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Tribune

La société écran

par François Cusset,

Sous forme de tribune [1], nous publions ci-dessous, avec l’autorisation de l’auteur (et avec des sous-titres de notre choix), un « Intermezzo » extrait de l’ouvrage de François Cusset La Décennie. Le Grand cauchemar des années 80 (La Découverte, octobre 2006). Avant de débattre avec son auteur, jeudi 31 janvier 2008, lors d’un Jeudi d’Acrimed à Paris sur le thème suivant « Le cauchemar médiatique des années 80 : extase télévisuelle et cynisme éditorial » (Acrimed).

« Les nouvelles guerres ont ceci d’extraordinaire que grâce […] à la télévision, elles font vivre plus de gens qu’elles n’en tuent ». Patrick Sébastien

Difficile de raconter la France des années 1980 sans raconter sa télévision. Rien de plus ambivalent, pourtant, que le statut de la télévision dans une telle histoire : transparente et opaque, elle est à la fois ce qui nous montre l’idéologie des années 1980 en train de se faire, ce qui nous montre le monde du point de vue des pouvoirs, et ce qui en dissimule les mécanismes, ce qui produit non seulement mensonges et propagande mais, plus largement, la fiction d’un pur spectacle sans metteur en scène ni même de monde extérieur.

La télévision, fenêtre sur le pouvoir, est l’écran diaphane par lequel observer au plus près la production d’un discours et d’une vision du monde. Tout en étant, miroir déformant, ce qui fait écran à une juste compréhension du monde, ce qui le déréalise et l’éloigne toujours plus. Elle est l’écran de cette décennie-là, écran de contrôle autant qu’écran de fumée. Car elle est d’un côté le parfait reflet de tout ce qui s’y joue, à commencer par la transformation de la télévision aux mains de la génération soixante-huitarde dominant partout ailleurs — et qui en a fait l’instrument majeur de son pouvoir, de Bernard Tapie à Pierre Lescure, Bernard Kouchner à la productrice pionnière Pascale Breugnot. Et elle est en même temps l’inflation, l’exagération, la déformation sélective de tout ce qui s’y passe.

La révolution de la télévision

C’est que les années 1980 sont aussi celles de la révolution de la télévision française, qui prend une place, au fil de la décennie, qu’elle n’avait jamais eue, tant dans la vie politique, économique et culturelle qu’au cœur de l’existence quotidienne des Français. Elle passe devant la presse magazine pour les recettes publicitaires dès 1983 (quand les spots sont autorisés sur FR3), imposant à la presse écrite sa concurrence et bientôt ses méthodes. De 1980 à 1989, voit le taux d’équipement des foyers en téléviseurs passe de 44 % à 85 % (et pour les magnétoscopes, de 1 % à 31 %), l’offre de programmes décuple presque (avec au moins quatre chaînes de plus), la diffusion de ses produits dérivés hebdomadaires (de Télé-7 jours à Télé-poche) double pour atteindre bientôt près de 30 millions de Français, et la durée moyenne passée chaque jour devant le petit écran augmente de plus d’une heure.

Une telle évolution se poursuivra bien sûr au-delà des années 1980, au point qu’aujourd’hui, avec 77 300 heures passées devant la télévision pour une durée de vie moyenne, soit plus de huit ans, elle est devenue la principale occupation des Français (le phénomène est bien sûr identique à l’étranger), devant le travail et juste derrière… le sommeil. Cette explosion horaire s’est accompagnée d’une segmentation de plus en plus fine de la journée, qui a permis à la télévision de coloniser l’après-midi (la continuité de programmes est assurée dès 1982), le début de matinée (Télé-matin commence en 1986), et bien entendu la soirée et le début de soirée — que les experts nomment, dès 1984, le prime time et l’access-prime time.

Ainsi sa puissance est-elle d’abord quantitative. Son pouvoir est même celui d’une seule mesure chiffrée. En 1981, l’arrivée de la gauche au pouvoir est beaucoup moins décisive, en ce sens, que la mise au point d’un dispositif audiométrique tenant dans un petit boîtier branché sur le poste : c’est l’invention d’un système de mesure passive de l’audience - l’audimat – autrement plus efficace que les questionnaires d’évaluation utilisés jusqu’alors par le Centre d’étude de l’opinion. La production de contenus télévisés ne dépendra plus, dès lors, que d’un seul argument, qui est déjà d’usage courant à cette époque dans toutes les industries culturelles, mais dont le petit écran va faire l’unique règle intangible de la vie nationale : le plébiscite de l’audience, le succès chiffré de tel ou tel programme. Puisque la majorité ne saurait avoir tort, le boîtier en question invente l’incontestable jugement populaire, et la légitimation populiste, de l’offre télévisuelle.

Les intellectuels qui se lancent dans la carrière au même moment en savent quelque chose : critiquer sa récente prestation télévisée à « Apostrophes », se défend Bernard-Henri Lévy dès juillet 1977, reviendrait à mépriser les « simples gens » qui ont choisi de la regarder, et qu’il faut enfin libérer de l’élitisme jaloux ou de l’académisme d’arrière-garde qui leur interdisent encore l’accès aux « idées [2] ». Un tel chantage tiendra lieu désormais de seule justification, et souvent de seule réflexion sur l’impact du petit écran. Car malgré la pléthore d’essais sur le sujet, l’Hexagone peine alors (et toujours) à penser sa télévision, à produire la théorie de ses reflets télévisuels. Il faut dire qu’en France, la critique de la télévision, diabolisante ou condescendante, celle des marxistes ou celle de l’élite culturelle, a longtemps dominé la question. Et elle se prolonge au cours de la décennie 1980 dans le discours « téléphobe » récurrent de la caste intellectuelle — qu’il s’agisse de reprocher au petit écran le nivellement de toutes nos valeurs, chez Finkielkraut, la déchéance des liens collectifs et de l’esprit critique, comme chez le sociologue de la communication Lucien Sfez, ou plus classiquement la seule « dictature de l’audimat », titre d’un essai de Noël Mamère, lui-même ancien présentateur passé à la politique chez les Verts [3].

Mais au milieu des années 1980, une position « postcritique », ou « empirique », élaborée au CNRS et dans l’université, s’impose peu à peu face à ce moralisme téléphobique, en pêchant cette fois au contraire par angélisme téléphilique : des spécialistes des médias comme l’économiste Jean-Louis Missika et le sociologue Dominique Wolton, proches des pouvoirs d’État (celui-là a dirigé le service de presse de Matignon, et celui-ci divers rapports gouvernementaux), analysent la télévision comme un « nouvel espace public », une démocratie vulgaire mais juste, la nouvelle « télévision de société » (et non plus d’État) courant simplement « les risques du pluralisme [4] ». On postule ainsi une relative neutralité du médium télévision, et applique à son cas des idées de Tocqueville ou de Raymond Aron sur les paradoxes de la démocratie, avancées pourtant bien avant l’âge de la télévision — parallèlement à l’essor des savoirs experts sur le petit écran, son audience, sa programmation, son économie, qui voient exploser ce que Gérard Genette nomme le « médialecte », jargon de praticiens largement importé des États-Unis. Mais en face, la télévision, au nom de la noble exigence de l’Esprit, ou de la nostalgie des hiérarchies culturelles de jadis, est au contraire l’occasion d’exprimer une véritable répugnance pour la démocratie. Car l’écœurement des clercs devant la déferlante d’émissions bas de gamme et de séries américaines, de l’irruption de Dallas en 1982 jusqu’aux prémisses de la télé-réalité, est davantage un haut-le-cœur devant l’irréductible « vulgarité » du peuple, celui qui regarde ou celui qui s’exhibe, qu’un dégoût plus critique face aux dispositifs cathodiques — comme on l’a vu encore à propos de « Loft Story ». Pris entre la haine du grossier petit écran et l’éloge de la démocratie télévisuelle, ces dispositifs n’ont finalement jamais été pensés en tant que tels, du moins jusqu’à une période très récente : ni la stratégie des programmateurs, ni les mécanismes de l’image, ni l’agencement scénique et politique des talk-shows n’ont fait l’objet en France d’études sérieuses au cours des années 1980.

Ils l’auraient pourtant mérité, compte tenu de la métamorphose que subit d’un bout à l’autre de la décennie l’offre télévisuelle française. Des années 1970 aux années 1990, la télévision n’est plus la même — elle n’est plus la lucarne, mais le cadre général. En 1980, l’enterrement de Sartre et les foules qu’il attire sont l’objet d’une séquence du Journal télévisé. En 1990, le dixième anniversaire de sa mort est l’occasion d’une « nuit Sartre » sur Antenne 2, présentée en direct du Café de Flore par Frédéric Mitterrand. À la fin des années 1970, la France s’entiche d’une vieille paysanne normande vantant une marque de machine à laver. En janvier 1989, la disparition à Saint-Hymer de Jeanne Denis, 95 ans, suscite un deuil national. Sous Giscard, la soirée parisienne séparait ceux qui la passaient devant le petit écran, avec pour vedettes d’alors les peu glamour Denise Fabre, Léon Zitrone et autre Roger Gicquel, et les habitués du Palace et des Bains-Douches préférant les pistes de danse aux chaînes publiques. Sous Mitterrand, les premières émissions de minuit de Thierry Ardisson le samedi soir permettent à 2 millions de Français d’explorer sans se déplacer la faune des Bains ou du Shéhérazade, discothèques parisiennes où sont tournés respectivement « Bains de Minuit » et « Lunettes noires pour nuits blanches ».

Avant 1981, le journaliste chargé d’interviewer les plus hauts personnages de l’État leur servait avant tout de faire-valoir, une règle du jeu qu’incarna longtemps le docile Michel Droit face au général de Gaulle. Au début de la décennie 1990, de Karl Zéro à Guillaume Durand, l’irrévérence complice et les questions (faussement) inquisitrices sont les seules règles des discussions de plateau avec des politiques. Au-delà, séries américaines et jeux télévisés ont proliféré, les émissions de plateau se sont entièrement renouvelées, l’audace et la provocation planifiées ont succédé à une placidité tranquille, et le strass et les paillettes, à la cravate et au col roulé.

En une quinzaine d’années, la télévision est passée de vision du monde en monde parallèle, autonome, cohérent. Elle a glissé de la foi dans les valeurs dominantes à la croyance dans sa seule puissance, ou pour parler comme Serge Daney, du « référentiel au référendum », de programmes renvoyant au monde extérieur en tant que référent, à des programmes ne renvoyant plus qu’à leur seul plébiscite par l’audimat. L’information télévisée, en effet, fut longtemps une branche abâtardie de la connaissance scolaire, et une vulgarisation des propagandes d’État. Elle est devenue, sous le nom d’« actualité », ce flux continu auquel tout le reste se rapporte. Elle est passée elle-même, en une décennie, du journaliste au présentateur, du documentaire au seul document (le scoop), du travelling qui contextualise au zoom qui focalise, et d’une démarche plus ou moins didactique à cette « proxémie phobique [5] », pour reprendre une autre formule de Daney, qui permet à la télévision à la fois de nous éloigner du monde et de nous le rendre effrayant — de produire continûment la peur.

Le meilleur exemple de cette fonction, dévolue désormais à l’information, de vecteur idéologique et de production de la peur est peut-être l’évolution de la représentation de l’Islam à la télévision française sur ces mêmes quinze années. Un regard qui se veut neutre et se dit « objectif », et qu’a passé en revue le chercheur Thomas Deltombe. En 1983, « Dimanche Magazine » oppose l’efficacité des chaînes de montage japonaises et les travailleurs immigrés de chez Renault avec leurs tentations « grévistes ». En 1987, l’émission « L’Islam en France » emboîte le pas, sous prétexte de les écarter, aux discours du Figaro Magazine sur l’immigration comme dissolution de l’identité nationale. En 1989-1990, une noria d’émissions juxtaposent de façon pernicieuse des questions sans rapport (la fatwa contre Salman Rushdie et le port du voile à l’école, le terrorisme et l’immigration) et intronisent des experts de l’Islam dont la liste ne variera plus, de Gilles Kepel à Bruno Etienne. Et au début des années 1990, le « Droit de savoir » sur TF1 et quelques autres magazines de reportages multiplient les faux témoignages (venus de « complices » de la chaîne, comme Rachid Kaci ou Mohammed Sifaoui), les montages biaisés, les images stéréotypées (femmes toujours voilées ou hommes toujours barbus et en groupe) sinon les bidonnages purs et simples [6] — si bien qu’après quinze ans de clichés télévisuels, les amalgames entre Islam et terrorisme, banlieue et violence, immigration et intégrisme religieux sont tout bonnement inévitables.

Ainsi la propagande n’est-elle plus la même qu’à l’époque où le ministre de l’Information du général de Gaulle, Alain Peyrefitte, pouvait présenter la nouvelle mouture qu’il avait imaginée du Journal télévisé. Car la télévision est passée, sous Mitterrand, du « tout État » au (presque) « tout privé ». La date charnière, ici, est moins la création de Canal + ou la vente de TF1 que l’inauguration de la Haute autorité de l’audiovisuel, le 31 août 1982, séparation officielle de l’État et de l’audiovisuel, comme la loi de 1905 avait séparé l’Église de l’État. Le tube cathodique distille dorénavant une idéologie d’ensemble, complète, protéiforme, réactionnaire et conviviale, liée à son financement publicitaire et à ses partenaires commerciaux, et qui n’est donc plus la seule vision des pouvoirs d’État. Cette évolution des programmes n’a été planifiée par aucune instance, et s’est faite aussi par tâtonnements, soumission aux caprices des uns et aux airs du temps. Aussi n’a-t-elle pas empêché la télévision des années 1980 de produire quelques anomalies au pays des Patrick (Le Lay, Sabatier ou Sébastien) — une poignée de programmes audacieux qui ont eu valeur de libertés de transition entre la télévision doctrinale d’État et la télévision idéologique de marché.

L’année 1982 en est l’archétype, pour l’expérience pionnière, fût-elle médiocre, du « Collaro-show », ou pour « Droit de réponse » de Michel Polac, dont la seule édition du 2 janvier (avec Renaud, Gainsbourg, Cavanna et l’équipe de Hara-Kiri, dont le professeur Choron insultant tout le monde) choquera davantage les élites bien-pensantes que dix ans d’émissions de Karl Zéro. C’est l’époque des « Enfants du Rock » de Pierre Lescure, bientôt des premières émissions intimistes de Pascale Breugnot (de « Moi, je » à « Psy-show ») qui débordent encore de quelques imprévus avant de devenir des dispositifs rôdés. C’est l’époque où Canal + invente pour ses premiers pas une langue et une conception nouvelles du divertissement télévisé. C’est même l’époque où l’on hésite encore à diffuser (on ne le fera finalement pas) France tour détour deux enfants, la série de douze petits films décapants sur la France de ce tournant de décennie commandée en 1977 à Jean-Luc Godard. Une télévision de transition encore amateure, riche de ses enclaves, empruntant ses discours au cinéma ou à la presse écrite, mais que les bouleversements du paysage audiovisuel français à partir de 1986 vont vite aligner sur le modèle italo-américain du divertissement généralisé.

Une nouvelle scénographie

Au fil de la décennie, la parole politique officielle à la télévision change radicalement : l’évolution de sa mise en scène télévisuelle est même un parfait résumé de la métamorphose en question. En mai 1982, Antenne 2 inaugure « L’Heure de vérité » de François-Henri de Virieu. C’est un passage bientôt obligé pour tous les ténors de droite et de gauche, mais que son interactivité nouvelle, assurée par le verdict final des téléspectateurs, et son atmosphère de « ring » (comme s’en émeuvent les invités soumis à l’épreuve) n’empêchent pas de maintenir un dispositif traditionnel : dialogue entre une personnalité politique et les professionnels de la presse parisienne, topographie du plateau reproduisant la hiérarchie sociale, rhétorique rationnelle et didactique sur le modèle du texte écrit. Mais dès la fin de la décennie, ce type d’émission, dont l’audience chute, sera déprogrammé ou repoussé plus tard dans la soirée. Une nouvelle scénographie de la parole politique s’impose alors : dispositif simplifié, thèmes plus moraux ou personnels qu’économiques ou sociaux, interlocuteurs ordinaires (téléspectateurs) ou atypiques (stars et provocateurs), parole intimiste et narrative, dûment « oralisée ».

Ce dispositif, quelques expériences pionnières lui servent de test, et de consécration. C’est d’abord le face-à-face informel entre François Mitterrand et Yves Mourousi (« Ça nous intéresse, monsieur le président »), qui donna lieu la première fois, début 1985, au numéro de séduction d‘un président à la page, maniant le verlan et le techno-jargon en vogue (il s’y dit plutôt « câblé » que « branché »). Il se dit même, signe qu’une logique intégralement spectaculaire organise déjà le rapport des politiques aux médias, que Mitterrand aurait accédé finalement à la demande de Mourousi pour avoir particulièrement apprécié son sketch polonais, quand il ouvrit le Journal télévisé, le jour de la visite à Paris du général Jaruzelski, en portant des lunettes noires et en saluant les téléspectateurs dans la langue de Waleza (« Dziendobry ! »).

On assiste aussi, au même moment, aux causeries télévisées mensuelles du Premier ministre Laurent Fabius. Plus tard, en mai 1990, celui-ci ira jusqu’à justifier son passage, en chemise rose et costume décontracté, sur le plateau très bas-de-gamme de « Si on se disait tout ? » de Patrick Sabatier, en expliquant au Nouvel Observateur qu’on ne rate pas une telle occasion de révéler la vérité de l’homme privé : « ce n’est pas de la variété […], [c’est] montrer le bonhomme, et plus seulement le politique, l’homme derrière le personnage [7]  ». Mais c’est dès 1985 aussi que certains politiques jugent opportun d’aller pousser la chansonnette en prime time, Lionel Jospin et François Léotard ouvrant le bal en allant chanter, respectivement, « Les Feuilles mortes » et « L’Ajaccienne » sur le plateau de Patrick Sébastien.

Le succès, en fin de décennie, de l’émission « Questions à domicile », qui montre le politique dans son décor intime et commentant sa vie quotidienne, achève ce processus d’« intimisation » de la parole politique — qui parle dès lors surtout la langue des médias. Plus qu’un parti ou un programme, c’est la télévision elle-même désormais qui s’exprime par la bouche des politiques qui y sont invités. Double essor télévisuel de la politique-intime et de la politique-spectacle qui explique aussi, au fil des années 1980, la banalisation des thèses du Front national, dont le leader agité et ses provocations régulières sont du pain bénit pour toutes les chaînes françaises.

En ce sens, la télévision est devenue en France le lieu par excellence de production de la politique, en y instaurant le jeu médiatico-électoral, la personnalisation de la vie publique et la règle populiste du plébiscite chiffré. Mais elle l’est devenue aussi par défaut, en rognant à ce point sur l’espace public traditionnel qu’elle en est désormais l’ultime ersatz, peut-être même la dernière scène démocratique. Une scène où le souci de justice n’est plus que la hargne contagieuse des petits procureurs, où le problème de la parole n’est plus que celui de sa mise en scène, et où la question de l’égalité est devenue celle du quart d’heure de notoriété de l’homme ordinaire. Et si elle a profondément altéré le jeu politique, la télévision a fait de même pour les univers artistique, littéraire, scientifique, juridique ou économique, qui à leur tour sont déterminés de l’intérieur par le plébiscite de l’audience et la reproduction divertissante d’un discours consensuel.

Pourtant, dans chaque cas, son impact consiste moins à dicter leur contenu à ces univers, à leur inspirer de nouveaux discours, qu’à simplement les formater. La grande affaire de la télévision est son effet de formatage, indissociable de la logique concurrentielle et publicitaire qu’impose le nouveau paysage audiovisuel des années 1980. Ce formatage relève grosso modo du théorème un peu fruste auquel se réfère, pour recruter ses collaborateurs, le patron Bernard Tapie, qui n’est donc pas devenu par hasard l’outsider le plus télégénique de la décennie : c’est sa « règle des trois 20 », soit « les 20 centimètres du visage, les 20 premiers mots, les 20 premières secondes [8]  ». Le format est aussi celui des différents usages des téléspectateurs en matière de changement de chaîne, la généralisation de la télécommande au milieu des années 1980 favorisant l’hyperfragmentation des programmes : il y a non seulement le zapping, mais aussi ses variantes mises à jour outre-Atlantique sous les noms de « zipping », « flipping », « grazing »…

Le format désigne également le rôle-clé du montage, qui est d’abord sélection, désorganisation et recombinaison du réel, et qui consiste surtout, comme le dit Pierre Bourdieu, à « cacher en montant [9]  ». Le format, c’est aussi celui, bientôt dominant, du talk-show, qui organise la parole selon quelques règles immuables : sa brièveté, ses petites variations, son extrême simplification, sa mise en scène physique et sonore, et l’embrigadement de ses énonciateurs — ceux qui dérogent en direct à ces règles de bonne communication sont d’ailleurs si rares, aujourd’hui comme hier, qu’en voir passer un à l’écran fait toujours figure de petit événement. Et le format le plus décisif est celui qu’impose à chaque émission le découpage de la grille de programmes en fonction des coupures publicitaires : à cette fragmentation obligatoire du flux des programmes, tout doit contribuer, le maintien d’un rythme continu mais aussi l’organisation de chaque section d’un programme (entre deux spots) comme une entité autonome, par sa théâtralisation, son suspense provisoire, sa temporalité propre. C’est cette même contrainte de format qui a imposé la pensée-minute dans le champ intellectuel, la petite phrase dans le jeu politique, ou encore partout ailleurs ces « débats d’idées » que la télévision annexe et qu’elle « [lance] comme des tubes », ainsi que le notait Daniel Schneidermann en 1989 : « Heidegger était-il nazi ? La France est-elle en déclin ? L’égalitarisme est-il condamné ? Un débat médiatique se reconnaît à ce qu’il appelle une réponse par oui ou par non. […] Au bout d’un certain temps, l’idée s’épuise d’elle-même, pressée jusqu’à la dernière minute. Il est temps de passer au débat suivant [10]  ».

Le format est bel et bien le facteur-clé. C’est ce qu’avait compris Régis Debray en 1979 lorsqu’il avançait, dans Le Pouvoir intellectuel en France, que le déclin intellectuel du marxisme et l’ascension à sa place d’un nouveau moralisme de la démocratie étaient moins le fait d’une guerre entre clercs opposés que des nouvelles règles audiovisuelles — auxquelles la morale démocratique est parfaitement ajustée, avec ses coups de force et ses petites phrases, là où le marxisme, lourd et explicatif, n’est plus adapté du tout à l’ère du petit écran.

Et c’est ce qu’avait compris BHL lui-même qui, malgré ses odes à la neutralité des médias, fut pris bientôt en flagrant délit d’optimisation scénique de sa télégénique présence : pour son « Grand Echiquier » sur Antenne 2, le 20 octobre 1985, il a tout organisé, commandant le décor à Andrée Putman, le mobilier à Starck, les œuvres d’art à César, un défilé au styliste Yamamoto, des chansons à Gainsbourg et Michel Boujenah, la lecture de ses textes à Sami Frey et jusqu’au passage amical « à l’improviste » de Raquel Welsh. « Vive le spectacle », disait-il déjà en 1980, prenant alors bien soin d’associer ce slogan provocateur à l’impératif catégorique de la morale antitotalitaire : « [surtout] quand, par le spectacle, nous devenons contemporains, immédiatement voisins, des charniers et des holocaustes [11] ». Que le spectacle pût les déréaliser, les banaliser, les normaliser même ne lui est jamais venu à l’esprit.

Et le format, enfin, est celui des postures spectatrices. C’est l’alignement invisible devant un même écran de corps plus ou moins absorbés, de corps reliés par leur seule léthargie, leur interpassivité en quelque sorte (par opposition à l’interactivité), des corps réunis seulement désormais par cette communauté d’écran. Une « télévision cérémonielle » les rassemble, du couronnement de la reine d’Angleterre au Mondial de Football, qu’ont analysée les chercheurs Daniel Dayan et Elihu Katz pour comprendre le rôle de ces « événements publics qui existent, mais n’ont plus besoin d’avoir lieu [12]  ». Cette posture du téléspectateur procède aussi d’une régression fusionnelle, intra-utérine, de ce que les psychanalystes appellent une « pseudo-sublimation » et une « forclusion paranoïde du réel » : l’abandon à un certain ordre imaginaire et le retour à l’enfance, chez le téléspectateur absorbé, lui permettent de substituer à une société qui fait peur l’illusion de la toute-puissance de son désir. Mais cette même posture renvoie aussi à l’intrusion par l’écran, au cœur du foyer, de l’autre et du lointain, cette « intrusion [de l’étranger] chez moi et par moi désirée » dont Jacques Derrida notait qu’elle renforce, en réaction, le désir d’être chez soi, de n’en plus sortir, et qu’elle s’oppose dès lors, presque symétriquement, à ce qu’il appelle l’« hospitalité [13] » : en ce sens, individualisme et xénophobie, méfiance et désabusement, ces traits connus des années 1980, sont peut-être des effets de la posture téléspectatrice beaucoup plus que d’une évolution sociologique ou idéologique spécifique.

Ces histoires de format rappellent aussi que la télévision doit son triomphe, en particulier pendant cette décennie-là, à sa totale absence de contenu propre, à sa dimension de communication pure, d’autant plus fluide qu’elle ne véhicule rien, sauf une fascination ravie — et l’autopromotion de ce vide par lui-même. La télévision n’a qu’une basse idée d’elle-même, comme en témoignent constamment ce mépris que lui vouent ceux qui la font (ce mépris qui est comme inclus dans l’image), mais aussi le mépris que se sentent obligés de lui adresser les téléspectateurs dans leur bonne volonté téléphobe : ils enragent en 1991 contre cette guerre par écrans interposés, mais ne manquent pas un seul détail de l’opération « Tempête du désert », et pesteront quelques années plus tard contre la vulgarité de « Loft Story », sans en rater bien sûr une seule journée.

Mais la télévision, ajoutent-ils aussitôt, apporte aussi la seule preuve valable de quelque chose, puisqu’elle nous le rend visible — vieille croyance tenace dans le statut du visible comme critère ultime de vérité. C’est qu’elle est, surtout, le seul méta-média, celui qui absorbe tous les autres, qui est vierge de tout contenu préétabli, et qui, en fin de compte, parle en continu avant tout de lui-même. C’est même ce cran-là, décisif, que fait franchir à la société française sa télévision des années 1980 : en exhibant moins un quelconque contenu que juste son propre enthousiasme télévisuel, elle ouvre un gouffre où tout semble appelé à disparaître.

À partir des années 1980, la télévision ne cessera plus de se raconter. Certes, la « réflexivité télévisuelle », comme l’appellent les chercheurs, a toujours existé, mais avant 1980, elle était encore didactique, liée à la participation du téléspectateur : des émissions des années 1970 comme « Vocations », « Boîte à malices » ou « Télétests » (qui invite à reconnaître, sur trois témoignages présentés à l’écran, les deux qui sont faux) pariaient chez le spectateur sur une certaine critique de la représentation, sur un jeu avec les codes narratifs du petit écran, sur un « éveil de la conscience téléspectatrice », comme l’espérait le pionnier Jean Frapat. À partir des années 1980, des émissions sur la télévision comme « Téléthèque », « Bonjour la télé » ou « Trente ans de télévision » ne véhiculent plus que l’amour cathodique et la nostalgie des vieux programmes, mais aussi, plus prosaïquement, la concurrence entre chaînes, qui déclinent ainsi, au second degré, leurs programmes-fétiches.

On montera d’un cran encore en 1992 avec la mort en direct de La Cinq, et ces semaines d’agonie au cours desquelles l’ex-chaîne à scandales s’est mise à parler d’elle-même, de sa naissance, de ses changements de propriétaire, de sa fin probable : cette fois, c’est sûr, « La Cinq est une personne [14]  ». La télévision est ainsi passée du statut de médium de contenu (fût-il biaisé) à celui de pur médium de séduction, allégée de tout bagage et entourée de l’aura que confère le narcissisme spontané — je parle de moi car je ne sais rien d’autre. Cette tentation est celle de tous les médias généralistes au cours de la décennie, de la radio à la publicité et même au journal Libération (avec ses numéros spéciaux sur lui-même, « Je t’aime moi non plus » ou « Les années Libé »). Mais la télévision en est l’unique source, et le modèle sans cesse renouvelé.

Pourtant, un autre scénario eût été possible — au vu des premières années expérimentales, des enclaves inventives, ou des usages plus locaux et plus engagés qu’on a pu faire ici et là, plus récemment, des ondes hertziennes ou satellite. Si la télévision est au cœur de l’idéologie 80, ne serait-ce que parce qu’elle ne cesse d’exhiber la servitude, celle des invités ou des victimes, des spectateurs ou des joueurs, elle aurait pu tout aussi bien être le lieu d’un travail critique sur ce tournant idéologique, comme quelques émissions ont bien tenté de le faire. Autrement dit, si la société télévisuelle des années 1980 est une société-écran, opaque à elle-même et faussement transparente, c’est moins le médium lui-même qui est en cause que l’usage qui en fut fait, un usage qui n’a plus cessé depuis lors de se généraliser.

Or, pour retrouver un usage critique possible de la télévision, il faut se souvenir que ses contraintes (ou ses limites) elles-mêmes peuvent être réappropriées, détournées, lui échapper. Il faut garder à l’esprit, contre le simplisme des téléphobes aussi bien que le cynisme des téléphiles, une distinction capitale, celle qu’avançaient en 1980 Gilles Deleuze et Félix Guattari entre « l’asservissement machinique », cette absorption de chacun dans le dispositif technique du pouvoir, et « l’assujettissement social », qui laisse la place à une certaine production de soi par les contraintes elles-mêmes du dispositif : on peut faire de la télévision une arme, en ce sens, si on la détourne du bain intimiste et narcissique où elle flotte depuis les années 1980, car « un peu de subjectivation nous éloignait de l’asservissement machinique, mais beaucoup nous y ramène [15] ». On a été trop longtemps asservis au petit écran, le temps est venu de ne lui être qu’assujetti — ce serait déjà ça.

 

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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

[2« Réponse aux maîtres-censeurs », Le Nouvel Observateur, 11 au 17 juillet 1977.

[3Lucien Sfez, Critique de la communication, Seuil, Paris, 1992 et Noël Mamère, La dictature de l’audimat, La Découverte, Paris, 1988.

[4Jean-Louis Missika et Dominique Wolton, La folle du logis, La télévision dans les sociétés démocratiques, Gallimard, Paris, 1983.

[5Serge Daney, Devant la recrudescence des vols de sacs à main, Aléas, 1999, pp. 176-177.

[6Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2005, notamment pp. 53, 75-76, 132-138 et 191-192.

[7Cité in Le Nouvel Observateur, 24 au 30 mai 1990.

[8Bernard Tapie, Gagner, Lafont, Paris, 1986 p. 124.

[9Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1996, p. 32.

[10Daniel Schneidermann, Où sont les caméras ? Traité de la gloire médiatique, Belfond, Paris, 1989, p. 221.

[11Le Monde, 20 janvier 1980 (entretien).

[12Daniel Dayan et Elihu Katz, La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, PUF, Paris, 1996.

[13Jacques Derrida et Bernard Stiegler, Echographies. De la télévision, Galilée/INA, Paris, 1996.

[14Virginie Spies, La Télévision dans le miroir. Théorie, histoire et analyse des émissions réflexives, L’Harmattan, Paris, 2004, p. 338.

[15Gilles Deleuze, Mille plateaux, Minuit, Paris, 1980, p. 572.

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