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Droit de retrait à la SNCF : sur France 2, une information très fortement perturbée

par Pauline Perrenot,

Du 18 au 20 octobre, des conducteurs de la SNCF ont fait valoir leur droit de retrait à la suite d’un accident qui s’est produit le 16 octobre dans les Ardennes. Alors qu’un TER a percuté un poids lourd à un passage à niveau, le conducteur, blessé et seul agent à bord, a dû parcourir plus d’un kilomètre à pied pour protéger la voie afin d’éviter un sur-accident, tout en ayant dû gérer les usagers, dont 11 étaient légèrement blessés. Mais dans les grands médias, ce n’est pas le personnage principal. Pas plus que les conditions de travail des salariés de la SNCF ne sont le sujet dominant. Alors que les cheminots alertent, à travers leur droit de retrait, sur l’absence de contrôleurs dans les trains et les graves manquements à la sécurité (pour les salariés comme pour les usagers), la plupart des télévisions ont traité leur mobilisation selon deux angles éditoriaux : la « pagaille » dans les gares, et la validité juridique du droit de retrait. Quatre jours durant, ces deux axes ont écrasé tout le reste dans les JT de 13h et 20h de France 2.

Marronnier qui jamais ne flétrit, la « pagaille » est, on le sait, un des angles de prédilection de la rédaction de France 2 pour traiter d’un mouvement social. Cela n’a pas manqué s’agissant de cette nouvelle mobilisation des cheminots alertant sur les conditions de sécurité et de travail à la SNCF. Dans les huit JT de France 2 (13h et 20h) du 18 au 20 octobre, le conflit à la SNCF a occupé 36 minutes et 45 secondes d’antenne ; et sur ce total, les sujets liés aux perturbations, « systèmes D » des usagers et autres états du trafic ont, à eux seuls, occupé 18 minutes. Soit la moitié de la couverture faite par France 2. Les 13h pèsent dans la balance : 11 minutes 30 ont été consacrées aux « conséquences » dans les gares et sur le trafic sur les 15 minutes 40 dédiées au conflit.

La rédaction de la chaîne publique a par ailleurs systématiquement choisi l’angle de la « pagaille » en guise d’ouverture du « dossier SNCF » dans les JT. Au premier jour du mouvement, le 18 octobre, cette hiérarchie était encore plus problématique : avant d’avoir quelques (maigres) précisions sur le pourquoi de l’exercice du droit de retrait, les téléspectateurs ont d’abord dû en passer par les sempiternels micro-trottoirs d’usagers en colère ! C’est là la magie de France 2 : l’accident et les conditions de travail deviennent périphériques et annexes, par rapport à ce qui est construit comme information principale : les perturbations. La présentatrice ouvre ainsi le JT :

Cette mobilisation surprise des cheminots à la SNCF. Ce matin, un peu partout en France, ils ont fait valoir leur droit de retrait après un accident survenu mercredi à un passage à niveau en Champagne-Ardenne. La conséquence immédiate, c’est que le trafic est très perturbé. Sur ces images, les gares de Toulouse, Poitiers, Angers et Bordeaux. La région Provence Alpes-Côte d’Azur est la plus touchée : aucun TER ne circule. Des usagers sont très en colère. Reportage.

Les micro-trottoirs pleuvent dans toutes les éditions, recyclés du 13h au 20h (on en a compté au moins cinq communs aux deux JT) et lancés par des questions dont la valeur journalistique n’est plus à prouver :

- Journaliste : C’est la galère ?
- Usagère : Ouais, c’est la galère.

Et c’est toujours la même misère pour l’information. Chaque midi, chaque soir, la rédaction de France 2 vous offre des drames à la pelle, à bout de caméra. Le conducteur blessé et ses collègues restent, quant à eux, en coulisse. Florilège :

- Se faufiler dans la rame, jouer des coudes pour avoir l’un des rares trains qui roulent. Le chaos sans prévis : résultat d’une mobilisation surprise dont les passagers se seraient bien passés. (18/10)

- Difficile ici de prévoir une reprise du trafic, les usagers devront encore faire preuve de patience pour ce week-end de départ en vacances. (18/10)

- De Paris en passant par Bordeaux, ou ici à Nice, un mouvement très suivi et des usagers ulcérés. (18/10)

- Pas facile ce matin, de partir de cette gare parisienne ; les vacances commencent mal pour certains. (19/10)

- C’est un samedi noir qui se profile dans les gares, les cheminots reconduisent leur mouvement en ce premier week-end des vacances de la Toussaint. (19/10)

- La journée risque d’être longue pour les voyageurs dans toutes les gares de France. (19/10)

- À Paris, des voyageurs souvent déçus. (19/10)

- Cette grève surprise déclenchée hier les agace. (19/10)

- Le blues au mieux, la colère aussi parfois des usagers tout au long du week-end dans les gares. Le mouvement social surprise et atypique des contrôleurs et des conducteurs a entraîné d’importantes perturbations sur le trafic SNCF. (20/10)

- La plupart [des voyageurs] passent de l’espoir à la désillusion. (20/10)

- Comment le week-end a-t-il pu tourner au cauchemar pour les voyageurs ? (20/10)

Ou comment ces satanés cheminots ont (encore !) organisé « le chaos », et cette fois « sans préavis » ! Le tout rythmé, chaque jour, par une valse de bandeaux synonymes :



Rien ne nous sera épargné. Pas même le dernier jour. Alors que les présentateurs du 13h et du 20h ouvrent le dossier SNCF en pointant un « retour à la normale », la rédaction de France 2 persiste et signe, micro-trottoirs et diaporamas de files d’attente à l’appui, en allant dénicher quelques passagers de choix :

Ces voyageurs ont pu prendre leur train ce matin, mais à la gare de Toulouse Matabiau, tous n’ont pas eu cette chance.

Rebelote et mouchoirs de sortie.


« Grève surprise » : suivisme vis-à-vis de la direction de la SNCF et du gouvernement


Au-delà de la « pagaille », la rédaction de France 2, comme beaucoup d’autres, a veillé à mettre en scène les réactions à l’unisson de la direction de la SNCF et du gouvernement. Leur propos ? Délégitimer les droits des cheminots, en parlant de « grève surprise », là où les conducteurs faisaient valoir leur droit de retrait. Dès le 18 au matin, les gares affichaient le terme de « grève surprise » sur les panneaux d’information. Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’État aux Transports, déclare lui aussi dès le matin à Libération : « C’est une grève surprise, hors du cadre légal, pas un droit de retrait. » Quant à la SNCF, elle s’exprime le même jour par la voix de son patron Guillaume Pépy, dans un entretien exclusif accordé à RTL, dans le journal de 19h : « Aujourd’hui [c’est une] grève qui est sans préavis, et donc surprise […]. Cette grève n’est pas légale, n’est pas acceptable, et à l’heure actuelle, rien ne justifie un tel arrêt. […] Il faut que le service public reprenne ses droits, il faut que les conducteurs reprennent le travail dès demain ».

S’il ne nous appartient pas de commenter les stratégies ni les conséquences pratiques d’un tel déplacement sémantique, immédiatement contesté par les cheminots et leurs syndicats, nous constatons que la rédaction de France 2 a choisi en revanche d’endosser l’un des deux points de vue. Et ce « sans surprise », pour le coup.

C’est Laurent Delahousse qui ouvre le bal, au 20h du 18 octobre :

À la Une ce soir, nous ferons le point ce soir sur la grève surprise lancée ce matin à la SNCF. D’importantes perturbations du trafic en ce premier week-end de départ en vacances.



Et de poursuivre :

De nombreux retards sur le trafic SNCF aujourd’hui à la suite d’un mouvement de grève surprise des agents ce matin. […] Des agents ont avancé leur droit de retrait, ils entendent dénoncer les dérives dans la sécurité du réseau et le manque de personnel.

Le reste du JT est à l’avenant. L’interview d’un délégué CGT dure en tout et pour tout 12 secondes, le temps pour lui de parler de l’accident, mais pas de mentionner le « droit de retrait », et encore moins de l’expliquer aux téléspectateurs. Pour ce volet, le reportage choisira de donner la parole à un dirigeant de la SNCF et à un expert qui se fait plus juge que les juges, le tout corroboré par un journaliste, qui n’hésite pas à malmener le Code du travail au moment d’apporter des explications :

- Journaliste : Pour la CGT, la sécurité des passagers comme des conducteurs n’est plus assurée. Faux répond la SNCF, pour qui ce droit de retrait est abusif.

- Interview de Franck Lacroix (directeur général SNCF-TER) : Personne n’est en danger dans nos trains, il n’y a pas de danger immédiat, urgent qui amènerait à des droits d’alerte.

- Journaliste : Pour que le droit de retrait soit justifié, il faut un danger grave et imminent ou une protection défectueuse. Or les cheminots auront du mal à le prouver pour ce spécialiste du droit du travail.

- Interview de Nicolas Mancret (avocat en droit social) : Les juges qui seront amenés à se prononcer diront que dans ce cas, il n’y a pas une situation de danger grave et imminent pour l’ensemble des agents circulant sur les voies de la SNCF.

- Journaliste : La SNCF a mis en demeure plusieurs de ses agents. Si le droit de retrait est jugé abusif, ils risquent d’être licenciés.

Un débat quasiment classé par France 2 et son journaliste, au prix d’imprécisions notables : comme l’indique Libération dès le 18 octobre [1], « le droit de retrait permet au travailleur de se retirer d’une situation de travail s’il a un "motif raisonnable de penser qu’une [situation de travail, ndlr] présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection". » Une nuance de taille, dont le journaliste de France 2 se passe allègrement, à l’instar de Muriel Pénicaud lors de son interview à l’antenne de France Inter. Laurent Delahousse, estime quant à lui ne pas avoir besoin d’attendre le fin mot de l’histoire pour reprendre la terminologie du gouvernement : « Oui, cette grève intervient alors qu’il s’agit du premier week-end des vacances de la Toussaint. »

Quant à l’avis des deux inspecteurs du travail d’Alsace et de Champagne-Ardenne ayant confirmé le fondement du droit de retrait, les téléspectateurs n’en sauront rien. Alors même que la rédaction de France 2 dispose de cette information dès le 19 octobre, le 20h ne citera l’inspection du travail que deux jours plus tard, lorsque cette dernière publie un rapport préconisant la « suspension du dispositif des agents seuls dans les trains » (Libération, 21/10).


Un symptôme du traitement de la question sociale à la télévision


« Des agents seuls dans les trains » : c’était là, initialement, le cœur du problème… que la rédaction de France 2 a totalement noyé dans un océan de plaintes d’usagers et d’avis « d’experts » de tout poil. Hormis de brèves explications infographiques sur la (non) présence d’agents dans les trains au côté du conducteur, le seul sujet qui ressemble un tant soit peu à un reportage sur les conditions de travail des conducteurs de train intervient dans le 20h du 20 octobre, soit deux jours après l’accident :



En présence de Bernard Chanut, syndiqué à Sud Rail, il durera… 1 minute et 28 secondes. Le temps de la question sociale sur France 2. Alors même que d’autres questions, contribuant à jeter la suspicion sur les cheminots, sont mises en avant :

- Les cheminots sont-ils dans leur droit ? (18/10)
- Ce mouvement est-il légal ? (19/10)
- Ce mouvement est-il illégal ? Des sanctions ? Un enjeu politique ? (21/10)

Non contente de consacrer la moitié de la couverture médiatique de ce mouvement à la « pagaille » sur les quais et à l’entrée des gares, non contente de trancher les débats dans le sens des dirigeants de la SNCF et du gouvernement, la rédaction de France 2 se positionne également sur la « faisabilité » des revendications des cheminots, qu’elle n’aura, au passage, que très marginalement documentées. Ainsi au 20h du 19 octobre, où l’expert Gilles Dansart, interviewé pour l’occasion, semble formel :

- Journaliste : Alors, repasser au contrôleur systématique, est-ce envisageable ? Aujourd’hui, sur les TER, il y a 5500 conducteurs et 4300 contrôleurs. Une augmentation massive des contrôleurs, cela poserait des problèmes de formation et de coût selon cet expert.

- Gilles Dansart, présenté comme « expert du rail » : Ce serait revoir complètement le modèle économique et le modèle d’organisation de la SNCF sur tous ses trains quotidiens, et donc on peut considérer que ce n’est pas réaliste à court-terme.

Sans surprise là encore, la rédaction de France 2 est fidèle à elle-même : sans le traditionnel et incantatoire « ce n’est pas réaliste », un reportage sur les revendications d’une mobilisation sociale ne peut être complet. Il ne l’est pas non plus sans l’intervention décisive de Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste en chef de France Télévisions. Le 21 octobre, au 20h, elle clôt le spectacle, avec tout le mépris de classe qui la caractérise :

Alors ce week-end, c’était une sorte de mise en jambe (sic) surprise. Le vrai test, ce sera le 5 décembre, une grève qui pourrait être reconductible à la SNCF et illimitée à la RATP. Alors le 5 décembre c’est une date anniversaire. […] Alors si le symbole est limpide, eh bien la réponse d’Édouard Philippe pour l’instant est claire : le dialogue social, oui, la chienlit, non. C’est une façon de prendre les Français à témoin.

Une « mise en jambe surprise »… Le cheminot blessé ayant empêché une catastrophe ferroviaire appréciera. De même que ses collègues, dont la mobilisation a initialement dépassé les syndicats, ce qui semble avoir échappé à Nathalie Saint-Cricq. Reste que pour les éditorialistes et les rédactions en chef, cette séquence médiatique constitue une bien belle « mise en jambe » ; sorte de prélude à la « chienlit » médiatique qui s’annonce, sans surprise, pour décembre.


Pauline Perrenot

 

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