Une première double page (pp.92-93) montre « Serge et Nicole Dassault, dans les salons XVIIIe du groupe, rond-point des Champs ElysĂ©es ».
Le titre : « Serge Dassault, le charme discret d’un anticonformiste ».
La double page suivante est consacrĂ©e au compte rendu de la rencontre par Jean-Marie Rouart, « invitĂ© Ă dĂ©jeuner au siège du groupe, Rond-point des Champs-ElysĂ©es. »
Quel est donc ce grand journaliste, attablĂ© avec un grand patron ? Elu Ă l’AcadĂ©mie française le 18 dĂ©cembre 1997, Jean-Marie Rouart a Ă©tĂ© chroniqueur et grand reporter au Figaro (1967-1975), rĂ©dacteur en chef, Ă©ditorialiste et responsable des pages littĂ©raires au Quotidien de Paris (1979-1985) puis directeur du Figaro littĂ©raire de 1986 Ă 2003, avant de devenir collaborateur Ă Paris-Match [1].
Reste Ă faire connaissance avec l’autre convive.
Hors d’oeuvre : un portrait Ă©logieux
Cela commence par une longue prĂ©sentation Ă©logieuse du « maire de Corbeilles-Essones », qui est aussi « fraĂ®chement Ă©lu sĂ©nateur » [2].
Jean-Marie Rouart ne cache pas son admiration pour « l’hĂ©ritier du groupe Dassault », patron « anticonformiste » et « brut de dĂ©coffrage ». « AntiacadĂ©mique jusqu’au bout des ongles, s’extasie le journaliste du Paris-Match, ne cherchant pas Ă plaire ni Ă flatter les idĂ©es dominantes [sic], il se fiche comme d’une guigne de ce qu’on pense de lui. Il ferait le dĂ©sespoir des SĂ©guĂ©la, des Ambiel et de tous les conseillers en communication. Aucune concession Ă l’air du temps. »
Encore plus remarquable pour l’ancien directeur du Figaro littĂ©raire, c’est « un des rares hommes publics aujourd’hui dont le but de la vie ne soit pas d’entrer dans les bonnes grâces de “LibĂ©”, de “TĂ©lĂ©rama”, ou de recevoir le sacre audiovisuel d’Ardisson et de Fogiel ».
« Il a eu longtemps une mauvaise image » dĂ©plore l’acadĂ©micien. « Une rĂ©putation d’incompĂ©tence dans les cercles gouvernementaux », prĂ©cise-t-il. Et pourtant, depuis qu’il a pris « la tĂŞte de l’entreprise familiale » vers 1986, il a « multipliĂ© par quatre l’hĂ©ritage industriel et financier », plaide le journaliste.
Car Serge Dassault, assure-t-il, est « un malin qui ne paie pas de mine, un roublard qu’on donne perdant et qui s’en sort par l’astuce, le système D. » [3]
Et Jean-Marie Rouart de s’employer Ă transformer un hĂ©ritier - dont l’effort pour naĂ®tre a dĂ» ĂŞtre hors du commun - en « prototype » de l’homme de mĂ©rite : « Ce qui frappe dans l’itinĂ©raire de celui qu’on imagine avoir Ă©tĂ© un enfant gâtĂ©, Ă©crit ainsi l’acadĂ©micien, le prototype du fils Ă papa, c’est le nombre de difficultĂ©s qu’il a dĂ» affronter et de couleuvres qu’il lui a fallu avaler. »
Plat de résistance : la tribune libre
Après ce portrait Ă©namourĂ© vient le compte rendu de “l’entretien”. Difficile de parler de travail journalistique, car tout esprit critique ou toute volontĂ© d’investigation en sont rĂ©solument absents.
Il suffit pour s’en convaincre de lire l’intitulĂ© des questions posĂ©es par Jean-Marie Rouart : « Vous trouvez la droite trop timide ? » ; « Et Sarkozy ? » ; « Et Borloo ? Vous croyez Ă la cohĂ©sion sociale ? » ; « Et l’ISF ? » ; « Que pensez vous de la loi sur l’homophobie ? » ; « Allez-vous voter “oui” Ă la constitution ? » etc.
Le journaliste de Paris-Match, très Ă l’aise dans du rĂ´le de passe-plats, se contente d’Ă©grener les questions et de solliciter l’avis de son hĂ´te sans jamais demander le moindre complĂ©ment d’information, sans jamais Ă©baucher le moindre dĂ©saccord, sans jamais suggĂ©rer la moindre dĂ©sapprobation.
Pas une seule fois, Jean-Marie Rouart ne s’Ă©tonne. Que Serge Dassault dĂ©crète « L’inĂ©galitĂ©, c’est la nature, c’est la vie. Dans la devise de la RĂ©publique, moi, je regrette qu’il y ait le mot “Ă©galitĂ©” » ; qu’il ose : « L’Ă©dit de Nantes, aujourd’hui, c’est en faveur des entrepreneurs qu’il faudrait l’instituer. Ce sont eux les victimes de la nouvelle guerre de religion » etc. Aucune outrance ne trouble l’acadĂ©micien.
Jean-Marie Rouart cherche manifestement moins Ă rĂ©aliser un travail d’enquĂŞte journalistique qu’Ă offrir une tribune libre Ă son hĂ´te. Il devance d’ailleurs certaines dĂ©clarations en lui posant des questions qui ne sont que des demandes de confirmation d’opinions qu’il connaĂ®t manifestement dĂ©jĂ (« Vous ĂŞtes favorable Ă l’abaissement de l’âge de la scolaritĂ© obligatoire de 16 Ă 14 ans »).
Il va mĂŞme Ă l’occasion jusqu’Ă brosser vigoureusement les convictions de son interlocuteur dans le sens du poil : « Est-ce que parfois, en vous rasant le matin, vous n’ĂŞtes pas un peu Ă©nervĂ© par la droite ? ».
Sur la question des mĂ©dias, devenue un sujet sensible depuis que Serge Dassault a pris le contrĂ´le de la Socpresse - prise de contrĂ´le suivie de dĂ©clarations consternantes, de protestations de la sociĂ©tĂ© des rĂ©dacteurs et du dĂ©part d’un certain nombre de journalistes - Jean-Marie Rouart prĂ©fère carrĂ©ment garder le silence.
Ses questions, il les gardera pour lui. « Et la presse ?, Ă©crit-il dans la conclusion de l’interview, Quel projet a-t-il pour son gigantesque groupe ? Quelle forme de participation est-il prĂŞt Ă mettre en Ĺ“uvre avec ses journalistes ? Nul doute qu’il y songe. Il a conscience de la difficultĂ© et il sait que les journaux ne sont pas tout Ă fait des entreprises comme les autres. D’abord parce qu’elles ont plutĂ´t tendance Ă perdre de l’argent, et que la susceptibilitĂ© professionnelle y est plus aiguisĂ©e que nulle par ailleurs. On le sent pourtant dĂ©sireux de relever le dĂ©fi. Comment ? C’est une autre histoire. »
Rouart dĂ©laisse donc cette Ă©pineuse question (pour conserver le privilège d’ĂŞtre invitĂ© Ă dĂ©guster « des colverts qui ont Ă©tĂ© occis la veille par le maĂ®tre de maison » ?), et termine en Ă©voquant Madame Dassault.
On apprend ainsi que dans le couple, la bonne vieille rĂ©partition des taches est de rigueur. « Son domaine Ă elle, c’est tout ce qui n’est pas l’entreprise : la famille, les quatre enfants, la dizaine de petits-enfants, la vie. PassionnĂ©e de musique, de poĂ©sie, membre du conseil d’administration de la SociĂ©tĂ© des amis du Louvre (...) ».
Question : est-ce Madame Dassault qui fera la cuisine et qui servira à table, lorsque Jean-Marie Rouart sera invité dans le deux-pièces de la famille en remerciement des services rendus au journalisme de révérence ?
Arnaud Rindel
Annexe : Les idées saines de Serge Dassault.
Nous savions dĂ©jĂ depuis un moment que Serge Dassault souhaitait que son groupe possède un journal pour y exprimer ses opinions, et d’une manière gĂ©nĂ©rale, que la presse vĂ©hicule des « idĂ©es saines ». Depuis quelques temps, nous savons Ă©galement que ces « idĂ©es saines », ce ne sont pas des idĂ©es de gauche. A prĂ©sent, grâce Ă Paris-Match, nous en savons un peu plus... Morceaux choisis :
– « La gauche a une politique conservatrice. Aujourd’hui, dès que le gouvernement veut faire quelque chose, immĂ©diatement les syndicats sont contre. On est sclĂ©rosĂ© par la gauche. »
– « Le problème, aujourd’hui, c’est qu’on n’explique pas assez aux français la situation exacte de notre Ă©conomie »
– Serge Dassault est favorable Ă l’abaissement de l’âge de la scolaritĂ© obligatoire de 16 Ă 14 ans [4], « pour pouvoir faciliter l’accès Ă l’apprentissage » justifie-t-il, car « un diplĂ´me, c’est moins important qu’un emploi ».
– « Il faut arrĂŞter de penser que tout le monde est pareil. Je crois que ce qui tue la RĂ©publique, c’est l’Ă©galitarisme. L’inĂ©galitĂ©, c’est la nature, c’est la vie. Dans la devise de la RĂ©publique, moi, je regrette qu’il y ait le mot “Ă©galitĂ©”. Il faudrait le remplacer par “dignitĂ©” ou par “tolĂ©rance”. Et la lutte contre les inĂ©galitĂ©s ça veut dire quoi ? S’il y a des gens qui veulent travailler qu’ils travaillent. »
– « Pour favoriser l’emploi, il faut la flexibilitĂ© et non pas la rigiditĂ©. Ce n’est pas la rigiditĂ© qui garantit l’emploi. Ca c’est ce que croient les syndicats. Si on ne peut pas licencier on n’embauche pas. »
– « Il faut replafonner l’ISF [...] il ne doit pas ĂŞtre supĂ©rieur Ă 80 % des revenus. On est le seuls pays dans ce cas. Quelle est la consĂ©quence ? Les gens s’en vont. Qu’est-ce que c’est, la politique ? C’est favoriser le dĂ©veloppement Ă©conomique et la vie de tout le monde. Si c’est pour punir ceux qui rĂ©ussissent, alors on est en plein socialisme. »
– La loi sur l’homophobie ? « OĂą est la vision de l’avenir lĂ -dedans ? OĂą est l’intĂ©rĂŞt fondamental pour la sociĂ©tĂ© ? Je trouve scandaleux de parler de mariage homosexuel. C’est de la famille dont il faut s’occuper, c’est elle la cellule de base. »
– « C’est quand j’ai Ă©tĂ© internĂ© Ă Montluc [« comme juif sous l’occupation », nous prĂ©cise Rouart] dans une baraque infestĂ©e de rats avec une soupe par jour et la perspective d’ĂŞtre dĂ©portĂ© que j’ai commencĂ© Ă comprendre que la richesse, le confort n’Ă©taient rien, mais que la solidaritĂ© Ă©tait tout. Les sociĂ©tĂ©s se dĂ©truisent par manque de solidaritĂ©. Toute cette histoire de lutte des classes, c’est idiot. Ce qui est important c’est l’entraide. »
– « L’Ă©dit de Nantes, aujourd’hui, c’est en faveur des entrepreneurs qu’il faudrait l’instituer. Ce sont eux les victimes de la nouvelle guerre de religion, eux qui sont obligĂ©s de quitter la France parce qu’on ne veut pas les laisser travailler en paix. »
– Voir Ă©galement notre "sĂ©rie" « La presse selon Dassault » :
- La presse selon Dassault (1) : un jour viendra...
- La presse selon Dassault (2) : ce qu’il aime...
- La presse selon Dassault (3) : au Figaro tout va bien
- La presse selon Dassault (4) : les « idĂ©es saines »