Accueil > Critiques > (...) > La face cachée du Monde : un livre et ses suites (2003-2004)

« Un quotidien de référence » ? - Point de vue

« La face cachée du Monde » (4) : trois livres en un ?

par Henri Maler,

Un point de vue [*].- C’est au contenu et la violence du « réquisitoire » politique et personnel que la rédaction du Monde a choisi de répondre, par un plaidoyer politique et personnel, réservé aux personnels et aux lecteurs du journal et renvoyé à d’éventuelles sanctions judiciaires. Mais sur l’essentiel du livre : silence !

Pierre Péan et Philippe Cohen prennent pour cibles des options et des orientations politiques, des trajets et des comportements personnels, des jeux de pouvoir et des abus de pouvoir. Un examen lucide devrait distinguer ces trois dimensions, partiellement intriquées.

Le Monde, lui, préfère se taire sur la troisième pour concentrer ses tirs sur les deux premières. Colères qui rendent aveugles et sourds. Manœuvres destinées à nous rendre aveugles et sourds.

Un pamphlet politique

Pierre Péan et Philippe Cohen se proposent de décrypter la « grille idéologique du Monde ». Et pour ce faire, ils mettent en œuvre une autre grille idéologique, qu’ils déploient diversement dans plusieurs chapitres du livre, mais qui s’impose dans le chapitre 19 (« Ils n’aiment pas la France … ni le Monde d’ailleurs ») et plus exactement dans 20 pages de ce chapitre (pp.444-463).

Autant dire que l’on peut ne rien partager - c’est mon cas - ni des présupposés ni de l’outrance d’une analyse dont le patriotisme exacerbé mène à confondre la République avec tous ses oripeaux, et se proposer d’apprendre auprès de ceux qui la conduisent.

La chefferie du Monde, suivie par la cour de ses admirateurs, s’est empressée de tenter de disqualifier l’ensemble de l’enquête effectuée en sonnant la charge contre les positions politiques des auteurs (ou de l’un d’entre eux). Autant dire qu’il s’agit pour l’essentiel d’une manœuvre de diversion qui, en procédant à un amalgame inacceptable entre la position des auteurs et celle de l’extrême droite (d’hier et d’aujourd’hui), permet au Monde et à ces thuriféraires de faire fonctionner les petites machines binaires qu’ils affectionnent : France ouverte contre France fermée, France avenante contre France moisie, France moderne contre France archaïque, France girondine contre France montagnarde. Bref, le prêt à penser (si l’on peut encore parler de pensée) ou le prêt à consommer dont la dernière version est ce brouet : mondialisme et métissage.

Cette campagne réelle que l’on oppose ainsi à une campagne imaginaire lève beaucoup de poussière et devrait, espère la direction du Monde, dispenser de répondre.

On se bornera donc à remarquer contre les fantassins lancés contre les héritiers présomptifs de Vichy que cet amalgame est inacceptable, que la position politique défendue par les auteurs du livre appartient au débat public - dont Le Monde prétend être le garant - et doit être discutée comme telle. Et cela d’autant plus que si la position politique des deux auteurs peut infléchir l’enquête effectuée, elle n’en annule pas la pertinence.

Il reste que les tentatives d’expliquer cette prétendue « haine de la France » dont Le Monde serait coupable par la biographie des pères respectifs de Jean-Marie Colombani et d’Edwy Plenel fragilise, à tout le moins, leur démonstration.

Car telle est le deuxième livre qui parcourt le livre : la contre-enquête biographique.

La contre-enquête biographique

Cette contre-enquête concerne particulièrement la jeunesse d’Edwy Plenel (Chapitre 2 : « Comme « Krasny » a fabriqué Plenel, et vice-versa », pp. 45-65) et, comme on vient de le mentionner, l’histoire politique des ascendants de Plenel et Colombani (Chapitre 20 : « Le palimpseste du nouveau Monde », pp. 465-468).

La virulence et l’orientation de ces pages biographiques, leur exactitude factuelle et leur interprétation psychologique sont parfaitement contestables. Mais l’est encore plus la portée explicative que les auteurs entendent leur donner : comme si l’orientation du Monde et le pouvoir du Monde avaient pour causes ultimes le passé de ses dirigeants et de leur famille.

La chefferie du Monde, suivie de la cour de ses admirateurs, s’en est pris violemment à cet acharnement contre des personnes, oubliant au passage la violence ouverte ou cachée que les médias peuvent (Le Monde inclus, là est le problème …) exercer non seulement contre des individus, mais à l’endroit de tous ceux qui sont stigmatisés collectivement : les adversaires de la politique impériale des Etats-Unis pour « antiaméricanisme » ou les adversaires de la politique de l’Etat d’Israël pour « antisémitisme latent », pour ne citer que deux exemples.

Ce n’est en rien souscrire à la totalité des mises en question effectuées par Péan et Cohen que de faire remarquer qu’il est parfaitement légitime que des récits autobiographiques, surtout quand ils prétendent à la transparence, fassent l’objet de contre-enquêtes biographiques. Et s’il arrive qu’en retournant le « journalisme d’investigation » contre certains de ses zélateurs, Péan et Cohen se comportent en justiciers, c’est aussi parce que Le Monde - ils le montrent amplement - chérit ce journalisme. On ne peut condamner les dérives des imitateurs sans s’interroger sur les dérives des instigateurs. Enfin et surtout, même si le pouvoir du Monde ne se résume pas à celui qu’exercent ses responsables, comment pourrait-on imaginer une enquête sur les abus de pouvoir du Monde sans enquête sur ceux qui exercent le pouvoir au sein du Monde et, le cas échéant, en abusent au nom du Monde ?

S’en tenir à une réponse journalistique et judiciaire sur le seul terrain de l’honneur blessé, c’est encore tenter de prendre le livre Péan et Cohen à revers sans jamais l’affronter de face.

Une investigation sur le pouvoir

Car le « troisième livre » de Péan et Cohen constitue la quasi-totalité du livre : une investigation sur le pouvoir, les jeux de pouvoir et les abus de pouvoir du Monde. Et de cela, qui occupe des centaines de pages, il n’y aurait rien à dire !

A suivre…

 

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Notes

[*Ceci est un premier « point de vue ». A la différence des journalistes du Monde, invités à savoir ce qu’il convient de penser du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen le jour même de sa parution, une association comme Acrimed doit attendre que ses adhérents aient eu le temps de lire les 630 pages du livre…

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