince danger". Or, "dans tous les pays oĂą l’on consomme massivement des OGM, on n’a jusqu’ici jamais signalĂ© le moindre problème de santĂ© publique". Jamais entendu parler de la vache folle, non plus ? Ah, mais comparaison n’est pas raison... Et la Raison, ici, c’est de la voix des experts - "ne mĂ©langeons pas tout", "ne faisons pas d’amalgame" - qu’elle s’autorise.
Que le citoyen inquiet ravale donc son inquiĂ©tude et se rassure avec ce documentaire d’Arte. L’idĂ©ologue mis au pas, la recherche avance : JosĂ© BovĂ© est condamnĂ© Ă 14 mois de prison.
TĂ©lĂ©Obs n° 475
Ces copies qu’on forme
20h45 - Arte SoirĂ©e thĂ©matique : "Faut-il avoir peur de la science ?" Le clonage d’un ĂŞtre humain n’est pas pour demain. En attendant, certaines peurs face Ă ces techniques gĂ©nĂ©tiques apparaissent bien irraisonnĂ©es. Et parfois mĂŞme, suspectes.
(…) Le clonage humain fait peur ? Pourtant, au vu du dossier scientifique, il n’est peut-ĂŞtre pas pour demain. En attendant, les techniques du clonage thĂ©rapeutique sont riches de promesses formidables. Le très mĂ©diatisĂ© JosĂ© BovĂ©, pseudo-paysan arracheur de maĂŻs transgĂ©nique, fait l’effet d’un gars bien sympa, d’un AstĂ©rix pourfendeur des lĂ©gions de McDo ? Mais s’il n’Ă©tait, au fond, qu’un obscurantiste comme il y en a toujours eu ? Le documentaire de Sophie Nahum, "Demain les clones", s’ouvre sur une supposition ahurissante : le premier clone humain est peut-ĂŞtre dĂ©jĂ nĂ© ! (…)
Les idĂ©ologues de l’antiscience Le film s’ouvre sur une sĂ©quence oĂą l’on voit le paisible JosĂ© BovĂ© briser Ă coups de marteau les vitres blindĂ©es d’un laboratoire oĂą des chercheurs avaient le tort d’Ă©tudier un riz gĂ©nĂ©tiquement modifiĂ© pour rĂ©sister aux parasites. Mais si l’on n’a pas le droit d’Ă©tudier les OGM, comment savoir s’ils sont prometteurs ou dangereux… ? Face aux idĂ©ologues de l’antiscience, les chercheurs souffrent d’un handicap rĂ©dhibitoire : ils ne peuvent garantir l’inexistence du plus mince danger. Mais le film dĂ©monte point par point les arguments ou les folles terreurs des anti-OGM : non, le pollen ne menace pas les papillons monarques ; oui, le maĂŻs modifiĂ© rĂ©siste Ă la terrible pyrale, et c’est un avantage Ă©norme ; non, ce mĂŞme maĂŻs ne donne pas la mĂ©ningite, pas plus que le coton OGM ne propage la gonorrhĂ©e… Dans tous les pays oĂą l’on consomme massivement des OGM, on n’a jusqu’ici jamais signalĂ© le moindre problème de santĂ© publique. Et demain, ce sont des OGM qui fourniront des plastiques biodĂ©gradables, des biocarburants, des mĂ©dicaments prĂ©cieux. Mais les chercheurs français, persĂ©cutĂ©s et dĂ©moralisĂ©s, seront-ils encore dans la course ? F. G.