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Grève SNCF : les théoriciens de l’essoufflement qui vient

par Pauline Perrenot,

Dans leur course au dénigrement en règle de la grève et des grévistes, les grands médias ne s’essoufflent pas. Ils n’en disent pas autant de la mobilisation qui, selon eux et ce depuis la mi-avril, « s’effrite », « s’érode » ou « s’essouffle », au choix, tout comme le soutien aux cheminots en grève. Retour sur le leitmotiv médiatique de la démobilisation.

« Les premiers concernés par cette grève étaient évidemment les clients de la SNCF », déclarait Gilles Bouleau, solennel, au soir du premier jour de la grève des cheminots, le 22 mars (JT de 20 h). Un précepte et un point de vue devenus depuis le fil rouge de nombre de médias dominants, dont on ne compte plus les chroniques, sujets et reportages exclusivement dédiés aux conséquences (évidemment néfastes) de la grève sur les usagers en particulier, et la société en général. Diffuser des centaines d’heures d’antenne depuis les quais de gare pour raconter « la galère » ; blâmer certaines stratégies syndicales accusées de « rajouter du chaos dans le désordre ou du désordre dans le chaos » [1] ; se découvrir une empathie de circonstance avec les travailleurs en retard ; plaindre les futurs vacanciers ; exhiber le milliard d’euros de manque-à-gagner prétendument engendré dans le secteur du tourisme ; disserter sur le stress et les angoisses occasionnés par les retards de train…

Autre « angle » de prédilection pour le traitement des mobilisations sociales : celui de « l’essoufflement ». Au temps long de la construction des luttes, la plupart des médias répondent par le temps court de l’info en continu, en prétendant évaluer le « souffle » des mouvements sociaux à l’aune de leur « efficacité » immédiate. Une « efficacité » qu’ils mesurent aux réactions gouvernementales – forts de leur foi dans le dialogue social –, au taux de grévistes – forts des comptages de la direction –, au nombre de manifestants – forts de leur méthode de comptage prétendue « neutre » – et au sens de « l’opinion » – forts de l’impartialité auto-proclamée des instituts de sondage [2]. Ces « indicateurs », omniprésents depuis le début du mouvement, ont par exemple inspiré au Parisien ce verdict définitif, porté en Une dès le lendemain du premier jour de grève, le 22 mars : « Mouvements sociaux : ça ne prend pas  ». Des indicateurs si fiables qu’ils incitaient Le Parisien, à nuancer quelque peu cette première appréciation une semaine plus tard : « Grève SNCF : Pourquoi ça peut durer  » !

Les autres quotidiens ne sont pas en reste. « Divisés, les syndicats peinent à mobiliser  » pouvait-on lire en Une du côté du Figaro le 23 mars. « Les nombreux manifestants ne font pas vaciller l’exécutif  » affichait encore Le Monde, pressé d’opposer les différents secteurs en grève – sur un dénominateur commun toutefois : « une mobilisation plus “mitigée” côté fonctionnaires que côté cheminots ». « Pourquoi la mobilisation du 22 mars est un semi-échec » (sic) cherchait enfin à expliquer Challenges.

L’histoire sans fin du début de la fin

Après avoir annoncé que le mouvement « ne prenait pas », depuis la mi-avril les grands médias en théorisent « l’essoufflement ». Tous scrutent avec attention le taux de grévistes en général, et la communication de la SNCF en particulier. Et une nouvelle fois, certains médias ont excellé dans l’art divinatoire. Ainsi du Monde, de Capital, Sud-Ouest ou Ouest-France qui, dès le 13 avril, savaient et voulaient à tout prix le faire savoir :


Quatre jours plus tard, le 17 avril, Capital confirme avec enthousiasme :


C’est en outre sans la moindre distance critique par rapport aux chiffres de la direction de la SNCF que bon nombre de médias étalent leurs prédictions. Sans parler de la complaisance consistant à fonder le diagnostic de l’essoufflement sur la baisse du taux global de grévistes, sans mettre l’accent sur les foyers de mobilisation les plus actifs (notamment ceux des conducteurs, aiguilleurs, etc. [3])

D’autres médias ont quant à eux choisi de dater le début de la fin une semaine plus tard. Ainsi, par exemple, de France Info (18 avril), du Figaro (19 avril), de L’Est Eclair (22 avril), ou d’Europe 1 (23 avril) :


Les plus gauchistes ont attendu la fin du mois d’avril pour agiter le drapeau et signer la fin du mouvement. Ainsi du Point (28 avril), Economie Matin (29 avril) ou Le Journal de l’économie (29 avril) :


Le 1er mai, jour de circonstance, BFMTV ne s’embarrasse même plus :


Inutile de préciser la réponse apportée par la rédaction évoquant pêle-mêle la baisse du personnel gréviste, « une seule concession aux revendications » des syndicats et une opinion qui « semble ne pas suivre majoritairement »

On serait pourtant tentés de conseiller à la rédaction business de BFMTV de coordonner ses journalistes et de recouper ses informations. Le même jour, sur le même site, on pouvait en effet lire l’article suivant :


Où le journaliste se questionne, dès le premier paragraphe :

Le mois de mai marquera-t-il l’essoufflement de la contestation ou, au contraire, l’avènement d’une convergence des luttes de nature à faire plier le gouvernement ? Une chose est sûre : les mécontentements perdurent, en témoignent les nombreuses manifestations prévues lors des 30 prochains jours.


***


Déjà en 2016, le mouvement contre la Loi Travail n’en « finissait pas de s’essouffler » dans les médias. Nous écrivions alors :

Lors de chaque mobilisation sociale d’ampleur, difficile de ne pas entendre ou lire, dans les “grands médias”, cette formule, qui, sous la forme d’une interrogation ou, pire, d’un constat, informe moins sur l’évolution du conflit que sur la vision qu’en ont les médias qui le (mal)traitent. Si la mobilisation a le malheur de s’amplifier, on parlera de “contagion” qui “s’étend”, de “jeudi noir” et de “galères” tous azimuts. Au moindre reflux apparent, généralement fondé sur les chiffres officiels, souvent mieux adaptés, on annoncera avec soulagement le “début de la fin”. […] Souvent réticents à rendre compte de la montée en force d’un mouvement social, ces médias se plaisent en revanche à […] en guetter les signes d’affaiblissement, au besoin dès le lendemain de son apparition – pour être certains d’avoir eu raison avant tout le monde ? À moins qu’il ne s’agisse, en multipliant les faire-part de décès de la mobilisation, d’instiller le doute chez les personnes mobilisées, de leur suggérer qu’elles sont isolées et qu’il ne sert à rien de s’entêter à continuer ?


Deux ans plus tard, il n’y a pas à changer une ligne de ces constats. Plutôt que de rendre compte et d’expliquer le mouvement en cours à la SNCF, bon nombre de journalistes préfèrent jouer les prophètes de démobilisation et annoncer depuis les premiers jours sa fin prochaine, renonçant ainsi à informer pour mieux prendre part à la bataille politique. Et bien que depuis deux mois la combativité des cheminots semble constamment donner tort à ces pronostiqueurs de pacotille, ceux-ci ne désarment pas et s’acharnent à démontrer l’impopularité de la grève dans l’opinion, en multipliant et en surinterprétant les sondages, ainsi que nous le verrons dans un prochain article.

Pauline Perrenot

P.S. Le 14 mai, nouvelle journée de mobilisation, certains médias auraient-ils réalisé que leur diagnostic, quasi unanime, était précipité ?


Rassurons-nous cependant : l’essoufflement n’a pas perdu son souffle ! Le JT de France 2 (12 mai) veille au grain…

 

Notes

[1Journal de France Inter dans le 7/9 de Nicolas Demorand et Léa Salamé, le 5 avril, à propos des positions de Sud-Rail sur la grève illimitée.

[2Nous reviendrons dans un prochain article sur le rôle des sondages dans la construction du diagnostic « d’essoufflement » des mobilisations sociales

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