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Des attentats à la guerre : florilège d’autocongratulations

Des attentats contre les USA à la guerre contre l’Afghanistan, les télévisions ont été tellement remarquables qu’elles ne se sont pas privées de faire leur propre éloge [1].

PPDA est content de PPDA

Le Figaro économie, lundi 8 octobre 2001, p. VIII, publie, un entretien avec Patrick Poivre d’Arvor. Titre triomphal : « PPDA : « Nous avons tiré les leçons de la guerre du Golfe ». »

On y apprend que « l’expérience de la guerre du Golfe était enrichissante » (sic), parce que la télévision avait cédé à « une légère ivresse », en raison de la découverte d’ « une nouvelle technologie qui nous offrait la possibilité d’être en direct avec toutes les capitales du monde ». Conséquence : « Cela se manifestait par une volonté de combler le vide, ce qui n’a pas été toujours concluant. ». Qu’en termes euphémisés ces choses-là sont dites ... De l’assujettissement des médias à la version américaine de la guerre, à ses images et à ses informations : pas un mot !

Du coup, cette fois-ci, PPDA n’a entendu que de « rares critiques », et sur un seul point : « trop d’images en boucle le 11 septembre », et le 11 septembre seulement. Ce qui permet d’évacuer la critique immédiatement : « Cette critique s’annule d’elle-même, puisque les téléspectateurs venaient par flots successifs nous rejoindre heure après heure. ».

Pour le reste faites confiance à l’audimat et à la concurrence. « Sans nul doute et partout dans le monde », les médias traditionnels ont été plébiscités. La preuve ? « En France les téléspectateurs ont massivement choisi TF1 » et, par rapport à France 2, « le différentiel entre les deux chaînes (...) a (...) continué à s’accroître ». Et cela malgré la présence d’un nouveau présentateur sur France 2 [Davide Pujadas]que PPDA a, dit-il, « accueilli avec d’autant plus de sympathie qu’il venait du vivier de TF1 ».

Et tout le reste est à l’avenant : paternalisme doucereux du vétéran et patriotisme satisfait du vice-patron de l’info sur TF.

(Première publication : 11-10-2001, sous le titre « PPDA est hyper content » )

TF1 est content de TF1

Interrogé par Libération (11 octobre 2001), Robert Namias, directeur de l’information de TF1, «  revient sur le traitement de la crise terroriste  ». Extraits de l’entretien titré « Il faut oser dire qu’on peut être manipulé » :

« - Votre traitement des attentats a-t-il été différent de celui de la guerre du Golfe ?

- Pendant la guerre du Golfe, le souci des médias avait été d’occuper le terrain, et donc l’espace de l’antenne. Cette pratique a conduit à être à l’écran pour ne rien dire. Aujourd’hui, on travaille à l’opposé. Sur les attentats terroristes, nous avons pensé que mieux vaut redire dix fois qu’un avion est entré dans une tour plutôt que de commencer à gloser sur qui est dans cet avion. Nous avons été au plus près de l’information avec cette réserve que, pour les premières 48 heures, nous n’avions que les images venant d’un pool formé par les chaînes américaines. ».

On l’a échappée belle : au lieu de voir des dizaines de fois les mêmes images, on aurait pu entendre dix fois des gloses sur les passagers des avions... Malheureusement les images « pour être au plus près de l’information » étaient américaines...

« -On a constaté que les télés avaient très peu d’images de morts dans les attentats. Pourquoi ?

- Nous l’avons dit à l’antenne : il est étonnant que les Etats-Unis, la première puissance en matière de liberté de la presse, se soient toujours révélés formidablement restrictifs et limitatifs, voire manipulateurs, dans l’information qu’ils diffusent lorsqu’il s’agit de leurs propres intérêts. Dans les semaines à venir, nous ferons attention à diffuser plusieurs discours, et s’il n’y en a qu’un, on le dira. On dira qui montre quoi et qui a filmé quoi. C’est une leçon de la guerre du Golfe : faire très attention à la source des informations et des discours. Etre honnête, c’est aussi dire qu’on peut être manipulé. »

Les américains sont manipulateurs, puisqu’ils ne montrent pas d’images des morts. Parce que, s’ils les montraient, ils seraient moins manipulateurs ? ...

« - Comment fonctionnez-vous avec LCI ?

- Tous les hommes et les moyens envoyés en Afghanistan sont à disposition de la rédaction de TF1 et de LCI. L’existence de LCI n’a absolument pas changé notre approche mais nous a conduits à nous demander ce qui fait notre spécificité à nous, chaîne généraliste, par rapport à une chaîne d’informations. Cette spécificité, c’est l’approfondissement des reportages, la mise en perspective, la pédagogie. »

La spécificité du JT de TF1 c’est ... « l’approfondissement des reportages, la mise en perspective, la pédagogie ». On n’en revient pas !

(Première publication : 8-12-2001)


France 2 est content de France 2

Béatrice Schönberg a vécu le déclenchement de la guerre en direct. Dans Le Figaro du 20-21 octobre 2001, elle ne dissimule rien des difficultés de son métier ... et de sa satisfaction.

Tout d’abord, cette confidence :

« Le dimanche 7 octobre, le journal qu’on a décidé de prolonger en édition spéciale jusqu’à 21 heures 30 s’est fait dans une totale improvisation. Nous ne savions pas dans quel ordre les choses allaient arriver, ce qui allait se passer (…) On a le sentiment de vivre l’histoire en direct. Il faut également prendre de la distance, ce qui n’est pas toujours facile. Si j’avais été à l’antenne le 11 septembre, j’aurais été submergée par l’émotion !  »

Puis, cette leçon de maîtrise :

« On est animé par un énorme sentiment de responsabilité. Nous devons tenter de prendre le plus de recul possible, être prudents et rigoureux afin d’être sûrs de ne pas être manipulés.  »

Improvisation et recul, désordre et rigueur, distance et émotion qui submerge : seule France 2 arrive à tout concilier en même temps.

(Première publication : 8-12-2001)

LCI est content de LCI

Dans un entretien confié au Figaro, 27-28 octobre 2001 (p. XII), Jean-Claude Dassier, directeur général de LCI analyse le traitement de l’information de guerre sur LCI.

Cela nous vaut des déclarations instructives, grâce auxquelles on apprend :

- la différence entre une guerre classique et une guerre complexe :

« Les deux guerres n’ont pas grand-chose à voir. Il y a dix ans, on était dans un conflit de type classique, avec un méchant, qui avait agressé son voisin. Il était légitime que l’Amérique se mette en ordre de bataille. Ils ont ensuite réglé le problème en quelques semaines. Aujourd’hui, le monde est plongé dans un conflit multiforme, complexe, dans lequel le risque de dérapage est toujours possible. Nos concitoyens sont légitimement inquiets de ce qui peut arriver. »

- la différence entre un et deux :

« Il faut d’abord tirer les leçons de la guerre du Golfe. Mais il y a une grande différence, dans le Golfe il n’y avait qu’une télévision, aujourd’hui il y a Al Jezira. Elle représente la montée en puissance, en force, du monde arabo-musulman. Il faut faire attention aux images qui nous sont envoyées. »

- la différence entre une guerre avec images et une guerre sans images :

« Il faut faire attention aux images qui nous sont envoyées. Mais il y a aussi peu d’images que lors de la guerre du Koweït. Au fond, ce n’est pas plus mal, car il faut remettre sans cesse le conflit dans son environnement politico-stratégique. C’est une guerre lointaine, qui nécessite un formidable travail d’explication pour nos téléspectateurs. L’essentiel du travail de LCI y est consacré. La grille actuelle de LCI a été formatée par la force des événements. Nous sommes totalement sur le "hot news". »

- la différence entre l’impartialité et la partialité

« (...)On doit donner le point de vue de toutes les parties de manière impartiale. Mais, sans perdre de vue que l’on est dans un camp, celui des gens qui combattent le terrorisme. Mais ce n’est celui ni de CNN ni de la BBC. Pour Al Jezira, je ne crois pas que ce soit un média vraiment engagé. Quant à CNN, ils nous ont habitués à une grande indépendance éditoriale, mais, cette fois, ils viennent d’un pays meurtri. On peut les comprendre. A LCI nous nous efforçons de vérifier, de découvrir les manipulations, mais nous restons aux côtés de ceux qui luttent contre le terrorisme. » (souligné par nous)

Bref que l’absence d’images, la présence d’un média arabe et la nécessité de choisir son camp rendent les explications indispensables :

« Nous ne sommes pas placés sous la dictature de l’image. Il y en a moins que lors de la guerre du Golfe, finalement. L’important, c’est donc d’expliquer les enjeux à moyen et à long terme. J’ai le sentiment que tous les médias sont à égalité devant les événements. Avec, ce qui n’existait pas il y a dix ans, la présence d’un grand média arabe. Nous avons créé deux émissions spéciales dédiées à ce conflit : "Un jour de guerre" et "Le 11 septembre". Plus aucune image ne dominera celles du 11 septembre. Jamais les médias n’ont eu une telle responsabilité d’éclairer, d’expliquer, encore une fois ce qui se passe. »

(Première publication : 8-12-2001)

Bref, tous sont contents...

Le 12 octobre 2001, lendemain de la publication de l’entretien avec Robert Namias (lire plus haut), Libération permet à la télévision publique de se déclarer très satisfaite de son travail. C’est à nouveau Isabelle Roberts qui écrit l’article et réalise les entretiens.

Cette fois, sous le titre « On ne veut pas remplir du vide avec du rien », Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts expliquent que « Les chaînes françaises se souviennent des erreurs de la guerre du Golfe. »

« 0n n’est pas une caisse de résonance. » Hervé Brusini, directeur de la rédaction nationale de France 3, ne veut pas s’en laisser conter : « On fait des reportages dans les pays voisins de l’Afghanistan avec les acteurs du conflit ; on ne fait pas du vent avec les images de l’armée.  » Sous-entendu : les télés françaises ne retomberont pas dans le panneau de la guerre du Golfe et ses images complaisamment fournies par les états-majors militaires. Même chose à France 2 : « La leçon de la guerre du Golfe, explique Philippe Harrouard, directeur adjoint de l’information, c’est qu’on est plus modestes face à l’information. » Bernard Zekri, directeur de la rédaction de i-télévision, renchérit : « On ne veut pas remplir du vide avec du rien." ».

C’est sans doute la raison pour laquelle les télévisions ont complaisamment fourni des images des forces militaires américaines, anglaises et françaises à l’entraînement, ainsi que de bien jolies images sur les armes dont elles disposent, souvent fournies par les états-majors...

« Prudence. Les chaînes ont tiré les leçons du black-out médiatique de la guerre du Golfe et, depuis le début de la riposte américaine en Afghanistan, redoublent de précautions. A chaque duplex avec des envoyés spéciaux, l’endroit où ils se trouvent est mentionné. Ainsi, lundi dernier sur France 2, quand David Pujadas demande à Jérôme Bony s’il a vu ou entendu les bombardements sur Kaboul, celui-ci s’empresse de préciser qu’il est à 60 kilomètres de la capitale afghane, qu’il a bien observé quelques lueurs, mais qu’il ne peut jurer de rien. »

Du coup, la principale information, c’est qu’il n’y a pas d’informations ...

« Problème : aucune équipe n’a accès au territoire contrôlé par les taliban. Les journalistes des chaînes françaises sont cantonnés aux régions voisines. Seule télé présente à Kaboul, la chaîne d’infos en continu qatarie Al-Jezira (lire page 10). Du coup, les reportages sur les conséquences des bombardements sont de périlleux exercices de style. Les journalistes, n’ayant à disposition que les images d’Al-Jezira, soulignent inlassablement que chaque plan est sujet à caution. Même chose avec les images d’agences ou des E.V.N. (European Video News, une banque d’images de chaînes associées). "La seule solution, c’est de sourcer", déclarent-ils en chœur. »

Du coup, la principale information, c’est que les journalistes sont prudents ... :

« Ainsi, le discours de Ben Laden diffusé dimanche a été décortiqué par toutes les chaînes. Thierry Thuillier, rédacteur en chef à France 2, n’a eu " aucun doute qu’il fallait passer les images de Ben Laden : on a traduit le message, on l’a authentifié et ensuite on l’a décrypté en plateau ". Mais les télés françaises vont-elles suivre le mot d’ordre des chaînes américaines qui ont décidé de ne plus diffuser en direct les messages de Ben Laden ?"Depuis que le FBI a averti que ce message pouvait être codé, explique Philippe Harrouard, on a discuté de ce qu’on devait faire. On fera doublement attention. Si on soupçonne que ça peut être codé, on a pensé qu’on pouvait ne pas traduire les déclarations et passer juste les images avec un commentaire.". » Selon Brusini, « il faut être scrupuleux, on ne s’interdit pas de diffuser à l’avenir ses discours, mais on s’assure d’abord que ça n’est pas une image d’archives, et si c’est encore un appel au meurtre, on ne le passe pas ». Même démarche chez Jean-Claude Dassier, directeur général de LCI : « La premiére cassette, il fallait la diffuser, c’est incontestable. Maintenant, si d’autres discours nous parviennent et qu’il s’agit d’appels au jihad, a priori, ce sera non." Bernard Zekri est plus circonspect : "Les images d’Al-Jezira ne me dérangent pas plus que celles de CNN, mais bien sûr, je ferai attention. »

« Le prix de la minute. Aujourd’hui, LCI ne reprend plus directement les images d’Al-Jezira. TF1 agit de même après que la chaîne qatarie a tenté de négocier ses images à un tarif exorbitant : entre 5 000 et 6 000 dollars la minute. Thierry Thuillier raconte que l’intégralité du message de Ben Laden de dimanche a été proposée à l’équipe de France 2 en tournage au Qatar pour... 200 000 dollars."On n’a jamais su si c’était une blague." Aucune chaîne française n’a payé ce tarif : toutes sont passées par les agences de presse auxquelles elles sont abonnées. »

(Première publication : 8-12-2001)


Quand les médias français autocritiquent ... les médias américains

Généralement complaisants avec eux et entre eux, les médias français se penchent avec inquiétude sur l’attitude des médias américains.

Ce qui nous vaut :

- 1) Un rapport de Reporters sans frontière :
« Entre tentation patriotique et autocensure : Les médias américains dans la tourmente de l’après-11 septembre. Enquête : Alexandre Lévy et François Bugingo Rapport de mission à New York - 26 septembre au 2 octobre 2001" » : [http://www.ifex.org/united_states/2001/10/12/us_media_caught_between_pull_of/fr/]

- 2) La "Une" et le dossier du Courrier International :
« LES MÉDIAS DANS LA GUERRE. Malaise dans les rédactions américaines CNN battue sur son terrain Maladie du charbon : la télé en fait trop ».

- 3) Un article de Libération : « CNN fixe la ligne de conduite à ses journalistes Ils ne doivent pas trop insister sur les victimes. » Par Fabrice Rousselot Le vendredi 2 novembre 2001

(Première publication : 9-11-2001)

En France, tout va pour le mieux...

Lire la suite :« Médias en guerre, :"Peuvent à peine mieux faire"... »

 

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Notes

[1Documents réunis avec PLPL.

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