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Le "NouvelObs" et José Bové

La " vraie " science contre le " faux " paysan

par C.-M. H.,

Dans le supplément TV du NouvelObs n°475, le journaliste Fabien Gruhier vante les mérites d’une soirée Arte sobrement intitulée "Faut-il avoir peur de la science ?"

On aurait aussi bien pu demander : la science est-elle bonne ou mauvaise ? Monsanto représente-elle le Progrès ? José Bové, l’ayatollah dans nos assiettes ?

Mais je ne rendrai pas compte du contenu de l’émission proprement dit, dans la mesure où tout ce que j’en sais, c’est ce qu’en dit le compte-rendu enthousiaste de Fabien Gruhier dans TVObs.

"De la vraie, de la belle science dont il ne faut pas avoir peur"...

Pour Fabien Gruhier, il s’agit avant tout de convaincre. Et pour cela, de prendre à rebrousse-poil les préjugés. Opposer "slogans langues de bois, terreurs irraisonnées" à de "vrais" éléments d’information sur ces sujets - faites attention - "complexes", que sont le clonage, les OGM, la thérapie génique. Ainsi par exemple des techniques du clonage thérapeutique qui, passées au crible d’une analyse objective, apparaissent comme riches de promesses évidemment "formidables".

Une première salve, sans grand rapport, est tirée sur le "très médiatisé" (par qui ?) José Bové, "pseudo-paysan" arracheur de maïs transgénique. Paf. On s’était trompés, on nous a trompés, il nous a trompés : le "gars bien sympa", "Astérix pourfendeur des légions McDo" n’est peut-être, "au fond" (quittons momentanément les ragots superficiels, donnons de la profondeur à l’analyse...), qu’un "obscurantiste". Pif-paf. Et en plus il est même pas né sur le Larzac, c’est un faux, il vient de Nanterre. Je le sais, c’est mon oncle gauchiste - repenti - qui me l’a dit. Pif-paf-et-repaf. Donnez-nous des paysans, des vrais, qui produisent sans se poser de questions, diable ! Encore un peu, et JoséBovix était accusé d’avoir quitté sa femme pour faire du tourisme militant. Mais ce chef d’accusation est malheureusement sous copyright.

Puis on passe aux clones, sans transition - question dont José Bové ne s’est jamais occupé. Et de nouveau : "nous expliquent les spécialistes", tout cela est bien "difficile". Complexe, difficile... Vous êtes trop jeunes pour comprendre, seuls nos enfants sauront ce qu’il en est vraiment. En attendant, circulez.

L’auteur ne craint pas de se contredire : après avoir annoncé en chapeau que certaines peurs pouvaient apparaître "irraisonnées" (pléonasme), voire "suspectes", voilà qu’il nous fait, non pas peur, mais rire en citant l’exemple d’illuminés ayant des exigences effectivement "irraisonnées" voire "suspectes" : cloner Jésus, avoir la vie éternelle, etc. La "manip’", terme un peu lâche auquel l’auteur réduit les techniques génétiques (qui sont des opérations complexes, contrairement à leur finalité), consiste en fait à mettre face-à-face deux doxa (José Bové représentant les anti ; Fred Hubbard les pro) et à se poser souverainement, ou plutôt à laisser le lecteur croire qu’il se pose souverainement (ça se discute, après tout), comme arbitre détenteur du savoir. Et s’en remettre non seulement à la "vraie", mais à la "belle" science, dont il ne faut pas avoir "peur".

Au trou, Bové ! Libérez Monsanto !

Bref, ce que tout cela laisse entendre se résume à la thèse selon laquelle la science est non seulement raisonnable, mais encore innocente de tout ce dont on (l’opinon, la doxa) l’accuse. Très profond. Un mauvais discours naïf continue de faire le départ entre bonne science fondamentale et mauvaise technique appliquée, entre Max Planck et Hiroshima, Jacques Testart (tiens, Fabien Gruhier n’en parle pas... dommage !) et Dolly, voire Marx et Staline ; et on pourrait conseiller à tous ceux qui opposent ainsi théorie et pratique la lecture de bonnes feuilles tirées de Bruno Latour, Thomas Kuhn, Jacques Ellul ou - pour ce qui concerne plus précisément l’exemple de l’écart entre matérialisme scientifique et système soviétique, plus discutable - Maurice Merleau-Ponty. Notre petit redresseur de torts ne s’en donne même pas la peine, escamotant littéralement la différence (et non pas l’opposition) entre science et technique. Cette différence a une qualité, elle ne se joue pas entre deux pratiques de nature essentiellement "différente", cette différence est qualitative au sens où elle articule, dialectise précisément les deux termes (faussement opposés) de "science" et de "technique" et pourrait être nommée, pour ce qui nous occupe, tout simplement : "technologie". Autrement dit : on connaît quelque chose auquel on a donné le nom de gène (science), on imagine les nombreuses applications dont cette science est porteuse sans pouvoir (impossibilité technique) ou vouloir (interdit éthique) les mettre en oeuvre, mais on perçoit bien la "logique" déductible de notre savoir sur les gènes, la technologie (certains appellent ça "génie", l’ingénierie se réduisant aux différentes applications techniques de ce génie) génétique.

Mais le meilleur est sans doute pour la fin, dans l’encadré intitulé "Les idéologues de l’anti-science" (toujours cette manie de frapper du sceau infamant d’"idéologie" tout ce qui diffère de la sienne propre - en l’occurrence un vulgaire positivisme, d’autant plus redoutable qu’il est inconscient). Après avoir raillé (une nouvelle fois, on ne s’en lasse pas) le "paisible" José Bové - si ça continue, se dit le petit journaliste qui ne lit que ses journaux ou ceux de son groupe, je ne vais plus croire ces articles qui me présentent comme "paisible" un gauchiste attardé menant des actions terroristes contre le Bien (la bonne science, le Progrès, l’ouverture à la complexité, McDonald’s, l’Amérique...) -, notre débusqueur politiquement incorrect en remet une couche avec ces pauvres chercheurs qui n’ont pas le "droit" d’étudier les OGM. Et nous fait le coup du chantage au "retard français" : car en effet, grave question, "les chercheurs français, persécutés (sic !) et démoralisés, sont-ils encore dans la course ?". En résumé : ne vous inquiétez pas pour ce que vous mangez, ne vous inquiétez pas du recul de certaines libertés publiques (la liberté syndicale), tout cela est idéologie ; en revanche, posez-vous la question de savoir si la Science Française est OK pour complaire à Monsanto.

Notre journaliste n’a jamais entendu parler de désobéissance civile, apparemment (jusqu’à preuve du contraire, c’est Bové qui est hors-la-loi parce qu’il conteste et combat ce droit, c’est Bové qui est en prison et les chercheurs qui continuent leurs travaux, non pas "librement" - ça n’a aucun sens pour l’industrie génétique - mais en paix) ; jamais lu Antigone, ni rien appris des luttes qui font avancer ou reculer des droits, des "libertés". "Face aux idéologues de l’antiscience, les chercheurs souffrent d’un handicap rédhibitoire : ils ne peuvent garantir l’inexistence du plus mince danger". Or, "dans tous les pays où l’on consomme massivement des OGM, on n’a jusqu’ici jamais signalé le moindre problème de santé publique". Jamais entendu parler de la vache folle, non plus ? Ah, mais comparaison n’est pas raison... Et la Raison, ici, c’est de la voix des experts - "ne mélangeons pas tout", "ne faisons pas d’amalgame" - qu’elle s’autorise.

Que le citoyen inquiet ravale donc son inquiétude et se rassure avec ce documentaire d’Arte. L’idéologue mis au pas, la recherche avance : José Bové est condamné à 14 mois de prison.


TéléObs n° 475

Ces copies qu’on forme

20h45 - Arte Soirée thématique : "Faut-il avoir peur de la science ?" Le clonage d’un être humain n’est pas pour demain. En attendant, certaines peurs face à ces techniques génétiques apparaissent bien irraisonnées. Et parfois même, suspectes.

(…) Le clonage humain fait peur ? Pourtant, au vu du dossier scientifique, il n’est peut-être pas pour demain. En attendant, les techniques du clonage thérapeutique sont riches de promesses formidables. Le très médiatisé José Bové, pseudo-paysan arracheur de maïs transgénique, fait l’effet d’un gars bien sympa, d’un Astérix pourfendeur des légions de McDo ? Mais s’il n’était, au fond, qu’un obscurantiste comme il y en a toujours eu ? Le documentaire de Sophie Nahum, "Demain les clones", s’ouvre sur une supposition ahurissante : le premier clone humain est peut-être déjà né ! (…)

Les idéologues de l’antiscience Le film s’ouvre sur une séquence où l’on voit le paisible José Bové briser à coups de marteau les vitres blindées d’un laboratoire où des chercheurs avaient le tort d’étudier un riz génétiquement modifié pour résister aux parasites. Mais si l’on n’a pas le droit d’étudier les OGM, comment savoir s’ils sont prometteurs ou dangereux… ? Face aux idéologues de l’antiscience, les chercheurs souffrent d’un handicap rédhibitoire : ils ne peuvent garantir l’inexistence du plus mince danger. Mais le film démonte point par point les arguments ou les folles terreurs des anti-OGM : non, le pollen ne menace pas les papillons monarques ; oui, le maïs modifié résiste à la terrible pyrale, et c’est un avantage énorme ; non, ce même maïs ne donne pas la méningite, pas plus que le coton OGM ne propage la gonorrhée… Dans tous les pays où l’on consomme massivement des OGM, on n’a jusqu’ici jamais signalé le moindre problème de santé publique. Et demain, ce sont des OGM qui fourniront des plastiques biodégradables, des biocarburants, des médicaments précieux. Mais les chercheurs français, persécutés et démoralisés, seront-ils encore dans la course ? F. G.

 
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