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En guise d’interview, un sermon : Thierry Guerrier note les enseignants sur France 5

par Amir Si Larbi,

C’est le site de France 5 qui l’annonce : « Chaque jour, il interroge de manière incisive un invité choisi pour son point de vue sur l’actualité la plus chaude. Ce rendez-vous s’est installé pour devenir un lieu incontournable » Le questionneur « incisif » ? Thierry Guerrier. Le rendez vous « incontournable » : l’émission « C’à dire » [1]. Décryptage…

Le 8 février l’heureuse destinataire des questions incisives est Frédérique Rollet co-secrétaire générale du Syndicat nationale des enseignants du second degré (SNES), quelques jours après que la commission « Pochard » a rendu un rapport controversé sur le métier d’enseignant. L’occasion pour la syndicaliste d’exprimer la position de son syndicat et les préoccupations des enseignants du secteur public, lesquelles sont généralement peu audibles dans l’univers médiatique dominant presque unanimement gagné par les « vertus » du libéralisme managérial et son indissociable corollaire : la « méritocratie ».

Thierry Guerrier, dont la pugnacité est sélective, n’hésite pas à se faire « l’avocat du diable », « c’à dire » à se comporter en messager du « bon sens » et en porte voix zélé de la vulgate officielle, présidentielle et gouvernementale.

Travailler plus et mériter mieux

« Travailler plus pour gagner plus » : ce slogan, sarkozyste s’il en est, complété par « gagner plus en fonction du mérite » a inspiré la commission dite « Pochard ». Il inspire aussi Thierry Guerrier qui se saisit de cette antienne programmatique, avec la distance qui sied, pour marteler sous forme de questions les « évidences » propagées par ses maîtres à penser.

- Thierry Guerrier : - « Mais alors pourquoi vous refusez cette proposition de ce rapport qui a été remis lundi au premier ministre le rapport Pochard qui propose de payer les profs au mérite les meilleurs qui bossent beaucoup seraient mieux payés que les autres ? »
- Thierry Guerrier : - « Et alors il y a une autre proposition du rapport Pochard qui est de dire on va proposer des primes à ce qui acceptent d’aller au-delà des 18 heures d’enseignement obligatoire qui accepteraient de faire 4 heures de plus, par exemple 22 heures par semaines pour pouvoir par exemple aider les élèves en cours supplémentaire etc, Et ça vous refusez ça pourquoi ? »

Noter plus, noter partout

En un temps où , il est de bon ton de tout noter, y compris les membres du gouvernement, la nécessité de noter pour évaluer, , décisive, on s’en doute, pour l’avenir de l’enseignement en France, constitue le deuxième volet de cette interview aux allures de profession de foi à peine dissimulée.

Hermétique à toute objection pour peu qu’elle ne s’accorde pas avec les présupposés que ses questions ne font que renforcer, Thierry Guerrier en porte parole gouvernemental discipliné se penche cauteleusement sur l’opportunité (déjà existante) d’évaluer le corps enseignant. Faisant fi de la réalité [2] et des utiles précisions de son interlocutrice sur l’existence d’un barème de notation aussi effectif que sensiblement pénalisant d’un point de vue pécuniaire en fin de carrière, Thierry Guerrier laisse percer son mépris pour un système d’enseignement fantasmé comme horriblement égalitariste…et fatalement archaïque. Morceaux choisis.

- Thierry Guerrier : - « Mais on a l’impression que c’est tabou chez les profs d’accepter d’être noté. » (en insistant)
- Thierry Guerrier : - « Vous vous notez bien les élèves sur des critères, pourquoi est ce qu’il n y aurait pas des critères pour noter les profs ? »
- Frédérique Rollet : - « Je vous rassure nous sommes notés, on a même une double note. »
- Thierry Guerrier : - « Tous pareil 18 à 20 tous pareil tous les ans. »
- Thierry Guerrier : - « Il n’y a pas de vraies différences reconnaissez le. »

Et un peu plus tard, à propos du site de notation en ligne des enseignants

- Thierry Guerrier : - « Ça ça permettrait juste qu’il y ait une sorte d’équilibre que à un endroit les élèves puissent finalement à leur tour dire ce qu’ils pensent des profs… il faut le prendre avec humour ça permettrait. »…
- Thierry Guerrier : - « Ça permet d’apporter un peu la contradiction et dans notre culture c’est pas mal, les profs aussi … »

Vive la concurrence, à bas les privilèges

Sur le mode faussement interrogatif plus ou moins subtil Thierry Guerrier, en journaliste pointu, assène ou suggère les clichés, des plus éculés…aux plus réactionnaires. Tout y passe, la concurrence, supposée taboue chez les enseignants, mais forcément salutaire, leur fainéantise présumée. Une véritable anthologie.

- Thierry Guerrier : - « Ça peut faire un peu de bien la concurrence pourquoi est que ça… la aussi c’est tabou chez les profs ? »
- Thierry Guerrier : - « Mais y a pas des bons (il insiste) et des mauvais profs : vous ne pouvez pas le reconnaître ça simplement ? »
- Thierry Guerrier : - « Il y a aussi ce qui font ça (métier d’enseignant) parce qu’on travaille un certain temps ; on ne gagne pas très bien sa vie mais on a beaucoup de temps libre aussi. »
- Thierry Guerrier : - « Oui mais c’est une gestion privilégiée quand même avec beaucoup de temps de repos ? »

Affectant, non sans arrogance, de savoir ce qu’il ignore, maniant plus facilement les questions insidieuses que les interrogations incisives, Thierry Guerrier s’accorde prioritairement voire exclusivement avec l’air du temps, « c’à dire » libéral, managérial et gouvernemental.

Amir Si-Larbi

 

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Notes

[1La direction n’en est pas peu fière Sur le site de l’émission on peut lire : « Fort du succès de "C’est dans l’air", France 5 a choisi de renforcer son offre de décryptage et d’analyse de l’actualité au quotidien. Depuis septembre 2007, la chaîne a installé un nouveau rendez-vous, piloté par Thierry Guerrier. […] Ce rendez-vous s’est installé pour devenir un lieu incontournable de l’entretien, et a plus que doublé son audience en à peine deux mois d’existence. Depuis le 3 décembre ce sont désormais 12 minutes (au lieu de 9’ auparavant) que Thierry Guerrier consacre à ses invités, illustrant ses questions de références visuelles. »

[2Que rappelle le Canard enchaîné du 6 février 2008.

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