" J’assume pleinement les responsabilitĂ©s de l’Ă©chec, et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’Ă©lection prĂ©sidentielle ", tranchait le candidat socialiste le soir du 1er tour de l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2002, qui le relĂ©guait en troisième position derrière Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen.
S’il a officiellement quittĂ© la "vie politique", Lionel Jospin n’a pas quittĂ© la vie mĂ©diatique, puisque, depuis qu’il s’est "retirĂ©", tous les mĂ©dias rĂ©percutent scrupuleusement le moindre propos, fait ou geste que l’ancien Premier ministre distille mĂ©ticuleusement quant Ă sa future activitĂ© militante.
Le groupe MĂ©dias d’Attac explique que " les mĂ©dias construisent, Ă grand renfort de sondages, une " opinion pour mĂ©dias ". Ă€ dĂ©faut d’enquĂŞtes au long cours, ils prĂ©fèrent observer la sociĂ©tĂ© française par le biais de sondages qui, en posant aux personnes interrogĂ©es des questions qu’elles ne se posent pas toujours, servent Ă lĂ©gitimer les sujets de prĂ©dilection des journalistes. Tout matraquage mĂ©diatique est suivi d’un sondage qui atteste que le sujet matraquĂ© et sa prĂ©sentation " rĂ©vèlent " une prĂ©occupation de l’" opinion ", prĂ©occupation que les journalistes soumettent ensuite aux responsables politiques en les sommant de rĂ©pondre. Un tel usage des sondages, destinĂ© Ă " finaliser " les produits idĂ©ologiques qu’on veut vendre aux consommateurs, coĂŻncide avec les mĂ©thodes du marketing. "
Dernier Ă©pisode de la "vraie-fausse" sortie de Jospin, Le Nouvel Observateur affirme le 2 janvier que, parmi les " Ă©lecteurs de gauche " (sic), " 69% croient dĂ©jĂ Ă son retour, 59% souhaitent qu’il soit candidat Ă la prĂ©sidentielle en 2007 ", ce alors que " dirigeants et militants veulent tourner la page Jospin " (pas de pourcentage, en l’occurrence).
" Une majoritĂ© (51% contre 44) veut qu’il redevienne un acteur de la vie politique, un dirigeant actif. " Connaissant les marges d’erreur des sondages, voilĂ en effet un chiffre rĂ©vĂ©lateur !
" D’ailleurs - et cette fois la majoritĂ© est Ă©crasante (69%) -, les sympathisants de gauche sont persuadĂ©s que Jospin n’est pas mort le 21 avril. " Comme toujours, reste Ă savoir quelle est la question. Si c’Ă©tait : " Jospin est-il mort le 21 avril ? " le " rĂ©sultat " n’est guère surprenant ! [1]
Suite du verdict : " 56% d’entre eux pensent qu’il doit s’exprimer Ă son heure, quand il le jugera nĂ©cessaire. " Jospin s’exprime quand il veut, voilĂ en effet une curieuse opinion !
Un " silence qui ne l’empĂŞche pas d’entretenir le suspense. Ses petites phrases successives donnent lieu Ă exĂ©gèse. " Comme dans ce numĂ©ro du Nouvel Obs...
" L’ancien Premier ministre est sans doute sincère lorsqu’il confie Ă ses visiteurs : "Pour moi la politique, c’est terminĂ©, c’est fini." Il n’aspire plus Ă diriger le parti ou Ă briguer l’ElysĂ©e. Il sait que les militants et les dirigeants du PS n’attendent pas son retour. C’est pourquoi il reste en retrait, presqu’Ă la retraite, mais il laisse le temps jouer. Il n’insulte pas l’avenir, il suggère qu’il reste disponible. A tout hasard. L’homme aime trop la politique pour s’interdire tout espoir de retour. "
L’avantage de ce bla-bla habilement rĂ©digĂ©, c’est qu’en n’apportant strictement aucune information, il n’engage Ă rien : il ne sera pas contredit, que Jospin "revienne" ou qu’il confirme son "retrait "...
Si l’on trouve sans peine sur le site Internet du Nouvel Obs ces "informations" dĂ©cisives sur l’Ă©tat d’esprit des "Ă©lecteurs de gauche", on y cherchera en vain la fiche technique de ce sondage " Sofres-Le Nouvel Observateur " : par exemple, combien ont Ă©tĂ© interrogĂ©s ? Foin de prĂ©cautions : ici, on ne parle pas de " personnes interrogĂ©es " mais des" Ă©lecteurs de gauche ".
Il n’en est pas de mĂŞme dans le " quotidien de rĂ©fĂ©rence ".
Le Monde consacre en effet une page entière de son numĂ©ro datĂ© dimanche 5-lundi 6 janvier 2003 Ă la question " Et si Jospin revenait en politique ? " Une interrogation susceptible de bouleverser les foules puisqu’elle a droit Ă la "une" : un papier d’ "appel" y est consacrĂ© juste au-dessous de la manchette sur la crise ivoirienne (excusez du peu).
Le texte de cet article de "une" se veut synthĂ©tique. On nous confie que " Lionel Jospin continue Ă peser sur le Parti socialiste ". Le problème est circonscrit : le "mystère " Jospin, ici, ne " pèse " pas sur la population entière, ni mĂŞme les " Ă©lecteurs de gauche " (mĂŞme s’il mĂ©rite un papier de " une "...).
" D’après une enquĂŞte (sic, il s’agit d’un " sondage ") Sofres-Le Nouvel Observateur publiĂ©e le 2 janvier, 64% des sondĂ©s [2] croient au retour de l’ancien premier ministre "en politique au niveau national dans les annĂ©es Ă venir". " Pas plus d’information sur la population interrogĂ©e, ce n’est mĂŞme plus les " Ă©lecteurs de gauche " comme dans Le Nouvel Obs, mais au moins est-il prĂ©cisĂ© qu’il ne s’agit que " des sondĂ©s ". Suivent, dans ce court papier d’"appel" en une, un bref rappel de dĂ©clarations de Jospin depuis son "retrait" et des extraits de commentaires de responsables du PS.
La page intérieure est plus instructive. Elle est intitulée : " Les dirigeants socialistes sont embarrassés par le "cas Jospin" ". Ca ne mange pas de pain : ils ne sont pas "énervés" ou "enthousiastes", mais " embarrassés".
Mais, dans cette page entièrement consacré au " mystère " [3] Jospin, Le Monde rompt radicalement avec sa prudence de "une".
Le "chapo" gĂ©nĂ©ral de la page affirme que " Lionel Jospin reste une personnalitĂ© de premier plan pour les Français. Dans un sondage Sofres-Le Nouvel Observateur publiĂ© dans l’hebdomadaire du 2 au 8 janvier, ils sont 64% Ă croire Ă son retour "au niveau national dans les annĂ©es Ă venir". " C’est dĂ©sormais " les Français ", non plus les " Ă©lecteurs de gauche " et encore moins les " sondĂ©s " qui donnent Ă Jospin une majoritĂ© proche de quatre fois son score du 21 avril !
Le reste de la page accentue le glissement : ce mĂŞme papier principal prudemment ( ?) titrĂ© " Les dirigeants socialistes sont embarrassĂ©s par le "cas Jospin" ", et qui occupe sur six col [4] la moitiĂ© de la page, assène en "chapo" : " 64% des Français croient au retour en politique de l’ancien Premier ministre, selon un sondage Sofres-Le Nouvel Observateur "...
Le texte de cet article confirme le dĂ©rapage. Extraits. " D’après les sondages, Lionel Jospin reste en effet la personnalitĂ© politique favorite d’une partie de l’opinion. " Quellle audace ! " Une partie de l’opinion " !
" Dans la dernière enquĂŞte (sic) Sofres-Le Nouvel Observateur publiĂ©e dans l’hebdomadaire du 2 au 8 janvier, 64% des personnes interrogĂ©es les 5 et 6 dĂ©cembre dernier croient en son retour "en politique, au niveau national, dans les annĂ©es Ă venir". "
La suite exige une souplesse intellectuelle dont seuls les lecteurs d’un journal de rĂ©fĂ©rence sont capables : " et si 58% des sondĂ©s ne souhaitent "pas vraiment ou pas du tout" qu’il se reprĂ©sente Ă l’Ă©lection prĂ©sidentielle de 2007 [5], ils sont 59%, parmi les sympathisants du PS, Ă l’espĂ©rer "beaucoup ou plutĂ´t" ". D’ailleurs, ces " sympathisants " sont " 51% Ă souhaiter " que Jospin " redevienne un des principaux responsables du Parti socialiste ".
Dans la suite de cet article auquel Le Monde ne craint pas d’accorder la moitiĂ© de la page 5, le lecteur se voit infliger une rigoureuse leçon de politologie. Reprenez votre souffle.
Le "phĂ©nomène" Jospin est lĂ , puisque " en dĂ©cembre, 31% des sympathisants de gauche (sic) choisissaient eux aussi, pour 2007 (sic), le candidat dĂ©fait en 2002 (BVA-Paris Match) " (on suppose qu’il s’agit encore des rĂ©sultats d’un sondage). " En octobre (Sofres-Le Monde) (idem), les Ă©lecteurs de gauche (sic) se repentaient (sic) d’avoir votĂ© pour d’autres candidats (sic) et affirmaient qu’ils mettraient dans l’urne, si c’Ă©tait Ă refaire, le bulletin... Jospin. "
Dans la sĂ©rie " je compare n’importe quoi et ça fait n’importe quoi ", la suite : " Et toujours (sic), sur le site "Vouzemoi.net" (sic) , créé pour la campagne prĂ©sidentielle de M. Jospin, celui-ci continue d’arriver en tĂŞte des personnalitĂ©s socialistes dont se sentent le plus proches les internautes appelĂ©s Ă exprimer leurs prĂ©fĂ©rences parmi François Hollande, Laurent Fabius, Martine Aubry ou Henri Emmanuelli... "
La conclusion de ce paragraphe amphigourique est un morceau de bravoure : " Curieux phénomène qui alimente le soupçon : Lionel Jospin envisagerait-il de revenir sur le devant de la scène ? "
On ne résiste pas à citer le Le Nouvel Observateur : " un étrange phénomène qui complique encore la tâche des responsables socialistes ". Modestes ! Le " phénomène " " complique " en effet bien au-delà !
(ComplĂ©ment du 3 fĂ©vrier 2003.) Le Monde a obtenu de Lionel Jospin un pavĂ© indigeste, publiĂ© sur deux pleines pages dans l’Ă©dition datĂ©e 1er fĂ©vrier 2003. De l’avis de la plupart des commentateurs, y compris socialistes, cette "prise de parole" n’apporte rien de nouveau. "Lionel Jospin reprend la parole" titre Le Monde en une, alors que, depuis le dĂ©but de l’Ă©tĂ© 2002, le moindre balbutiement de l’ancien Premier ministre est, Ă longueur de colonnes, relatĂ©, rĂ©percutĂ©, commentĂ©, mis en perspective etc. "Etre utile" [6], Jospin, y Ĺ“uvre en tout cas, mais pour le quotidien du soir, qui consacre Ă ce brouet cinq colonnes Ă la une, avec force titraille publicitaire, et glosera ensuite plusieurs jours durant sur les "rĂ©actions" des uns et des autres Ă ce non-Ă©vĂ©nement.