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« Désinfox » gouvernemental : un tollé justifié… à généraliser

par Jean Pérès, Pauline Perrenot,

« La crise du COVID19 favorise la propagation de fake news. Plus que jamais, il est nécessaire de se fier à des sources d’informations sûres et vérifiées. C’est pourquoi le site du gouvernement propose désormais un espace dédié » tweetait le 30 avril Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement.

Cet espace « dédié », dénommé « Désinfox », n’a fonctionné que quelques jours. À la suite de nombreuses et vives protestations des milieux journalistiques, le gouvernement a fini par le retirer de son site le 5 mai. Nous revenons sur cette initiative et les réactions parfaitement légitimes qu’elle a suscitées. Une initiative loin d’être isolée : elle s’inscrit dans un contexte plus large, caractérisé par différentes tentatives de mise au pas de l’information par le gouvernement – qui méritent tout autant d’être contestées.

La rubrique « Désinfox coronavirus » a été ouverte le 23 avril sur le site du gouvernement. Le Service d’information du gouvernement (SIG), dirigé par Michaël Nathan (ancien vice-président de Dassault Systèmes) et placé sous l’autorité directe du Premier ministre, en était à l’origine. Le principe : proposer des articles de presse dévoilant les fake news concernant l’épidémie. Des articles issus des cellules de fact-cheking de cinq sites présélectionnés, Le Monde (Les Décodeurs), Libération (Check News), AFP (AFP Factuel), 20 Minutes (Fake Off) et France Info (Vrai ou fake).

À la suite de l’annonce faite le 30 mars par Sibeth Ndiaye, les protestations ont été unanimes dans les médias, y compris de la part de ceux qui faisaient partie de la sélection. Une tribune commune à une trentaine de médias et sociétés de journalistes, intitulée « L’État n’est pas l’arbitre de l’information » a été publiée le 2 mai par les signataires [1]. Le même jour, les syndicats de journalistes sont montés au créneau avec un communiqué commun, « Liberté de la presse, une conquête permanente », suivi, le 4 mai, d’un communiqué du seul SNJ relatif au dépôt d’ un référé-liberté devant le Conseil d’État pour atteinte à la liberté de la presse et demandant le retrait de la rubrique « Désinfox coronavirus » du site du gouvernement.

Nous ne pouvons qu’abonder dans le sens de ces fortes protestations : oui, la presse doit être indépendante de l’État, non, il ne revient pas à l’exécutif de désigner les journaux qui luttent le mieux contre les fausses informations. D’autant que le gouvernement est particulièrement mal placé pour en juger, ayant lui-même été à l’origine de fausses informations et de mensonges depuis le début de la crise sanitaire [2]… et bien avant ! Le gouvernement Philippe espère peut-être qu’en polarisant la méfiance de la population sur les fake news des autres, il fera oublier les siennes…

Reste que l’initiative « Désinfox » n’est pas un cas isolé. Elle n’est en fait que le dernier instrument d’une politique de mise au pas des médias et de l’information, brillant par sa cohérence et sa constance depuis le début du quinquennat.


Rien de nouveau sous le macronisme


La chronique des atteintes à la liberté de l’information par le pouvoir actuel est en effet bien fournie. Dès juin 2018, nous dénoncions la série de mesures liberticides intervenues depuis l’accession d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. Une deuxième série, tout aussi copieuse, fit l’objet d’une suite en février 2019, puis d’une autre deux mois plus tard en avril 2019, suivie, en novembre, d’un article de synthèse : Macron contre le journalisme.

Dénigrements de la profession, dépôts de plaintes contre des journaux, entraves et poursuites judiciaires, législations en série restrictives de la liberté d’informer (dont trois lois ont abouti malgré les contestations de la « société civile »), violences policières contre les journalistes… : tout est bon pour tenter de domestiquer les médias. Rien d’étonnant, par conséquent, à voir le gouvernement, en pleine crise sanitaire, politique, sociale et économique, sortir de son chapeau son « Désinfox ». Cette initiative s’inscrit parfaitement dans une logique et une pratique du pouvoir qui trahit tout à la fois :

- Incompétence d’abord : en désignant cinq médias comme « rempart contre les fake news », il mettait les cinq élus dans une position intenable de média labellisé par le gouvernement… position plutôt inconfortable pour qui prétend participer à un « contre pouvoir » ! D’ailleurs, les cinq « labellisés » ont rapidement proclamé haut et fort qu’ils n’étaient au courant de rien [3]. Mais surtout : quid des autres médias et autres journalistes (en particuliers des indépendants), et selon quels critères sont-ils jugés indignes de contribuer à la lutte gouvernementale contre les fake news ?

- Bouffonnerie ensuite. Comment qualifier autrement l’argumentation par Sibeth Ndiaye de ses « bonnes intentions » quand elle les justifie ainsi, sur Europe 1, trois jours après le retrait de « Désinfox » :

Quand vous entendez dans des vidéos qu’il faut boire de l’eau de javel pour pouvoir guérir du coronavirus, il est normal que le gouvernement souhaite faire en sorte que le maximum d’informations sûres et vérifiées soient mises à disposition. C’était l’unique but que nous recherchions. Malheureusement, cela a été mal compris.

Ou quand elle ment effrontément :

En aucun cas le gouvernement et l’État ne choisissent les articles de presse. [...] Le site du gouvernement ne fait qu’effectuer une forme de [...] recension de l’ensemble, sans choix réalisé entre les médias, de l’ensemble des fact-checking réalisés [4].

Contrairement à ce que prétend Sibeth Ndiaye, les articles étaient bien évidemment sélectionnés dans le « Désinfox », et on n’y trouvait pas toutes les critiques des « infox » du… gouvernement, loin de là !

- Autoritarisme enfin : comme bien d’autres initiatives gouvernementales, la mise en place du « Désinfox » a été justifiée selon un principe « d’exception », révélant surtout une décision imposée « par en haut », sans concertation :

[Cette page] a vocation à être supprimée une fois la crise terminée. […] Nous avons mis en place différents espaces numériques sur le site gouvernement.fr, qui ont vocation à répondre aux attentes légitimes de nos concitoyens en quête d’une information fiable et vérifiée.

Toujours est-il que lorsque les médias et les syndicats décident ensemble de se dresser contre une atteinte à la liberté d’informer, ils peuvent obtenir satisfaction. On ne peut que se réjouir de l’unité de la profession face à cet affront, et ce d’autant qu’elle a payé : la rubrique incriminée a été retirée. Cet exemple est la preuve que de telles mobilisations sont non seulement possibles, qu’elles peuvent même être largement médiatisées, et aussi qu’elles gagneraient à être généralisées.


Une indignation à géométrie variable


Si de nombreux journalistes se sont mobilisés contre le « Désinfox » du gouvernement, ce n’est pas le cas de tous… On le sait, parmi les éditocrates et haut gradés de l’information [5] la docilité est de mise. Là où sévissent les Barbier, Aphatie, Jeudy, Duhamel, Elkrief, Salamé, Demorand, Calvi, De Malherbe, et autres Brunet etc. la critique ne repousse pas !

En témoignent les interviews des représentants du gouvernement par certaines de ces têtes d’affiche : alors que les tribunes de protestation ont été publiées dès le 2 mai, Ali Baddou et sa compagnie d’éditorialistes en ont-ils profité pour en relayer le contenu auprès de Sibeth Ndiaye, co-responsable du projet, qu’ils recevaient le lendemain dans « Questions politiques » sur France Inter ? Pas un mot. Franck Riester, ministre de la Culture, a-t-il été interrogé à ce sujet sur Europe 1 le 5 mai ? Non plus. On n’a pas plus entendu les intervieweurs en vue et autres éditocrates à cette occasion que lors de précédentes mobilisations…

De manière générale, ces haut gradés de l’information ne se bousculent pas au portillon pour donner de l’écho aux protestations de journalistes quand elles existent, qu’elles émanent d’autres médias… ou des leurs. Pour trois exemples très récents, on se reportera à la couverture médiatique quasi nulle dont a bénéficié la grève de Radio France sur les antennes du groupe. Au silence de ces mêmes antennes (et d’ailleurs) concernant le communiqué de la CGT de Radio France, dénonçant un projet de partenariat du service public avec le très libéral « Cercle des économistes » : lourde entrave à l’indépendance des journalistes, sans doute bien plus grave que la page « Désinfox » [6]... Ou encore à l’absence totale de réactions autour de l’alerte lancée par le SNJ de France Télévisions qui, début avril, dénonçait l’« interminable défilé de ministres et responsables politiques LREM » dans les 20h et une ligne éditoriale portant un « discours unique et formaté, relayant la communication gouvernementale ».

La tribune de protestation, commune à des SDJ de médias aussi opposés qu’Arrêt sur images et BFM-TV ou Mediapart et Le Point, révèle cependant que des mobilisations larges sont possibles incluant y compris les journalistes des médias dominants. Et qu’une pression exercée par des sociétés de journalistes ou de rédacteurs, ou des syndicats, peut l’emporter malgré le silence ou l’absence de soutien de la hiérarchie.


Ni « désinfox »… ni « décodex »


Quand la porte-parole du gouvernement Philippe, à peine nommée, déclare « assumer parfaitement de mentir pour protéger le président », on peut évidemment avoir quelque scrupule à lui faire confiance pour traquer les mensonges médiatiques, fake news et autres fausses nouvelles. Au-delà de ce cas particulier, on l’a dit : pour des raisons assez évidentes, il n’est pas souhaitable que le gouvernement soit en charge de démêler le vrai du faux.

Mais que cette tâche incombe exclusivement aux médias eux-mêmes pose également question : dans le système médiatique existant, il semble en effet pour le moins critiquable que les « fact-checkeurs » et les « grands » médias revendiquent la légitimité pleine et entière de certifier l’information. On a vu l’efficacité des médias dominants dans la traque de la désinformation quand le gouvernement des États-Unis a soutenu la plus énorme et mortifère fake news du début de ce siècle en inventant des armes de destruction massive en Irak. Dans un registre tout différent, et plus récemment, la fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès en témoigne également : quasiment tous les médias de France se sont précipités sur la fausse nouvelle ; de nombreux médias avaient également relayé la fausse attaque d’un hôpital par des manifestants au soir d’un 1er mai.

Dans la crise actuelle, des informations contradictoires d’un jour – voire d’une heure – sur l’autre sont publiées, au sujet, pêle-mêle, des masques, de la chloroquine, de l’immunité face au Covid-19, de la contagiosité des enfants, du rôle de la nicotine, etc. Des fausses nouvelles qui ne se cantonnent donc pas aux réseaux sociaux, mais se retrouvent exposées par des médias qui cèdent (entre autre) au tempo effréné des chaînes d’info. Un rythme à contretemps de celui de la connaissance et de la vérité scientifiques, et qui ne fait jamais bon ménage avec l’information tout court [7].

Pourtant, ces failles répétées n’ont pas empêché les grands médias de se déclarer au fil du temps garants de la bonne information, fiable et vérifiée. La détection des fausses informations et le « fact-checking » constituent même une branche « professionnelle » spécifique dans le métier, accompagnée de pratiques et d’espaces médiatiques dédiés : de rubriques à part en dispositifs de « labellisation », les grands médias s’octroient la légitimité d’étiqueter le degré de « fiabilité » de l’information. Les limites de tels exercices sont nombreuses, comme le montrent les critiques que nous en avons fait ces six dernières années [8]. Autant de critiques qui questionnent le pouvoir d’arbitrage sur la vérité que souhaiteraient s’attribuer les médias traditionnels.

Le « Désinfox » est enfin représentatif d’une tendance : l’instrumentalisation de la lutte contre les fausses nouvelles pour mieux promouvoir une information « officielle », certifiée en quelque sorte par les autorités. Dans un autre registre, la campagne audio menée par l’UNESCO dès le début de la crise est un bon exemple. L’organisation internationale a en effet diffusé des « spots », notamment sur les antennes du service public, visant à orienter l’attention des auditeurs vers « les sources d’information officielles et les médias crédibles ».



Un message bien simpliste tant le traitement médiatique de la crise actuelle nous rappelle que les « sources d’information officielles » sont loin d’être au-dessus de tout soupçon, et que « les médias crédibles », à supposer que cette expression ait un sens, ne sont pas toujours ceux que l’on croit, comme en témoigne la rubrique déjà bien fournie de notre site. Et dans le détail, les spots prêtaient encore plus à sourire...



Ainsi l’UNESCO appelle-t-elle les parents à éduquer leurs enfants à se méfier des informations « sur internet »… mais à croire sur parole les « médias crédibles ». Comme BFM-TV sans doute ?



Autre message : méfiez-vous des imposteurs… mais tournez-vous une fois de plus vers les « médias crédibles », comme les chaînes d’info et leurs experts... à l’instar de Michel Cymès, expert en fausses informations.



Dernier message : « réfléchissez avant de cliquer »… mais pas de zapper sur ces « médias crédibles » qui font de l’information spectacle une spécialité. Quand ils ne s’emploient pas à vendre aux annonceurs « le temps de cerveau disponible » de leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.


***


En définitive, il ne revient ni au gouvernement, ni à une poignée de médias « autorisés » de certifier certaines informations comme crédibles (en décrédibilisant les autres), c’est-à-dire de trier le bon grain de l’ivraie médiatique. La crise du coronavirus a vu se multiplier les fausses nouvelles, y compris émises par les autorités et relayées sans recul par les médias soi-disant « sérieux ». Autant d’errements qui mériteraient une introspection d’une portée bien plus large que le seul refus de l’instrumentalisation du fact-checking par le gouvernement.

La vérification de l’information est à la base du métier de journaliste. Refuser qu’elle soit soumise à la certification du gouvernement est salutaire. Mais, aussi indépendante soit-elle, elle ne suffira pas à combler la défiance considérable du public à l’égard des médias. Surtout lorsque ces médias laissent largement la place à des pratiques conduisant structurellement à la diffusion de fausses nouvelles : docilité à l’égard des pouvoirs, et notamment à l’égard des propriétaires privés de médias, course à l’audimat, à l’information spectacle, aux annonceurs… Autant de fondements de la défiance du public et de la « malinformation » contre lesquels des mobilisations tout aussi larges gagneraient à voir le jour.


Jean Pérès et Pauline Perrenot

 

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Notes

[1Les SDJ et SDR d’Arrêt sur images, BFMTV, Courrier international, Les Echos, Europe 1, Le Figaro, France 2, France 3 National, France Info, franceinfo.fr, France Inter, Le JDD, Libération, M6, Marianne, Mediapart, LCP, Le Monde, L’Obs, Le Parisien, Paris Match, Le Point, Premières Lignes, RFI, RMC, RTL, Sud Ouest, Télérama, La Tribune, TV5 Monde, 20 Minutes, et la Société des personnels de L’Humanité.

[2Lire à titre d’exemple sur la question des masques de protection : « Masques : après le mensonge, le fiasco d’État » (Mediapart, 10/04).

[3À ce sujet, et pour un retour chronologique sur les faits, on pourra se reporter à l’article d’Arrêt sur images, « Contre les fake-news, le gouvernement dégaine… des mensonges » (05/05).

[4Cette citation, comme la suivante, est rapportée dans Le Figaro (02/05).

[5Qu’il s’agisse des directeurs d’information, rédacteurs en chef, animateurs des séquences d’information (matinales de la radio, journaux télévisés) ou des débats politiques des chaînes de télévision, notamment celles des chaînes d’info en continu.

[6Redoutable dans son principe, cette rubrique « Désinfox coronavirus » du site du gouvernement semblait devoir être assez inoffensive dans la pratique. Mise en place le 23 avril, il a fallu un tweet de Sibeth NDiaye le 1er mai, soit une semaine plus tard, pour que les médias remarquent son existence, et protestent.

[7Comme nous l’écrivions dès mars, loin d’Acrimed l’idée de relativiser la présence de « fake news », aux portées nocives, en particulier pendant une crise sanitaire, ni leur vitesse de circulation sur les réseaux sociaux. Mais nous nous empressions de rajouter : « [les grands médias] oublient, comme de coutume, de faire leur autocritique. […] Parce que les frontières entre médias traditionnels et réseaux sociaux ne sont pas toutes si étanches, il est légitime de questionner le pouvoir d’arbitrage que se confèrent les premiers, sans tomber – et c’est très important ! – dans le relativisime ou dans la « critique » du « tous les médias mentent »... En d’autres termes, il faut que la critique porte la même exigence que l’information : documentée, argumentée et de qualité ».

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