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Groupe Le Monde : une crise exemplaire

Ă€ la suite de l’annonce par le directoire du groupe d’un plan prĂ©voyant la suppression de 130 emplois et la cession de certaines filiales jugĂ©es trop peu rentables [1], les salariĂ©s du Monde se sont mis en grève le 14 avril, puis Ă  nouveau, le 17 avril (rejoints par ceux des filiales Fleurus Presse et de TĂ©lĂ©rama) et, enfin, le 5 mai. La crise du groupe Le Monde est Ă  la fois spĂ©cifique et exemplaire. Pour la comprendre, il est nĂ©cessaire de l’inscrire dans sa propre histoire et de l’éclairer par les discours et des manĹ“uvres en cours dans le secteur.

Fatales restructurations ?

« Ce que l’on a connu dans la sidĂ©rurgie, nous allons bientĂ´t le connaĂ®tre dans la presse. » Le 14 avril, sur France Inter, Michel Delberghe journaliste CFDT au Monde tente de mettre en perspective le conflit en cours dans son entreprise. Une comparaison alarmiste que semble justifier la multiplication des « charettes » et la dĂ©tĂ©rioration constante des conditions d’emploi.

Si l’on s’en tient Ă  la presse quotidienne nationale, le plan annoncĂ© au Monde intervient après la suppression de 76 postes sur 276 Ă  LibĂ©ration en novembre 2006 et, en fĂ©vrier 2008, la direction du Figaro a prĂ©sentĂ© un projet qui prĂ©voit 60 Ă  80 dĂ©parts volontaires. Dans tous les mĂ©dias, et donc dans la presse Ă©crite, la prĂ©caritĂ© s’étend. Au 2 janvier 2008, on comptait 37 301 titulaires de la carte de presse [2]. Parmi eux, 22% de pigistes. Un taux de prĂ©caritĂ© qu’il faudrait majorer en ajoutant tous ceux qui cherchent Ă  obtenir la carte de presse, tous ceux qui n’ont pas rĂ©ussi Ă  la renouveler alternant, par exemple, contrats rĂ©munĂ©rĂ©s sous statut de correspondant ou d’auteur et travaux alimentaires. Il reste que la situation globale des journalistes ne peut ĂŞtre dĂ©cemment comparĂ©e Ă  celles des ouvriers de la sidĂ©rurgie ou de la mĂ©tallurgie.

Sans doute chaque journaliste pris individuellement n’est-il pas responsable de l’orientation Ă©ditoriale du titre pour lequel il travaille. Mais on peut comprendre la tentation de renvoyer ceux qui subissent aujourd’hui la violence patronale Ă  leur apparente indiffĂ©rence quand cette mĂŞme violence se dĂ©ployait (et se dĂ©ploie encore) Ă  l’endroit d’autres salariĂ©s. Comment ne pas repenser aujourd’hui Ă  la morgue Ă©ditoriale et au mĂ©pris rĂ©dactionnel pour des luttes Ă©quivalentes contre des plans similaires dans d’autres secteurs d’activitĂ©s, comme invite Ă  le faire une tribune publiĂ©e dans Bakchich.info attribuĂ©e Ă  un journaliste du Monde ? Un exemple ? Louis Schweitzer, prĂ©sident du Conseil de surveillance du Monde, est l’ancien PDG de Renault qui assuma la fermeture du site de Vilvoorde (3100 salariĂ©s). En 2005, Ă  son dĂ©part du groupe automobile, le quotidien vespĂ©ral publiait un portrait dithyrambique du « surdouĂ© » qui se retirait alors « aurĂ©olĂ© de ses succès [3]. » Ironie cruelle de l’histoire ?

Ni Gandrange, ni Vilvoorde… Mais indĂ©niablement, après d’autres, le secteur de la presse Ă©crite connaĂ®t un processus de « rentabilisations » ravageuses. « L’épreuve de force engagĂ©e par les personnels du Monde n’est pas isolĂ©e souligne le site du Monde diplomatique. Selon la ConfĂ©dĂ©ration française dĂ©mocratique du travail (CFDT), vingt-huit rĂ©dactions françaises ont recouru Ă  la grève au cours des neuf derniers mois. Depuis l’éclatement de la bulle Internet et l’effondrement des revenus publicitaires, les propriĂ©taires de mĂ©dias soumettent les salariĂ©s Ă  une pression Ă©conomique croissante. »

Les managers du changement et de la normalisation Ă©conomique exercent cette « pression » en la justifiant par un triple discours de la fatalitĂ©, tout Ă  la fois technologique, Ă©ditoriale et commerciale.

Une fatalitĂ© technologique ?

Première justification qui vaudrait pour Le Monde et pour d’autres journaux : l’attraction fatale exercĂ©e par Internet, avec ses effet Ă©conomiques et Ă©ditoriaux.

Un temps vice-prĂ©sident du groupe Le Monde et, toujours, prĂ©sident du Monde Interactif et de TĂ©lĂ©rama, Bruno Patino explique dans un livre aux accents prophĂ©tiques, coĂ©crit avec Jean-François Fogel – Une Presse sans Gutenberg – qu’« Internet est le mĂ©dia ultime, partout prĂ©sent, immatĂ©riel [4] ». Cette hĂ©gĂ©monie s’instaurerait progressivement : « en 1995, on ne comptait que 23 500 sites Internet notent, par exemple, Vincent Giret et Bernard Poulet dans un article rĂ©cent de la revue Le DĂ©bat  ; en juillet 2007, la sociĂ©tĂ© anglaise Netcraft en a recensĂ© plus de 125 millions.  [5]. »

CombinĂ©e Ă  la montĂ©e en puissance d’autres supports comme la presse gratuite ou le tĂ©lĂ©phone mobile, l’avènement d’Internet aurait comme consĂ©quence inexorable l’évaporation des revenus publicitaires vers ces nouveaux supports. En France, la part du marchĂ© publicitaire sur Internet ne cesse de croĂ®tre : elle est passĂ©e de 5,9% en 2005 Ă  10,8% en 2007 (premier trimestre). Et la progression des investissements sur le Web est estimĂ©e Ă  34,5 % en 2007 [6]. Ă€ l’inverse, la pagination publicitaire de la presse quotidienne nationale (PQN) a diminuĂ© de 32,5% en moins de dix ans [7].

La diminution des recettes publicitaires, mais aussi la montĂ©e en puissance des « gratuits » (30% de croissance de leurs revenus publicitaires depuis leurs lancement en 2002 [8]) et le vieillissement du lectorat (42,5% du lectorat de la PQN a plus de 50 ans [9]) sont les ingrĂ©dients de l’incontournable « crise de la presse ». « Les revenus Ă  deux chiffres – entre 15% et 25% de rĂ©sultats – qui caractĂ©risaient les journaux amĂ©ricains ne seront bientĂ´t plus qu’un souvenir », expliquent ainsi Giret et Poulet qui poursuivent : « Certains, et non des moindres, sont dĂ©jĂ  dans le rouge. Ainsi, le San Francisco Chronicle a-t-il accumulĂ© 300 millions de dollars de perte entre 2000 et 2006 (…). »

Les menaces Ă©conomiques se conjugueraient aux menaces Ă©ditoriales et Ă  celles que fait peser l’usage public du nouveau mĂ©dia « ultime ». Toutefois, si les mutations sont indĂ©niables, des constats aux pronostics annonçant la substitution d’Internet aux autres mĂ©dias, le pas est rapidement franchi. Deux arguments invitent Ă  une certaine prudence [10].

1) Le premier est d’ordre historique. Le principe selon lequel un mĂ©dia chasse les autres n’a jamais pu ĂŞtre vĂ©rifiĂ©. « On peut facilement ainsi dĂ©cliner, s’amuse l’historien Christophe Charle : le journal Ă  un sou du XIXe siĂ©cle tuera la presse d’opinion nĂ©e de la RĂ©volution française, la presse Ă  sensation et Ă  photographies enterrera la prĂ©cĂ©dente presse populaire sans image, la radio et la tĂ©lĂ©vision instantanĂ©s et quasi gratuites anĂ©antiront cette presse Ă  sensations sous leur flot d’images et de sons, le rĂ©seau Internet universel et omniprĂ©sent, flanquĂ© de la presse gratuite, portera le coup de grâce Ă  la presse d’information subsistante et Ă  l’équilibre Ă©conomique sur lequel elle reposait [11]. » Et Charle d’expliquer : « ce schĂ©ma historique universel et commode dans sa simplicitĂ© n’est nullement une histoire valide des diffĂ©rents mĂ©dias et de leurs relations et moins encore un pronostic crĂ©dible sur la crise des mĂ©dias. La situation critique de la presse nationale française cohabite avec la montĂ©e en puissance et la prospĂ©ritĂ© d’autres formes de presse qui, elles, ne semblent pas menacĂ©es par la concurrence des mĂ©dias Ă©voquĂ©es plus haut [12]. » L’historien cite, par exemple, la presse dite « people ».

2) Le second argument qui incite Ă  une certaine prudence est d’ordre Ă©conomique. La bulle Internet de la fin des annĂ©es 1990 et son Ă©clatement en 2000 semblent aujourd’hui presque oubliĂ©e. Pourtant, la capitalisation boursière de Google est de 1,8 milliards de dollars quand celle d’IBM est de 1,3 milliards de dollars alors que le rĂ©sultat net 2007 de cette sociĂ©tĂ© est plus de deux fois supĂ©rieur Ă  celui de Google [13]. Rappeler ce dĂ©calage et ses Ă©ventuelles consĂ©quences (un retournement de tendance dĂ©favorable au Web), c’est aussi rappeler que le dĂ©veloppement multimĂ©dia n’est souvent qu’un choix de gestion fondĂ© sur une apprĂ©ciation du marchĂ© publicitaire et de ces perspectives d’évolution.

Une fatalitĂ© Ă©ditoriale ?

Plus ou moins liĂ©e Ă  la fatalitĂ© technologique, une fatalitĂ© Ă©ditoriale justifierait les « rentabilisations » en cours.

Dans l’article dĂ©jĂ  citĂ©, Vincent Giret et Bernard Poulet rapportent, pour se l’approprier, la thèse de Michael Wolff, homme de mĂ©dias amĂ©ricain, selon lequel : « La consommation de news, cette pratique lĂ©gèrement fĂ©tichiste, cette expĂ©rience plus ou moins distrayante qui dĂ©finissait un large espace commun, collectif, est en passe de disparaĂ®tre [14]. »Une dĂ©saffection des publics pour l’information au sens traditionnel ? Les dirigeants des rĂ©dactions s’exonèrent souvent de leurs propres choix en les rapportant Ă  ce que serait aujourd’hui la demande. Ă€ partir de ce qu’ils prĂ©sentent comme une tendance uniforme et dĂ©finitive, ils Ă©laborent de nouveaux projets Ă©ditoriaux qui sont supposĂ©s remĂ©dier au dĂ©sintĂ©rĂŞt des lectorats.

Depuis qu’il dirige LibĂ©ration, Laurent Joffrin met en Ĺ“uvre une stratĂ©gie de « coups » : « Ma stratĂ©gie, expliquait-il Ă  StratĂ©gies dès fĂ©vrier 2007, est de continuer Ă  faire des coups, avec des “unes” fortes. Il faut que nous soyons plus agressifs » [15].

Autre quotidien, autres « ajustements » : le cas du Monde, une fois encore, est exemplaire. Dans le cadre de son projet « CSP+ » [16], Éric Fottorino propose de conforter l’option qui est celle de son journal depuis plusieurs annĂ©es et notamment depuis la mise en place de la nouvelle formule (conçue par Fottorino lui-mĂŞme en 2005) : de moins en moins d’informations, de plus en plus de commentaires. Éditoriaux de la page 2, analyses et tribunes des pages centrales, chroniques en dernière page, chronique des pages « Ă©conomies » ou « sport » : parcourir Le Monde aujourd’hui, c’est lire une succession de leçons sur ce qu’il convient de penser ou de relever de tel ou tel Ă©vĂ©nement. Des leçons dispensĂ©es de surcroĂ®t et de plus en plus par quelques personnalitĂ©s extĂ©rieures Ă  la rĂ©daction et dont la notoriĂ©tĂ© est supposĂ©e attirĂ©e l’audience et la publicitĂ© affĂ©rente : Ă©crivains branchĂ©s comme François BĂ©gaudeau ou essayistes conservateurs comme Nicolas Baverez

Les suppressions d’emploi annoncĂ©es rĂ©cemment sont en partie la consĂ©quence de cette Ă©volution Ă©ditoriale prĂ©sentĂ©e comme une adaptation Ă  des tendance inexorables ; une Ă©volution que les suppressions d’emploi, en retour, permettront de justifier. La pagination de la nouvelle formule du quotidien est de 30-32 pages en moyenne quand elle Ă©tait de 44 pages en 1986. Fottorino explique en consĂ©quence : « Nous n’avons pas adaptĂ© Ă  l’époque notre organisation a ce nouvel Ă©tat de fait. C’est ce que je suis en train de rĂ©aliser [17] ». Mais s’agit-il simplement d’un « Ă©tat de fait » ?

Y aurait-il un fatum de la presse Ă©crite ? L’information est partout, l’information intĂ©resse de moins en moins en tant que telle, la valeur ajoutĂ©e provient du commentaire : quand la direction du Monde repense son projet Ă©ditorial autour d’un cĹ“ur de cible resserrĂ© (le lecteur urbain, aisĂ© et instruit), elle fait aussi sienne ce discours crĂ©pusculaire. Dans un Ă©ditorial publiĂ© le 19 avril 2008, Fottorino dĂ©crit sa « vision journalistique du Monde de demain ». « Il s’agira, explique-t-il, d’un journal plus ramassĂ©, plus dense, plus sĂ©lectif, prĂ©fĂ©rant l’explication, l’analyse et la diversitĂ© des points de vue Ă  la redite des informations, dĂ©jĂ  fournies par tant de mĂ©dias Ă  la vitesse de la connexion numĂ©rique. ». On relèvera que le journalisme d’enquĂŞte ou d’investigation est absent de ce « programme ».

Pourtant, du cĂ´tĂ© des responsables des grands titres nationaux et de ceux du Monde en particulier, on ne s’interroge guère sur la contribution de la presse elle-mĂŞme Ă  la dĂ©saffection qu’elle subit. De moins en moins de reportages et d’enquĂŞtes, toujours plus de prescriptions et de sermons : ces tendances, entre autres, expliquent peut-ĂŞtre en partie la lassitude de nombreux lecteurs et le dĂ©sintĂ©rĂŞt des plus jeunes qui n’ont jamais connu que cette presse de bavardage…Or le remède prĂ©conisĂ© pour rĂ©pondre Ă  la « crise » consiste justement Ă  renforcer ces tendances .

Une fatalitĂ© commerciale ?

Dans l’éditorial dĂ©jĂ  citĂ©e du 19 avril 2008, Fottorino Ă©voque « l’indispensable, la bienfaisante publicitĂ© » dont parlait Hubert Beuve-MĂ©ry. Il cite encore le fondateur du Monde qui Ă©crivait : « S’il est vrai qu’un journal digne de ce nom comporte des Ă©lĂ©ments qui doivent toujours rester hors du commerce, il est aussi, au sens le plus banal du mot, une entreprise qui achète, fabrique, vend et doit faire des bĂ©nĂ©fices. » La rĂ©fĂ©rence (obligĂ©e) Ă  Beuve-MĂ©ry sert – Ă  contresens des positions de ce dernier – un discours qui entĂ©rine, comme s’il s’agissait d’un principe naturel, une quĂŞte de la rentabilitĂ© entièrement soumise aux prĂ©tendues lois du marchĂ© et aux prĂ©tendus bienfaits de la concurrence commerciale.

La soumission aux prĂ©tendues lois naturelles de l’économie est, en vĂ©ritĂ© une politique. Une politique de la presse qui a mobilisĂ© contre elle dans le passĂ© [18] et qui remobilise Ă  nouveau des syndicats de journalistes pour l’instant relativement isolĂ©s [19]. Une politique qui n’est ni une nĂ©cessitĂ©, ni une fatalitĂ© et Ă  laquelle on peut opposer une autre approche de la presse. Comme, par exemple, celle d’un certain… Hubert Beuve-MĂ©ry qui en 1966 revendiquait pour la presse (ou une partie de la presse, Ă  cĂ´tĂ© de la presse associative) un statut de sociĂ©tĂ© de presse Ă  but non lucratif pour « mettre les entreprises de presse Ă  l’abri des Ă©ventuelles convoitises de leurs propres actionnaires [20] » .

Le triple discours de la fatalitĂ© technologique, Ă©ditoriale et commerciale, remplit deux fonctions : il permet Ă  la fois aux chefferies des groupes de presse de s’exonĂ©rer de leurs propres responsabilitĂ©s dans la situation actuelle et de proroger la logique essentiellement mercantile et capitalistique qui a prĂ©valu jusqu’alors.

Effacer les choix passés…

Il n’y avait, parait-il, aucune alternative. En guise de stratĂ©gie, il fallait subir les prĂ©tendues lois de la concurrence, en affectant de les dompter. ConsĂ©quence : les pertes cumulĂ©es du groupe Le Monde sur six exercices consĂ©cutifs se seraient Ă©levĂ©s Ă  146 millions d’euros [21]. La dette du groupe s’élevait, en 2007, Ă  150 millions d’euros. Ă€ la fin de cette mĂŞme annĂ©e, la cession des journaux du Midi (dont Le Midi libre) au groupe Sud-Ouest a permis de la ramener Ă  97 millions d’euros. Mais l’exercice 2007 s’est soldĂ© par un nouveau dĂ©ficit de près de 20 millions d’euros. Or cette hĂ©morragie financière est la consĂ©quence directe d’un choix stratĂ©gique, celui du trio Minc-Colombani-Plenel : constituer un groupe dont la taille permettrait de garantir l’indĂ©pendance de son « navire amiral » et de ses « flotteurs » comme disait Minc afin de le protĂ©ger des appĂ©tits des industriels et des financiers... auxquels la porte a cependant Ă©tĂ© ouverte, de toutes les façons.

Cruel Ă©pilogue en perspective ? La prise de contrĂ´le du Monde par Lagardère et Prisa qui reviendrait d’abord Ă  acquĂ©rir une dette de près de 100 millions d’euros [22].

… et les perpétuer

Une fois, de plus il n’y aurait pas d’autre alternative….que de prolonger les choix « inĂ©vitables » effectuĂ©s jusque-lĂ . Comme ce fut et c’est encore le cas Ă  LibĂ©ration [23].

ExpropriĂ©s de leurs propres entreprises, les salariĂ©s du Monde et du groupe Le Monde ont subi et subissent, de surcroĂ®t, la capilotade Ă©conomique, ses consĂ©quences sociales et la captation prĂ©datrice des actionnaires et des dirigeants qui les servent. Colombani, Minc et Plenel, comme l’expliquaient Pierre PĂ©an et Philippe Cohen dans La Face cachĂ©e du Monde, ont mis en place dès la fin des annĂ©es 1990 une « stratĂ©gie du tiroir-caisse » consistant Ă  « financer la croissance interne d’un groupe par les sociĂ©tĂ©s qu’il “achète” [24] ». Une stratĂ©gie assumĂ©e non sans cynisme : Ă©voquant les 30 millions d’euros provenant de la vente des immeubles des PVC, Alain Minc expliquait encore le 12 fĂ©vrier 2008 dans Le Figaro  : « En “se payant sur la bĂŞte”, Le Monde a Ă©vitĂ© le pire. »

Mais le pire n’a pas cessĂ© … d’empirer. Aussi les successeurs de Minc et Colombani ont-ils dĂ©cidĂ© de cĂ©der l’éditeur de presse Fleurus intĂ©grĂ© aux Presses de la Vie Catholique, (PVC), un groupe « dĂ©pecĂ© » depuis son acquisition par Le Monde en 2003, comme le dit Luc Le Chatelier, dĂ©lĂ©guĂ© syndical SNJ [25] qui ajoute : « Morceau par morceau, tout fout le camp ! » Pas pour tout le monde. La revente des actifs et la cession des filiales insuffisamment rentables gĂ©nèrent du cash quand les titres profitables sont conservĂ©s.

Cette « attitude prĂ©datrice » dĂ©noncĂ©e par l’intersyndicale du pĂ´le magazines (Le Monde du 9 mai 2008) ne concerne pas que les actifs. Les « marques » sont aussi concernĂ©es. Au Monde, comme au Figaro ou Ă  LibĂ©ration, les actionnaires cherchent Ă  mettre la main sur l’identitĂ© de ces titres « prestigieux » pour constituer les « global mĂ©dia » de demain [26] ou, Ă  tout le moins, pour tenter d’agrĂ©ger des « audiences » Internet gĂ©nĂ©ratrices de rentrĂ©es publicitaires. « En règle gĂ©nĂ©rale, remarque Le Monde diplomatique, les rĂ©ductions d’effectifs s’accompagnent d’une diversification multimĂ©dia engagĂ©e dans l’espoir de capter des ressources publicitaires nouvelles. » Pour mettre en Ĺ“uvre cette diversification, ce qu’il reste des rĂ©dactions est restructurĂ©. Ainsi, au Parisien/Aujourd’hui en France, une rĂ©daction pluri-mĂ©dia a Ă©tĂ© créée. Ses journalistes Ă©criront pour le journal papier comme pour le site Internet [27].

De telles restructurations ont eu lieu depuis plus d’un an et demi au New York Times et plus rĂ©cemment au Daily Telegraph (Grande-Bretagne). Un responsable du quotidien australien Sidney Morning Herald explique avec franchise : « Chez nous, on ne travaille plus pour un journal mais pour une entreprise de mĂ©dias, avec un contrat de travail unique. Il a fallu beaucoup nĂ©gocier car les journalistes sont en gĂ©nĂ©ral très conservateurs et très peu informĂ©s des Ă©volutions du monde rĂ©el [28]. » En France, en tous cas, certains d’entre eux sont dĂ©jĂ  mobilisĂ©s contre cette « mutualisation des contenus » entre mĂ©dias ou entre supports. Celle-ci fait l’objet d’un conflit en cours au sein du groupe Ebra (Le Progrès, Les Dernières Nouvelles d’Alsace,…) [29].

Et maintenant ?

Pour la presse vespĂ©rale, quel bilan ? « Le Monde est une maison malade qu’il faut soigner et guĂ©rir Ă  tout prix », dĂ©clare Éric Fottorino dans un entretien aux Echos (7 mai 2008). Mais la guĂ©rison proposĂ©e ne peut qu’aggraver la mal.

A court terme, au Monde comme ailleurs dans la presse, les urgences défensives qui s’imposent aux salariés, placés dans une situation d’autant plus difficiles qu’ils se mobilisent entreprise par entreprise, sans bénéficier ni de la mobilisation de leurs lecteurs, ni d’une solidarité élargie, permettra peut-être de sauver ce qui peut l’être. Mais elle ne permettra pas d’inverser des tendances d’autant plus puissantes que la question des médias, éminemment politique, a été abandonnée aux prétendues fatalités qu’invoquent les stratèges pour habiller leur propre politique.

S’opposer Ă  cette politique implique l’élaboration de propositions alternatives. Pour tenter de libĂ©rer le secteur des mĂ©dias de l’emprise de l’argent, un pĂ´le public et associatif des mĂ©dias sans but lucratif, vĂ©ritable service public de l’information et de la culture doit ainsi ĂŞtre dĂ©fendu comme la modification radicale de l’aide publique Ă  la presse.

S’opposer Ă  cette politique implique aussi la reconstruction d’un rapport de force. La convergence est d’autant plus nĂ©cessaire, la question peut d’autant moins ĂŞtre sous-traitĂ©e aux seules organisations syndicales que le problème dĂ©passe la question des conditions de travail des salariĂ©s des mĂ©dias et celle de leur droit d’informer. Quand Lagardère prend le contrĂ´le du Monde, quand Dassault possède Le Figaro et quand l’actionnaire de rĂ©fĂ©rence de LibĂ©ration s’appelle Rothschild, ce qui est en jeu c’est le droit Ă  l’information des citoyens ; ce qui est en jeu, ce sont les questions des formes d’appropriation des mĂ©dias et des modalitĂ©s de leur financement.

Le Conseil National de la RĂ©sistance s’est posĂ© ces questions Ă  la LibĂ©ration. Elles l’ont amenĂ© Ă  se fixer comme objectif dans son programme de mars 1944 la transformation de l’ordre mĂ©diatique pour assurer « la libertĂ© de la presse, son honneur et son indĂ©pendance Ă  l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences Ă©trangères »

En 2004, certains rĂ©sistants lançaient un appel, publiĂ© ici mĂŞme, qui invitait, notamment, sur cette question des mĂ©dias, Ă  remettre leur ouvrage sur le mĂ©tier. Il se concluait ainsi : « Nous appelons enfin les enfants, les jeunes, les parents, les anciens et les grands-parents, les Ă©ducateurs, les autoritĂ©s publiques, Ă  une vĂ©ritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mĂ©pris des plus faibles et de la culture, l’amnĂ©sie gĂ©nĂ©ralisĂ©e et la compĂ©tition Ă  outrance de tous contre tous. Nous n’acceptons pas que les principaux mĂ©dias soient dĂ©sormais contrĂ´lĂ©s par des intĂ©rĂŞts privĂ©s, contrairement au programme du Conseil national de la RĂ©sistance et aux ordonnances sur la presse de 1944. Plus que jamais, Ă  ceux et celles qui feront le siècle qui commence, nous voulons dire avec notre affection : “CrĂ©er, c’est rĂ©sister. RĂ©sister, c’est crĂ©er”. »

Cette résistance à longue portée fait, elle aussi, partie des urgences.

Grégory Rzepski

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