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Couvrir les municipales : mode d’emploi à destination des journalistes politiques

par Bruno Dastillung,

Dans l’édition papier du 26 février, Françoise Fressoz, grande éditorialiste du Monde [1], signe une chronique sur les élections municipales parisiennes à venir : « La Mairie de Paris et ses trois grâces » (voir en annexe). Si le titre donne le ton, la suite est à la hauteur de ce que l’on peut attendre du plus grand journalisme politique : un mode d’emploi exemplaire, dont tous les journalistes devraient s’inspirer !

Votre journal manque d’inspiration pour donner un peu de relief à la campagne des municipales ? Peur de bousculer vos lecteurs avec les problèmes de fond qui occupent vos édiles ? Pas d’inquiétude, Françoise Fressoz vous montre l’exemple en se penchant sur la campagne parisienne ! Suivez le guide.


1. Dépolitiser les enjeux politiques : la mise en scène théâtrale


Comme la prestigieuse chroniqueuse du « quotidien de référence », réduisez résolument la campagne municipale qui vous occupe à la course de petits chevaux [2]. Pour ce faire, ignorez consciencieusement les enjeux auxquels les administrés sont confrontés et racontez à vos lecteurs de belles histoires.

D’abord, plantez le cadre et encore une fois, en évitant soigneusement le terrain des idées. Faites-vous donc scénariste d’un « feuilleton » à la mode, ou d’une « pièce » digne du meilleur « théâtre » de boulevard. Exemple :

Alors que la pièce languissait, le spectateur est désormais tenu en haleine jusqu’aux 15 et 22 mars. Le coup de théâtre a parfaitement fonctionné : réalisé dans des conditions acrobatiques à quatre semaines du scrutin, le changement de casting […] a débouché sur l’écriture d’une nouvelle histoire qui, en d’autres temps, aurait pu s’intituler « Paris et ses trois grâces ».

Note : si la métaphore culturelle vous ennuie, ne sous-estimez pas le registre sportif : il produit les mêmes effets. Faites-vous donc commentateur attentif et érudit d’un « match » au sommet, d’une formidable « bataille » d’égos de laquelle les administrés resteront « spectateurs ».

Ensuite, scénarisez consciencieusement votre récit pour « ten[ir vos lecteurs] en haleine », ne lésinez pas sur les « coup[s] de théâtre » ou le « changement de casting » dont il est question plus haut.

Et pour les plus talentueux, ne bridez pas votre imagination : échafaudez vos propres scénarios. Exemple :

De fait, on pourrait écrire [l’histoire] de multiples façons tant la matière s’y prête. Scénario 1 : une grande bourgeoise (Agnès Buzyn) affronte deux filles du peuple (Anne Hidalgo et Rachida Dati). Scénario 2 : une presque novice en politique (Agnès Buzyn encore) creuse le sillon de la disruption en attaquant, fleur au fusil, deux politiques aguerries, qui se sont déjà frottées au suffrage universel. Scénario 3 : une native de Paris (Agnès Byzun toujours) défie deux pièces rapportées, élevées en province.

Pour épaissir le récit, faites de vos protagonistes les vaillants héros d’un combat titanesque. Faites de l’épique, faites du péplum ! Usez de références antiques (« les trois grâces ») et insistez sur leur caractère (des « guerrières » « sans peur ») plutôt que sur leurs idées. N’oubliez pas d’émouvoir votre lectorat en invoquant, qui leurs innombrables mérites (les trois candidates peuvent être décrites comme des « exemples de réussite républicaine », poncif creux à contenu informatif nul) ; qui leur humanité débordante. Exemple :

Agnès Buzyn est entrée dans la bataille de Paris sans parachute en proclamant : « Dans la vie, rien ne me fait peur ! » Allusion à ses anciennes fonctions de médecin hématologue, qui lui faisaient côtoyer la mort.

Enfin, n’oubliez jamais l’incontournable de la course des petits chevaux : mettez en relief les jeux troubles d’alliances, spéculez à volonté sur les tours à venir, et donnez vos propres conseils stratégiques :

Pour espérer être réélue, Anne Hidalgo doit conforter son alliance avec le Vert David Belliard. Pour ne pas désenchanter la droite, Rachida Dati doit faire rentrer dans le rang les dissidents, au premier rang desquels Philippe Goujon, le maire sortant du 15e arrondissement. Pour redonner espoir à LRM, Agnès Buzyn doit conclure un accord avec Cédric Villani.


2. Élever votre intérêt personnel au rang d’intérêt général


Pour mieux captiver vos lecteurs, n’hésitez pas à faire de votre élection locale le centre du monde (Paris). Exemple :

Trois [candidates] à engager sur leur nom l’avenir de leur famille politique, tant il est vrai que ce qui se déroule dans la capitale ne peut laisser indifférent le reste du pays.

Insistez donc sur le fait que le « match » « intéresse », sans bien préciser qui, rappelez le caractère « unique » de la « course » et prêtez-lui un caractère « avant-gardiste » sans contestation possible (le genre des candidates suffit apparemment à justifier l’assertion). Important : n’oubliez jamais d’inclure vos lecteurs en leur prêtant vos propres obsessions. Exemple :

Ne boudons pas notre plaisir. La campagne des élections municipales à Paris est devenue le feuilleton politique à suivre […]

Pour légitimer votre angle, situez les positions respectives de chaque « camp » dans un mouchoir de poche (le fameux « resserrement des scores »). Ne vous justifiez pas de ces informations, ou seulement en auto-proclamant l’intérêt que leur portent les sondeurs – qui « ne s’y trompent pas ». Pour assurer vos arrières, imputez à ces seuls derniers la responsabilité d’une éventuelle « construction d’une fiction […] pas totalement conforme à la réalité », en éludant soigneusement votre rôle dans ladite construction. Au passage, ne vous encombrez pas d’une fastidieuse explication du byzantin mode de scrutin (l’élection du Conseil de Paris est indirecte) ou même des attributions des élus. Exemple :

Leur match intéresse. Les sondeurs ne s’y trompent pas. Ces derniers jours, à la demande des médias, ils multiplient les études d’opinion, pointent le resserrement des scores. Ce faisant, ils participent à la construction d’une fiction qui n’est pas totalement conforme à la réalité car, à Paris, le scrutin a la particularité de se jouer arrondissement par arrondissement. Mais qu’importe, si l’histoire est riche !

Dernier conseil : ne faites aucun lien avec l’actualité nationale ou à toute autre échelle, ne contextualisez pas non plus l’élection dans l’espace ou dans le temps, ce n’est pas le sujet !


3. Communier dans le rire


Afin de ne pas bousculer vos lecteurs, assurez-vous de ne pas vous départir des travers qu’ils affectionnent tant : un peu de sexisme ordinaire n’a jamais fait de mal à personne. Prenez donc exemple sur Françoise Fressoz, qui parle des « trois grâces » ou de « la gent féminine », et qui résume si bien ses trois protagonistes à leur origine géographique ou encore à des « filles de » (« de déporté » pour Mme Buzyn, « de père marocain » pour Mme Dati et « de réfugiés espagnols » pour Mme Hidalgo).

N’usez de telles métaphores et ne mentionnez de tels détails que lorsqu’il est question de candidates femmes : comme Françoise Fressoz, actez donc que vos lecteurs ne sauront rien du père de Cédric Villani (LREM dissident), pas plus que de celui de David Belliard (EELV) ou de David Goujon (LR), même si vous mentionnez ces derniers dans la même chronique.

Ne rechignez pas non plus devant quelques stéréotypes genrés, petit plus permettant de lier le récit de manière souple et élégante. Exemple :

- Ce sont désormais trois femmes […] qui se disputent les faveurs des Parisiennes et des Parisiens.
- Profilées comme des guerrières, les trois grâces n’abusent cependant pas de la force.
- Trois hommes à convaincre. C’est peut-être là le plus difficile.

N’hésitez pas non plus à mettre vos lecteurs dans la confidence : évoquez les rapports interpersonnels des candidates (Mmes Hidalgo et Dati « s’entendent bien » par exemple) plutôt que leurs rapports professionnels ou, pire encore, leur travail d’élues locales !


4. Renvoyer l’ascenseur


Enfin, n’oubliez pas de vous ménager quelques accès auprès des éventuels élus une fois les élections terminées. Pour ce faire, n’insultez pas l’avenir, et donnez un peu de visibilité à leurs productions littéraires : Mme Dati a un livre à vendre, vous pouvez donc le mentionner. Mais de grâce… évitez les questions clivantes, comme leurs bilans respectifs.


***


Vous y voilà : le prototype d’une belle chronique, rédigée en direct de la bulle médiatique. Dernier conseil : n’oubliez pas, dès le lendemain de la publication, de verser quelques larmes sur le désintérêt des Français pour la politique (que vous aurez vous-mêmes théorisé sans besoin de l’objectiver), et de pleurer – cette fois à chaudes larmes – sur la défiance incompréhensible de la population vis-à-vis du journalisme politique dominant. Bon courage.


Bruno Dastillung, avec Pauline Perrenot


Annexe : la chronique de Françoise Fressoz, Le Monde, 26 février


 

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Notes

[1Elle intervient également de manière quasi hebdomadaire dans l’émission « Questions politiques », diffusée le dimanche midi, sur France Inter.

[2Pour plus d’exemples sur le journalisme politique confondu avec le journalisme sportif, voir notre rubrique.

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