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Guerre contre l’Irak

Journalisme de guerre, journalisme de propagande : avec les compliments du CSA

par Marie Bénilde,

Le CSA est content : « Conflit en Irak : les médias font preuve d’une extrême vigilance ». « Jamais, peut-être, une guerre n’a été couverte avec autant de rigueur ». Retour d’une « extrême vigilance » sur quelques aspects de cette « rigueur » exemplaire

600 journalistes internationaux « embedded » ou embarqués sur les chars des unités combattantes de la coalition anglo-américaine, des reporters promenés en autobus à la frontière koweito-irakienne ou dans Bagdad, des salles de presse tenues par des militaires pour les envoyés spéciaux au Koweit, des reporters encadrés par des officiels irakiens, des pseudo-informations livrées au conditionnel pour refléter la propagande d’un belligérant… Selon Dominique Baudis, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel, la couverture médiatique de la guerre en Irak est un modèle du genre. « Indication des sources, utilisation du conditionnel quand les faits ne sont pas avérés, souci de se démarquer de toute tentative de manipulation, jamais, peut-être, une guerre n’a été couverte avec autant de rigueur », écrit-il en couverture de La Lettre du CSA d’avril 2003 dans un article en forme de bilan intitulé « Conflit en Irak : les médias font preuve d’une extrême vigilance ».

Pour ne pas se laisser totalement illusionner par la propagande médiatique qui succède à « l’information » militaire, voici quelques éléments d’approche critique, avec le recul, sur la couverture des médias français.

- 1 / Les « embedded ». Yves Eudes, grand reporter au Monde, nous a donné une idée de cette réalité en mettant de façon très personnelle en pratique la définition du journalisme selon Hubert Beuve-Méry (« Le contact et la distance ») : une photo parue dans Le Monde nous le représente en treillis militaire coiffé d’un casque aux côtés de tankistes américains. On sait aujourd’hui que l’armée américaine a accepté d’intégrer des journalistes pour qu’ils puissent rendre compte de la percée de la coalition américano-britannique avec toute l’empathie qu’elle était en droit d’attendre de camarades de feu. « J’étais préoccupé par la camaraderie qui s’installe forcément, la peur qu’elle m’influence », a reconnu Yves Eudes le 16 mai au Centre d’accueil de la presse étrangère (Le Monde du 20 mai)

- 2/ Une conjonction d’intérêts pour une guerre éclair. Devant l’importance des moyens engagés pour couvrir la guerre, les rédactions avaient intérêt à ce que le conflit ne dure pas. TF1 par exemple avait budgété une couverture de six semaines et se félicite de n’avoir utilisé que les deux tiers d’un de budget de 3 millions d’euros grâce à quatre semaines de guerre. Huit jours après le début de l’offensive, il suffit donc que les blindés américains s’arrêtent à 30 kilomètres de Bagdad pour que les médias orientent l’opinion dans l’idée que le conflit s’enlise. Le redémarrage de la percée, quelques jours plus tard, est vécu comme un soulagement.

- 3 / La soumission des télévisions françaises aux règles de communication US. Comme les chaînes américaines, et sur la foi d’une interprétation erronée de la Convention de Genève, TF1, France 2, France 3 ou LCI choisissent de flouter les visages de prisonniers de guerre américains après avoir diffusé sans filtre des images de détenus irakiens. Le CSA approuve et publie même une « recommandation » en ce sens. Le stratagème contribue à donner une vision désincarnée d’un conflit qui apparaît comme peu coûteux en pertes visibles et en victimes humaines pour la coalition américano-britannique. Par ailleurs, le plan de l’offensive terrestre dévoilé peu avant le conflit, selon lequel les Américains devaient foncer jusqu’à Bagdad en ignorant les villes, ou les pseudo-informations livrées au conditionnel sur la prise de Bassora par les Britanniques, se sont révélés d’évidentes opérations de manipulation militaire. Les buts de guerre étaient d’abord de « sécuriser » les puits de pétrole et de faire tomber des villes importantes pour démoraliser l’ennemi grâce à la diffusion d’images de populations « libérées ».

- 4/ Les sosies de Saddam Hussein. Au nom du principe de précaution, la plupart des médias français prennent avec des pincettes les interventions de Saddam Hussein diffusées à la télévision irakienne ou sur les chaînes d’information arabes. Sous prétexte que le dictateur irakien a pu être tué par les bombardements américains et qu’il dispose de doublures, les médias français véhiculent l’idée que Saddam Hussein est « peut-être déjà mort » et que son image est trompeuse en raison de la présence de sosies. Dès le début de l’offensive américano-britannique, Jean-Pierre Pernaut sur TF1 réagit à une intervention télévisée du rais irakien en affirmant qu’il s’agit « probablement d’un sosie ». La même circonspection est nettement moins à l’œuvre quand le Washington Post prétend, avant d’être contredit par la CIA elle-même, que Saddam Hussein a été tué ou tout au moins blessé dans un bombardement américain. Rares sont en revanche les médias français qui expliquent en quoi la nouvelle de la mort de Saddam Hussein peut être une arme de propagande efficace du Pentagone pour déstabiliser le régime, en quoi l’autorité du chef ennemi se dissout dans la multiplication de ses sosies. Les manipulations sur l’image de Saddam Hussein ont pourtant été, avant la guerre, au cœur de l’action du « Bureau d’influence stratégique » initié par la Maison blanche (Cf notamment l’instrumentalisation de l’ex-maîtresse de Saddam Hussein dont les « révélations » ont pour but de manipuler l’opinion : Saddam Hussein se plait à regarder des cassettes vidéos où ses ennemis se font torturer, Saddam Hussein prend du viagra, etc.).

- 5/ Le survol du territoire français par les bombardiers américains. Combien de reportages, combien d’éditoriaux sur l’autorisation accordée par le gouvernement aux B52, en partance de Grande Bretagne, de survoler le territoire français ? Une telle réalité, qui donne lieu à une campagne médiatique dans certaines villes d’Espagne, est chez nous proprement ignorée pour ne pas altérer l’union sacrée derrière Jacques Chirac.

- 6/ Le bombardement à Bagdad de l’hôtel Palestine, remplis de journalistes, par les forces armées américaines est très modérément apprécié à sa juste valeur par les médias français. Alors que les journalistes espagnols, qui déplorent la mort d’un caméraman de Tele Cinco, vont jusqu’à envahir les Cortes pour crier au scandale, la presse française reste relativement en retrait au prétexte que son gouvernement ne soutient pas la coalition et qu’une mise en avant trop importante de cette information pourrait passer pour un réflexe corporatiste au yeux de l’opinion. Rares sont les médias qui font part de leurs interrogations sur le sens de ce drame, qui a fait deux morts parmi les journalistes : tout tir délibéré est-il à exclure ? Ne peut-on pas y voir un message à l’adresse des centaines de journalistes présents à Bagdad sur le thème « ne vous approchez pas trop près de nos canons » ? Il est clair, en tout cas, que la Maison blanche avait, avant même le début du conflit, un message explicite : « Je demande à tous les journalistes de faire ce que leur disent les militaires. C’est dans leur propre intérêt et celui de leurs familles, et je pèse mes mots » (Ari Fleischer, alors porte-parole de la Maison blanche lors d’une émission de Pièces à conviction du 6 mars sur France 3). Le 20 mai, dans un article du Monde qui rappelle que « neuf journalistes ont été tués en Irak, dont six par des tirs « amis », Aymeric Caron, reporter à Canal +, livre un témoignage éclairant : « Je n’ai jamais eu aussi peur que quand les Américains étaient là. Il ne s’agit pas de trouver les Irakiens sympathiques mais, finalement, il ne nous ont jamais fait craindre pour notre sécurité, alors qu’on sentait une réelle agressivité à notre égard de la part des Américains »

- Conclusion. Pendant toute la durée de la guerre, les médias français ont fait l’économie de toute autocritique en multipliant les mises en abîme : il leur a suffi de d’expliquer les conditions dans lesquelles ils filmaient, de laisser transparaître les difficultés d’exercice de leur métier pour s’exonérer de toute remise en cause. Ce n’est pourtant pas parce qu’on se montre comme étant possiblement manipulé que l’on ne concourt pas efficacement à une entreprise de manipulation militaire.

Marie Bénilde

 

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