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Choses lues sur Davos et Porto Alegre…

par William Salama,

Une pathétique confirmation de notre dossier sur « Les médias Le Forum social Européen de Florence » : quelques aperçus sur la « couverture presse » du World Economic Forum de Davos et sur son contre alter ego brésilien de Porto Alegre.

Une fois n’est pas coutume, Le Monde tente de cerner dans un dossier, sous un titre qui suggère la ringardise, quelques aspects théoriques de la contestation : "L’anticapitalisme fait peau neuve" (dossier du Monde, 23 janvier). Pour le reste …

Produits d’appel et " people "

Pour le reste, c’est La Tribune qui donne le ton avec deux découvertes fondamentales : "Davos et Porto Alegre se penchent sur une mondialisation contestée" (La Tribune, 23 janvier) ; "Le capitalisme traverse une crise inhabituelle" (La Tribune, 24 janvier). Chacun sait que les crises du capitalisme sont rares…
Le festival des paillettes peut alors commencer….

Exemple : "Dans les coulisses de Davos" (Le Figaro Economie, 20 janvier) est au compteur le premier dossier sur les arcanes de « l’opération vedette" mais qui est "aussi une ONG" avec une interview prévenante de Gerard Schwab, le grand manitou de la sauterie. Libération n’est pas en reste sur les budgets ou la petite cuisine : "Le grand écart de fonds des forums" (21 janvier).

Ce faisant, à privilégier le décorum ou à opposer de manière événementielle les rencontres, sans véritablement trancher, les médias laissent peu de place à examen effectif des enjeux : "Le Face-à-Face" (Libération, 20 janvier), " le match" (France-Soir, 23 janvier), "deux forums pour faire un monde" (Libération, 23 janvier ), "Porto Alegre éclipse Davos" (France-Soir, 24 janvier).

« Qui en est, qui va où ? » serait plutôt la première grosse interrogation, mais sur le mode "people" de la presse d’information générale (rappelons-le). De fait, et avant que Le Monde (21 janvier) ne rétorque que "Les responsables politiques seront nombreux à Porto Alegre", Le Figaro (17 janvier) est (toujours et encore) le premier zélateur à ouvrir le bal par cet article crucial : "Les ténors de la gauche boudent Porto Alegre". Voir ici même : …. Le 25 janvier, comme par hasard, un autre article du Figaro fera écho au précédent : "La droite ne veut pas être absente de Porto Alegre".

Libération (23 janvier), sur cette question évidemment décisive, se montre consensuel ("En France des politiciens férus de forums… Ils vont en Suisse, ils vont au Brésil"), avant de tacler sévèrement quelque jours plus tard (27 janvier), comme on peut le ire dans un article intitulé [dans] : "Vains ministres à Porto Alegre". Le Parisien (24 janvier) ne loupe pas ce coche, avec cet article au titre qui sonne l’alarme : "Chirac dépêche Ferry". Qu’importe l’empressement de Chirac : celui du Parisien est édifiant. La veille, Le Monde (24 janvier) avertissait : "Luc Ferry, envoyé spécial de Jacques Chirac en terrain miné". Le lecteur de titres, comme l’est le plus commun des zappeurs, ne retiendra que l’effet de Porto Alegre sur la communication chiraco-gouvernementale.

Mais Luc Ferry a un rival de taille dans la course au rôle-titre Lula, nouvelle coqueluche des médias, dont l’aura éclipse les débats. Il est partout, et heureusement d’ailleurs qu’il est là, car il semble être le seul participant de Porto Alegre : "La campagne mondiale de Lula" (Le Figaro, 24 janvier 2004), "Lula s’affirme comme le porte-parole des pays émergents" (Le Figaro Economie, 29 janvier), Davos ovationne Lula" (Libération, 27 janvier), "Le Brésil chantre du social à Porto Alegre et Davos" (Les Echos, 24 janvier), "Le président brésilien veut faire entendre le message social de Porto Alegre" (Le Monde, 26 janvier), "Lula, porte-parole de Porto Alegre" (Libération, 25 janvier), et autres " leçon de Lula" (Le Monde 28 janvier). Lula, donc mais aussi Colin Powell venu apporter son message de guerre à Davos. Cette façon de mettre en scène Lula est surtout significative d’une agaçante tendance à dépolitiser Porto Alegre à la façon de Raffarin souhaitant la fin des « vieux clivages idéologiques » (Le Figaro, 22 janvier). Ou plus exactement d’en appeler à un « consensus » réaliste et apaisant.

Ainsi encore, dans Libération (29 janvier) : "Porto Alegre tend la main aux puissants - De l’utopie à la réalité". Le Figaro nous offre le même, mais en couleur : "Syndicats et Organisation internationale du travail pour un retour au réalisme" quand il ne cultive pas l’art de brouiller les pistes dans une même édition (23 janvier) : "Davos sans foi, Porto Alegre sans éclat" et "Porto Alegre fait de l’ombre à Davos" (Le Figaro Economie).

Autre attrait pour le « neuf » qui apaise les tensions : "Des chrétiens pour une autre mondialisation" (La Croix, 23 janvier), ne veulent pas politiser Porto Alegre, "Porto Alegre, la grand-messe des cathos" (Libération, 24 janvier), "La percée des organisations religieuses" (Le Figaro, 29 janvier). Mais où est passée la diversité d’altermondialistes qui débattent, se confrontent, échangent et proposent des moyens de trouver une alternative à la libéralisation ? Il faudra se contenter de quelques articles de Libération et attendre une page du Monde, quelques jours après le Forum pour en avoir un vague aperçu.

Social, vous avez dit social ?

Cette confusion ou récupération pernicieuse et dénaturante s’aggrave en une certaine fébrilité quand Porto Alegre et Davos deviennent "Un sommet contre la guerre", (Le Monde, 24 janvier). Non que cela soit totalement faux. C’est simplement totalement unilatéral.

Cependant, si à Davos on déplore que "la menace de la guerre pèse sur les débats " (Les Echos, 28 janvier), force est de reconnaître que la presse se montre par ailleurs plutôt attentive aux phosphorescences des principaux leaders économiques et politiques mondiaux et leur besoin de "rétablir la confiance". Eux ne font pas dans le politique, mais l’économique. Dans "Davos ou la foire du Moyen Age", La Tribune (28 janvier) qui a la riche idée de demander aux « Ceo’s » de faire le boulot de leur journaliste, laisse constater à Maurice Levy (Publicis) que "l’absence des grands patrons est remarquée". Le message qui court en filigrane ? Il faut sauver les patrons… Ces pauvres, même quand ils sont présents, sont "les mal-aimés du monde" (Le Monde, 19 janvier), "A Davos, beaucoup de PDG, très peu de confiance" (Libération, 24 janvier). Mais, eurêka !, Le Figaro (28 janvier) rêve avec un point d’interrogation : "Les patrons, remparts contre la crise ?". Et Le Monde transforme le rêve en cauchemar : "A Davos les grands patrons en viennent à souhaiter la guerre" (30 janvier).

En résumé, la presse ne cherche qu’à prendre la température, et tous les supports s’unissent en un sens : "Optimisme à Porto Alegre, inquiétude à Davos" (Le Parisien, 23 janvier). "L’hypothèque irakienne déboussole Davos et alarme Porto Alegre" (La Tribune, 27 janvier). "La confiance est perdue" (Le Monde, 24 janvier ) et "Davos tétanisé par la crise irakienne" (Le Figaro, 25 janvier ). "Doute", "bruits de guerre", "apocalypse", "crise de confiance", "inquiétude mondiale", "modestie inquiète" sont autant de qualificatifs tétanisants qui émaillent les articles et asphyxient le fond des débats.

Surnagent tout de même de ce flot quelques titres proches de ce que l’on peut attendre d’un compte-rendu informatif : "les débats économiques de Davos" d’un Parisien (27 janvier, trois lignes), "le commerce équitable, à Davos et Porto Alegre" (La Tribune, 24 janvier), "Les anti-OMC ne désarment pas" (lamentation des Echos 27 janvier), "le pétrole en vedette à Davos" (Le Figaro Economie, 25 janvier), "Des entreprises à jamais impunies ?" (Libération, 28 janvier), "les défis alimentaires vus de Porto Alegre" (Les Echos, 31 janvier. Ou cet article prometteur "Deux économistes de l’Insee éreintent les travaux de Davos sur la compétitivité" (La Tribune, 21 janvier) mais dont le soufflet retombe lorsqu’on se rend compte qu’ il est prétexte à battre en brèche un rapport récent et gênant pour Raffarin parce qu’il classait la France - sacrilège ! - au trentième rang de l’attractivité.

Bilan : avantage numérique à Davos (la guerre et l’économie sont l’affaire des puissants). Quelques fragments de Forum social dans Le Monde et Libération. Comme lors du Forum Social Européen de Florence, L’Humanité (quoi que l’on pense de son orientation) a été le seule quotidien à informer ses lecteurs sur le contenu effectif des débats. La plupart de ses confrères se sont bornés à contempler les effets de surface, pour ne pas compromettre la superficialité de la Chose médiatique.

 

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