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De Kirch à Springer : Partie de bonneteau dans les médias allemands

par Daniel Sauvaget,

Si à Paris la police de proximité fait la chasse aux organisateurs des paris sur le jeu à trois cartes, en Allemagne la partie se déroule au grand jour, avec forte participation des banques et des fonds d’investissement, et enjeux chiffrés en milliards d’euros.

Au terme de longues négociations discrètes, le groupe Axel Springer, champion allemand de la presse quotidienne, se porte acquéreur du deuxième groupe de télévision privée du pays (après RTL Group, filiale de Bertelsmann). Pour s’emparer à 100% de ProSiebenSat.1 - puisque tel est son nom - Springer est prêt à investir plus de quatre milliards d’euros.

Les concurrents de la presse écrite s’alarment, des journalistes estiment que la pluralité de l’information ne peut que se restreindre, l’Office des cartels, l’autorité veillant sur la concurrence, ouvre une enquête, en se donnant pour conclure le délai maximum permis par la loi, soit trois mois.

Ouverte début août, c’est la dernière étape de l’histoire zigzagante des télévisions privées en Allemagne, marquée par la faillite spectaculaire du groupe Kirch en 2002 - faillite à peu près contemporaine du séisme Vivendi-Universal. Un retour en arrière est nécessaire pour bien identifier les acteurs et définir les enjeux.

De Leo Kirch...

Donc, un certain Leo Kirch, à peine sorti de ses vignobles de Franconie, était parvenu à édifier depuis les années cinquante un des plus grands groupes de médias européens. Il avait été le premier sur le continent à comprendre l’importance de la possession de droits audiovisuels, commençant par acheter des films à la douzaine, puis en monnayant les grands évènements sportifs dès que les télévisions privées furent autorisées en Allemagne. Producteur pour le cinéma et la télévision, éditeur vidéo, fondateur de la chaîne à péage Premiere en 1984, il s’allie à un moment ou à un autre avec quelques grands européens - successivement Canal +, Bertelsmann, Berlusconi, crée de nouvelles chaînes pour câble et satellite, tente de s’étendre en Italie et en Espagne, achète des maisons d’édition, reprend des entreprises privatisées dans l’ex-RDA, ... Entré dans le capital du groupe de presse Axel Springer, il avait fini par en prendre le contrôle.

Leo Kirch, surnommé à cause de l’immensité de son empire par des journalistes de gauche Kathedralisch (car en allemand Kirch = église) était donc jusqu’en 2002 à la tête d’un des plus grands groupes de médias européens, avec en matière de télévision, d’une part la chaîne Premiere, et d’autre part un ensemble de quatre chaînes nommé ProSiebenSat.1 avec deux chaînes généralistes (Pro7 et Sat.1), une chaîne cinéma (Kabel 1), une chaîne d’information continue (N24) et deux plus petites chaînes. C’est ce groupe qui est aujourd’hui dans l’actualité des fusions-acquisitions : un “ signal fort de la reprise du mouvement de concentration dans l’industrie européenne des médias ”, dont se félicite l’éditorialiste des Echos (8 août 2005).

...Au groupe Axel Springer

Lorsque cet empire s’effondre, les cartes sont redistribuées par les banques auprès desquelles le groupe était surendetté. Les 40% détenus par Kirch dans Axel Springer reviennent alors de la Deutsche Bank, qui va les céder peu à peu, à la famille Springer, mais aussi au fonds d’investissement U.S. Hellman & Friedman (19,5%). Ainsi le groupe Springer [1], qui a toujours rêvé de s’étendre dans la télévision, et qui avait investi dans les années 1980 aux cotés de Kirch, se porte aujourd’hui candidat au rachat de ProSiebenSat.1, une des principales entreprises de l’homme qui était devenu son principal actionnaire - une entreprise dont Springer détient déjà 12% en vertu des accords financiers antérieurs... Ces croisements d’intérêts devraient ainsi se dénouer, au prix de nouvelles mises de fonds, Springer devant résorber 550 millions d’€ de dettes et de prévoir une offre - loi allemande oblige - aux actionnaires minoritaires évaluée à 1,1 milliard. Coût total de l’opération : 4,1 milliards.

Après la faillite de l’empire de Leo Kirch, de nouveaux intérêts prennent en mains les chaînes de télévision, et tout d’abord de Premiere, qui connaît l’évolution la plus significative, la chaîne ayant été reprise par l’homme d’affaires Georg Koffler, un ancien collaborateur de Kirch soutenu par un fonds d’investissement basé à Londres, Permira, et cette nouvelle équipe ayant appliqué les recettes classiques : licenciements massifs (1000 employés sur 2400), exclusivité du football, diffusion de films pornographiques, rabais sur les tarifs d’abonnement, vente de quelques actifs (droits de la Formule 1, parts dans une chaîne étrangère), et enfin entrée en bourse en mars dernier - les dirigeants plastronnent, Premiere a des résultats positifs en 2005 pour la première fois de son histoire, les actions se négocient au mieux...

Quant à l’ensemble ProSiebenSat.1, au volume d’affaires plus important, son évolution est plus représentative encore des jeux d’argent et stratégies financières qui aujourd’hui n’épargnent pas plus les médias que les industries alimentaires ou les défunts services publics de l’énergie. Après avoir envisagé de s’associer avec TF1, l’homme d’affaires Haïm Saban (qui a connu le succès aux Etats-Unis dans les chaînes thématiques) a réuni en 2003 cinq fonds d’investissement avec lesquels il a pu cueillir l’entreprise défaillante pour la modique somme de 850 millions d’€.

Alliances

Toutes ces opérations appellent plusieurs types d’analyse, sur l’histoire récente de la propriété des médias, sur le terrain des pratiques financières qui triomphent aujourd’hui, sur les méthodes de concentration dans la presse et la télévision, et sur toutes les conséquences qui pèsent sur l’information.

Donc :
- 1°/ Le consortium Saban revend ProSiebenSat.1, deux années seulement après son rachat, pour un montant de 2,47 milliards d’€ ;
- 2°/ Plusieurs fonds d’investissement associés à Saban manifestent un grand appétits pour les médias et l’édition (Thomas H. Lee Partners, Bain Capital) [2] ;
- 3°/ On découvre que l’américain Hellman & Friedman, l’un des fonds engagés avec Saban, est déjà présent dans le capital de Springer, et qu’il se trouve ainsi dans la double et étrange position de vendeur et d’acheteur.

En moins de deux ans, le prix de Pro7Sat.1 s’est multiplié par trois, mais là n’est peut-être pas l’essentiel. Pourquoi, comme dit le quotidien La Tribune, cette “ levée de boucliers ” en Allemagne contre cette acquisition ? C’est que Springer, un “ papivore ” à l’allemande - pour reprendre le terme jadis réservé à Hersant - , détient déjà près du quart du marché de la presse quotidienne, avec notamment son fameux quotidien populaire Bild Zeitung, dont le tirage est stable depuis une trentaine d’années entre 3,5 et 4 millions d’exemplaire. Ajouter Die Welt, le Figaro allemand, des quotidiens régionaux dont les titres les plus diffusés à Hambourg et à Berlin, et de prospères éditions du dimanche. Et aussi quelques dizaines de magazines en Allemagne - le groupe s’étend par ailleurs largement étendu hors des frontières de l’Allemagne [3].

Cette alliance de la presse écrite et de la télévision était le rêve jamais abouti d’Axel Cesar Springer [4], le fondateur décédé en 1985. C’était aussi le rêve de Leo Kirch, qui s’évanouit après de longues batailles. En France, nous connaissons des cas semblables, l’ancien groupe Hersant, ou Lagardère père et fils, ce dernier étant en constitution sous nos yeux...

Inquiétudes

La construction, ou reconstruction, en Allemagne, d’un groupe multimédia aussi puissant ne peut qu’inquiéter les autres groupes de presse, comme Holtzbrinck (presse économique, Die Zeit et 7 autres titres, éditions de livres). Ce groupe apparemment prospère mais beaucoup moins puissant que Springer, a été le premier à protester, soulignant le déséquilibre sur les marchés de l’édition et de la publicité.

L’autre catégorie de protestataires vient de la corporation des journalistes, dont les déclarations sont pratiquement absentes de la presse française : il faut recourir au Figaro du 8 août pour trouver un écho de la prise de position de la fédération syndicale, qui estime que cette fusion est “ dévastatrice pour le pluralisme de l’opinion ”. La chaîne publique ARD a décidé de porter plainte en évoquant “ le risque de mainmise sur le marché de la publicité ”. Enfin les partis de gauche, qui ont de bonnes raisons, l’expérience aidant, de se méfier de la presse Springer, ils réclament une enquête et des freins à une telle concentration.

Les difficultés rencontrées ces dernières années par les grands groupes de médias, les recentrages et les cessions de journaux (cf. la Socpresse de Dassault en France), les apparences de déconcentration sont interprétées parfois, à tort, comme la fin de l’ère des grands groupes diversifiés. La stratégie de Springer révèle que les grandes opérations financières mêlant diversification et intégration d’objectifs aujourd’hui majeurs (audience, publicité, intégration des charges de fonctionnement) sont encore d’actualité.

Il en est qui s’en félicite, d’ailleurs : « Tous les facteurs convergent pour pousser à une consolidation inévitable qui va encore s’accentuer  », peut-on lire dans l’éditorial des Echos déjà cité, texte où l’on peut constater une fois encore que l’analyse obéit aux a priori idéologiques.

Daniel Sauvaget

 

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Notes

[1Ne pas confondre le groupe Axel Springer avec Springer Verlag, alias Springer-KAP, lointain cousin spécialisé dans la presse scientifique et technique, département scientifique d’Axel Springer cédé à Bertelsmann en 1999, puis racheté des fonds d’investissement britanniques et américain (cf. sur ce site La presse spécialisée à l’encan).

[2On soulignera ici encore que la recherche de plus-values vite réalisées l’emporte largement sur des objectifs de développement des entreprises, et que Thomas Lee et Bain ne présentent pas des cas isolés.

[3Le groupe est présent dans 14 pays européens, avec notamment 67 titres dans 4 anciens pays socialistes. Présent en France depuis 2000, Axel Springer publie Télé Magazine, Men’s Health, Bien dans ma vie et Vie pratique

[4Cesar n’était pas un surnom, mais ce deuxième prénom lui allait comme un gant

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