Dans lâĂ©dition du Washington Post du 27 aoĂ»t dernier est paru un Ă©ditorial signĂ© par la chroniqueuse conservatrice Jennifer Rubin louant le sĂ©nateur amĂ©ricain rĂ©cemment dĂ©cĂ©dĂ© John McCain pour son engagement supposĂ© en faveur des « droits de lâhomme ».
Dans lâarticle, Rubin sâenflamme pour lâincontestable « champion disparu » des droits de lâhomme qui « incarnait pour autrui le modĂšle dâune sociĂ©tĂ© libre ». Assez paradoxalement, elle ajoute « quâĂ lâexception, peut-ĂȘtre, de lâarmĂ©e amĂ©ricaine, aucun groupe ne devait davantage au sĂ©nateur rĂ©publicain dâArizona John McCain que la communautĂ© des droits de lâhomme ».
Il y avait nĂ©anmoins un problĂšme que lâon qualifiera de visuel : en guise de photo pour illustrer sa chronique, le Washington Post a utilisĂ© une photo de McCain sâexprimant aux cĂŽtĂ©s de Oleh Tyahnybok, cĂ©lĂšbre leader nĂ©o-nazi ukrainien.


Tyahnybok, fasciste notoire, a entre autres appelĂ© Ă combattre la soi-disant « mafia judĂ©o-moscovite » sur la BBC le 26 dĂ©cembre 2012. Le leader dâextrĂȘme-droite sâest Ă©levĂ© contre le rĂŽle des « judĂ©o-bolchĂ©viques » dans lâhistoire de son pays et estime quâil existe encore aujourdâhui « une cabale/ un groupuscule dâoligarques juifs qui contrĂŽlent lâUkraine ». (citation extraite du Jewish Telegraphic Agency du 25 mars 2009).
John McCain a participĂ© Ă des rĂ©unions avec Tyahnybok qui se tenait Ă ses cĂŽtĂ©s lorsque le sĂ©nateur a prononcĂ© un discours en Ukraine fin 2013 comme le rapportait Business Insider Ă lâĂ©poque dans son Ă©dition du 16 dĂ©cembre 2013. Selon la lĂ©gende de lâimage dâillustration choisie par le Washington Post, McCain « saluait les manifestants lors dâun rassemblement populaire de lâopposition Ă Kiev, le 15 dĂ©cembre 2013 ». Mais le journal ne disait rien de lâhomme qui se tenait aux cĂŽtĂ©s du sĂ©nateur de lâArizona ni de ses positions politiques extrĂ©mistes, aux antipodes des droits de lâhomme.
McCain sâĂ©tait rendu dans ce pays dâEurope de lâest, accompagnĂ© par le sĂ©nateur Chris Murphy, pour saluer le mouvement dâopposition de droite dâalors. En fĂ©vrier 2014, ce mouvement fut victorieux : le gouvernement ukrainien pro-russe dĂ©mocratiquement Ă©lu fut renversĂ© par un coup dâĂtat dans lequel les mouvements fascistes jouĂšrent un rĂŽle de premier plan. (se reporter au numĂ©ro de Fair paru le 7 mars 2014).
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Dédouaner un va-t-en-guerre
Fermant totalement les yeux sur les accointances de John McCain avec des figures comme Tyahnybok, les grands mĂ©dias occidentaux nâont, pour la plupart, pas mĂ©nagĂ© leurs efforts pour dresser le portrait du belliciste infatigable que fut le sĂ©nateur rĂ©publicain en hĂ©ros supposĂ© des droits de lâhomme. Jugez plutĂŽt :
_ - « SĂ©natrice K. Ayotte : McCain fut un champion des droits de lâhomme » (CNN, le 26 aoĂ»t 2018)
- « John McCain, un franc-tireur dont on a beaucoup Ă apprendre » (Nicholas Kristof dans le New York Times, le 25/08/18)
- « John McCain, la conscience rĂ©volutionnaire de lâAmĂ©rique » (Eli Lake dans Bloomberg, le 28/08/18)
- « John McCain, le sĂ©nateur qui a mis les droits de lâhomme et IsraĂ«l au cĆur de sa politique Ă©trangĂšre, meurt Ă 81 ans » (Jewish Telegraphic Agency, le 25/08/18)
- « Le diplomate John McCain sera irremplaçable selon ses collĂšgues sĂ©nateurs » (Daily Beast, le 28/08/18)
Tous ces titres parlent dâun faucon nĂ©oconservateur adepte de la ligne dure qui a soutenu vaillamment lâinvasion amĂ©ricaine illĂ©gale de lâIrak, qui a usĂ© sans vergogne dâinsultes racistes Ă lâencontre du peuple vietnamien et qui a militĂ© ardemment en faveur dâune intervention militaire dans une bonne douzaine de pays. Il ne sâest par ailleurs jamais excusĂ© pour les crimes de masse commis sur les civils en Asie du Sud-est pendant la guerre du Vietnam, auxquels il a pris part, prĂ©fĂ©rant marteler que les Etats-Unis auraient dĂ» bombarder de façon plus intense et moins ciblĂ©e. (Salon, le 4 juillet 2008).
Les organisations pour les droits de lâhomme telles que Human Rights Watch et Human Rights First ne furent pas en reste : elles louĂšrent Ă©galement le va-t-en-guerre conservateur, preuve que les discours droit-de-lâhommistes et les hautes sphĂšres politiques, Ă©conomiques et mĂ©diatiques dissimulent mal les intĂ©rĂȘts amĂ©ricains en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre.
McCain et les fascistes : suiteâŠ
En réalité, les liens qui unissent ce conservateur pur jus et les fascistes vont bien au-delà de la photo pour le moins maladroite choisie par le Washington Post.
En 2017, John McCain a ainsi accueilli un autre nĂ©o-nazi ukrainien dans son bureau, comme nous lâavons documentĂ© avec Max Blumenthal sur Alternet le 23 juin 2017. McCain a tweetĂ© une photo de sa rencontre avec Andriy Parubiy, fondateur du parti national-socialiste dâUkraine, qui prĂ©side aujourdâhui le parlement ukrainien.
MalgrĂ© sa politique ouvertement fasciste, Parubiy peut sâenorgueillir de soutiens non seulement aux Ătats-Unis mais aussi au Royaume-Uni.
Et ce nâest pas tout. En 2008, dans le Huffington Post, le journaliste Chip Berlet a dĂ©taillĂ© la maniĂšre dont John McCain a siĂ©gĂ© dans la commission consultative du Conseil amĂ©ricain pour la paix dans le monde, filiale amĂ©ricaine de la Ligue mondiale anti-communiste, groupe pro-fasciste.
Berlet observait alors que ce groupe conseillĂ© par McCain « regroupait des conservateurs, des fascistes et des reprĂ©sentants des milices dâextrĂȘme-droite. » Il citait Geoffroy Stewart-Smith, homme politique britannique farouchement anti-communiste, qui dĂ©crivait la Ligue comme un « grand rassemblement de nazis, de fascistes, dâantisĂ©mites, de racistes brutaux, dâusurpateurs et autres opportunistes corrompus. »
Le soutien indĂ©fectible de McCain pour les rebelles salafistes en Syrie suit le mĂȘme schĂ©ma. Quelques mois Ă peine avant de faire son discours en Ukraine, McCain sâest rendu en Syrie oĂč il a rencontrĂ© un leader rebelle qui a contribuĂ© au kidnapping dâune douzaine de pĂšlerins chiites libanais.
Le fait que de si nombreux grands mĂ©dias puissent faire passer un belliciste de droite entretenant des liens avec les fascistes comme un « champion des droits de lâhomme » et un « dĂ©fenseur de la dĂ©mocratie » tĂ©moigne des liens Ă©troits entre les grands mĂ©dias et les intĂ©rĂȘts du gouvernement amĂ©ricain.
Lorsque Henry Kissinger, fort expĂ©rimentĂ© en matiĂšre de crimes de guerre, reçut le prix Nobel de la paix, le musicien satiriste Tom Lehrer annonça la fin de sa carriĂšre en plaisantant, dĂ©clarant que « la satire politique Ă©tait dĂ©sormais dĂ©passĂ©e ».
La mĂȘme conclusion sâimpose lorsquâun journal de rĂ©fĂ©rence illustre son hommage Ă un « champion » des droits de lâhomme Ă lâaide dâune photo oĂč lâon voit ce dernier prononcer un discours aux cĂŽtĂ©s dâun nazi.
Ben Norton (traduit par Thibault Roques)
P.S : Sans prĂ©tendre Ă lâexhaustivitĂ©, un rapide coup dâĆil Ă la couverture de la disparition de John McCain par la presse française laisse penser que les journalistes hexagonaux ne sont pas allĂ©s chercher beaucoup plus loin que leurs confrĂšres amĂ©ricains. Pour un pluralisme et une investigation dignes de ce nom, encore un effort !


